II
tt de Tépée périra par l'épée. » S'il vous arrivait même que vous fussiez vainqueurs et que vous exterminiez ceux qui sont vos maîtres, vous finiriez par vous entre-tuer comme des^ bétes furieuses. Gomme ce n'est pas TEsprit, mais la chair et le sang qui s'émeuvent en vous, Dieu vous a envoyé un mauvais esprit comme il le fit à Sichem et à Abiméleck. Voyez par les exemples de Gora, d'Absalon, de Seba, de Simri, comment finit toute révolte. En un mot^ la tyrannie et la sédition sont ennemies de Dieu ; c'est pourquoi il les pousse l'une contre l'autre et les frappe l'une par l'autre, accomplissant sa justice sur les impies.
« Ge qui m'angoisse et me remplit de pitié, ce sont les immenses calamités qui vont suivre. Que ne puis-je, par le sacrifice de ma vie, les empêcher! Gomme de part et d'autre on ne combat pas avec une bonne conscience, mais pour une cause injuste, il s'ensuivra d'abord que tous ceux qui* périront dans la lutte mourront dans leur péché, sans repentance, sans pardon, sous le poids de la colère de Dieu.
et Le second malheur, c'est que F Allemagne va être désolée» Une fois que le sang coulera, qui l'arrêtera?... Que vous ont donc fait tant d'enfants innocents, de femmes et de vieillards pour que, insensés que vous êtes, vous les précipitiez avec vous dans de telles calamités et remplissiez notre pays de sang, de meurtres, de veuves et d'orphelins?...
a Soyez donc prudents, chers seigneurs, et songez bien qu'il y va de notre vie à tous. A quoi vous servira-t-il de perdre vos âmes et de laisser à vos descendants une terre ensanglantée? Puissiez-vous prendre à temps de plus sag[es résolutions; puissiez-vous faire pénitence, vous supporter avec patience, avoir compassion des hommes, car par l'orgueil et les combats vous n'aboutirez à rien !
(c G'est pourquoi voici le conseil fidèle que je vous donne : Prenez parmi la noblesse quelques comtes et seigneurs, quelques magistrats des villes qui s'assembleront entre eux pour traiter amicalement et pour apaiser le différend. Sei-
gneurs, abaissez quelque peu votre orgueil, adoucissez votre tyrannie, afin que le pauvre peuple ait un peu d*air et d'espace pour vivre. Paysans, laissez-vous aussi conseiller; abandonnez quelques-uns de vos articles qui vont trop loin et exigent trop; apaisez cette affaire selon le droit et la justice des hommes, sinon d*une manière chrétienne^
« Si vous refusez de suivre mes conseils, que la volonté de Dieu se fasse I Je suis innocent de vos biens perdus, de votre sang répandu, de la perte de vos âmes. Vous en porterez vous seuls toute la peine. Je vous Tai dit suffisamment : des deux côtés vous avez tort et vous combattez pour une cause injuste.
(c Pour moi, je prierai mon Dieu qu'il vous mette d^accord et qu'il empêche, par sa grâce, que vos desseins s'accomplissent. Des signes terribles, et les miracles qui apparaissent de nos jours, pèsent lourdement sur mon cœur et me font craindre que la colère de Dieu se soit arrêtée sur nous et qu'il nous dise comme à Jérémie : a Noé, Job, Daniel me par- <c leraient pour ce peuple, que je n'aurais plus mon plaisir en « lui. »
A Maintenant ma conscience me rend témoignage que je vous ai chrétiennement, fraternellement, fidèlement avertis. Que Dieu nous vienne en aide. Amen. »
Jamais parole plus ferme ne fiit dite dans une situation plus terrible. Ce portrait du chrétien qui n'amnistie aucune injustice, qui ne consent à aucune iniquité, et qui néanmoins accepte tout, souffre tout, s'en remettant à Dieu, le juge et le rémunérateur des actions humaines, cette théorie de la divine obéissance qui est en même temps la suprême liberté, ne pouvait être comprise de ces populations exaltées par la passion, ni de cette noblesse grossière, avide de vengeance.
Néanmoins il fallait que cette parole fût dite pour l'honneur de l'Évangile et pour le salut de la Réforme.
Mélanchthon, à la sagesse duquel les paysans en avaient aussi appelé, donna son avis dans le même sens que Luther,
avec cette diffërence toutefois qu'il ménage infiniment les puissances et na de paroles sévères que contre la sédition \ En formulant le principe chrétien de la soumission aux autorités établies de Dieu, ni lui, ni Luther, ni personne en ce siècle ne soupçonnaient encore que celte autorité, d'institution divine, pouvait sortir des entrailles mêmes du peuple.
S'il y eut une heure où les conseils de Luther pouvaient être écoutés, et une conciliation possible, cette heure fut bien fugitive. Les événements se succédèrent rapides, épouvantables, et rhorrible guerre ensanglanta bientôt tous les pays de l'Empire. L'archevêché de Mayence, l'Alsace, la Hesse, la Souabe étaient en feu.
Quand ils étaient conduits par des chefs habiles, les paysans gardaient une modération relative, négociaient sur la base des douze articles ; mais à l'ordinaire, des hordes ivres de pillage se livraient à toutes les atrocités. Il y eut des cruautés inouïes. Les paysans de la Souabe s'étant emparés de la ville de Weinsberg, y firent prisonniers soixante-dix chevaliers, et parmi eux le comte de Helfenstein. Us les enfermèrent dans un cercle de piques, et se ruant sur eux, les percèrent de mille coups. La femme du comte, son jeune enfant dans ses bras, se jeta à leurs pieds, les suppliant d'épargner son époux. Ils la repoussèrent brutalement et massacrèrent sous ses yeux le malheureux comte *.
De la Souabe et de la Franconie le mouvement gagna rapidement la Saxe. En quelques semaines tout le pays fut soulevé; le peuple des villes, les bourgeois, un grand nombre de nobles, pour éviter de plus grands malheurs, se laissèrent entraîner, s'unirent aux^ bandes et signèrent les
» Pbil. MÉLiMCHTHOW, Schrtft wider die Àrtikel der Bauerschafi. Walch., XVI, 33 ss.
2 Voir les détails de cette Jstcquerie et ia marche des événements, dans les historiens cités au commencement du chapitre.
douze arlicles. Dans ces contrées où rautoritë était plus douce, où moins d'entraves avaient été mises à la prédication de rÉvangile, la révolte prenait un caractère plus modéré et presque légal. Erfurt lui ouvrit ses portes, et les bourgeois mécontents négocièrent avec le magistrat, exposèrent leurs^riefe, firent appel à l'arbitrage de Luther et de M élanchthon. Ils demandaient une réforme des impôts exagérés, la reddition annuelle des comptes de la ville devant l'assemblée des bourgeois, la liberté du commerce, l'abolition des corporations, une taxe sur le pain et la viande, l'élection des pasteurs, l'extirpation des mauvais lieux, etc. \ (10 mai.) — Quelque temps auparavant, (le 28 avril), une bande de paysans avait offert au duc Jean un accord sur la base des douze articles. Pour le dédommager de ses pertes, ils lui proposaient de s^em parer des biens des couvents » que TAntechrist a ravis à la principauté, et que Dieu lui redonne visiblement aujourd'hui * » .
Sur ces entrefaites, Thomas Miinzer était revenu à Mulhausen, où Pfeiffer, son acolyte, avait, pendant son absence, continué à enflammer les esprits. A peine est-il arrivé, qu'une sédition éclate dans la ville, le magistrat est destitué, et les fanatiques recommencent à brûler les couvents. L'approche des bandes de la Souabe aiguise le courage de cet homme naturellement poltron, et, entraîné par Pfeiffer, moine fugitif, audacieux, rusé, capable de tout, qui feignait des visions et qui menaçait son chef, il se jette dans la mêlée, annonçant dans des proclamations furibondes l'extermination des impies, le règne de Christ et la sainte Égalité '.
« Ghers frères, jusqu'à quand dormirez-vous?... Levezvous si vous voulez que Dieu se révèle. Sinon votre sacrifice
1 Lettre du magistrat d'Erfurt à Luther, 10 mai. Walch., XVI, 144 « Terzel, II, 343. — Corp. Réf., I, 744.
3 Lettre de Miinzer aux mineurs de Mansfeld. Walch., XVI, 150. — Erl., LXV, 14 88.
et VOS douleurs seront vains, et tous retomberez dans d^autres peines. Il tous feut ou souffrir pour la cause de Dieu ou devenir les martyrs du diable. Ne soyez ni paresseux ni lâches ; ne flattez pas davantage des rêveurs pervers et des scélérats impies. Levez-vous et combattez le combat du Seigneur; il en est temps... L'Allemagne, la France, Tltalie sont soulevées; le Maître va jouer son jeu; Theure des méchants est venue.
« A Fulde, quatre églises ont été saccagées pendant la semaine sainte; les paysans de Klegen en Hegau et ceux de la forêt Noire se sont levés au nombre de trois cent mille; leur nombre grossit chaque jour. Toute ma crainte, c'est que ces insensés ne se laissent aller à un pacte trompeur dont ils ne prévoient pas les suites désastreuses. Vous ne seriez que trois, mais confiants en Dieu, cherchant son honneur et sa gloire, que cent mille ennemis ne vous feraient pas peur.
a Sus, sus, sus! il est temps. Les scélérats tremblent déjà comme des chiens... Ne vous laissez pas apitoyer quand même Ésaû vous donnerait de belles paroles. {Gen., xxxiii, 4.) Ils vous supplieront, ils pleureront et se lamenteront comme des enfants; ne vous laissez pas attendrir par les cris des impies. Dieu Ta défendu à Moïse, il vous le défend aussi. Soulevez les villages, les villes, le peuple des mineurs, bons compagnons qui feront bien; et ne dormons plus.
« Tandis que j'écris, on m'annonce de Saltza que le peuple a pendu le capitaine du château qui avait voulu faire périr trois des leurs. Les paysans de Eisfeld ont vaincu leurs seigneurs...
« Sus, sus, sus! pendant que le feu chauffe, que le glaive tiède de sang n'ait pas le temps de refroidir! Frappez Nemrod sur l'enclume, pink, pank! jetez à terre sa forteresse! Tant que ceux-là vivront, vous ne serez pas délivrés de la crainte. On ne peut vous parler de Dieu aussi longtemps qu'ils régneront sur vous. Sus, sus, susl tandis qu'il fait jour. Dieu
marche devant vous; suivez! Toute votre histoire est écrite (Matth., xxrv); ne vous laissez donc pas effrayer; Dieu est avec vous, comme il est écrit au livre des Chroniques. [Chron.f xx.) « Ne vous effrayez pas de cette grande multi- « tude ; ce n'est point votre guerre, c'est celle de Dieu. Tenez- « vous debout et voyez la délivrance que Dieu va vous don- « ner. » Quand Josaphat eut entendu ces paroles, il se prosterna. Faites de même, et Dieu vous fortifiera dans la vraie foi en vous ôtant la crainte des hommes. Amen.
« Thomas Munzer, serviteur de Dieu contre les impies. »
La terreur était partout, Wittenberg même était menacé : a Nous sommes ici dans un grand péril, écrit Mélanchthon à "Gamérarius. Si Munzer réussit et si Dieu ne nous vient en aide, c'en est bit de nous. Il montre une cruauté scythique, et fait entendre de terribles menaces contre quiconque désapprouve la révolte ' . »
Les princes de Saxe étaient pris au dépourvu. L'Électeur ^mourant dans son château de Lochau ne pouvait croire à la possibilité d'une révolte de ses sujets. Brisé par la souffrance, à la veille de sa mort et déjà tout entier aux choses de Tautre ^ie, il conseillait à son frère Jean d'attendre, de tenter tous les moyens de pacification, de temporiser jusqu'à ce que des secours lui vinssent de la ligue de Souabe.
« Nous autres autorités civiles et ecclésiastiques, nous avons trop pesé sur ces pauvres gens. Si telle est la volonté de Dieu, il donnera le gouvernement au peuple; sinon, cet •état de choses changera bientôt. Prions pour le pardon de nos péchés, et remettons-lui notre cause entre ses mains. » — « Vous et moi, mon frère, lui répondait le duc Jean, nous sommes des princes ruinés*. » Actif et résolu, il négociait,
î Corp. Réf., I, 741.
« Walcb., XVI, 142.
organisait la défense et se mettait en rapport avec les princes ses voisins.
Plus ferme encore et plus décidé, s^il est possible, était Luther. L'imminence du danger, loin de Tabattre, n'avait fait qu'exalter son intrépidité naturelle etroidir son inflexible résolution. Cette révolte lui est odieuse : c'est l'œuvre du diable, un attentat contre Dieu et son Évangile, qu'il faut avant tout confondre et punir I II s'en va à travers le pays soulevé (à Eisleben, Stolberg, Nordbausen, Walhausen, Weimar, Seeburg, dans le pays de Mansfeld), prêche à la multitude ameutée qui méconnaît sa voix et l'outrage. En plusieurs occasions il échappe à peine à la mort. En même temps il écrit à ses amis pour leur communiquer le courage qui l'anime :
A Myconius : « Consolez-vous, Jésus a dit : « J'ai vaincu « le monde. »
A Jean Ruhel, conseiller du comte Albert de Mansfeld, qui venait de tenter un accord avec les paysans : a N'aidez pas le comte Albert à mollir. Le prince ne porte pas Tépée en vain. {Rom. y xm.) Son comté lui a été donné de Dieu. Qu'il se serve de son autorité pour punir le méchant aussi longtemps qu'une veine battra dans son corps. Si on la lui arrache des mains, qu'il s'en remette à Dieu, qui a donné et peut reprendre... Quand les paysans seraient mille fois plus nombreux, ce ne sont que des ravisseurs et des meurtriers... Pour moi, avec l'aide de Dieu, je vais me préparer à la mort et attendre mes nouveaux seigneurs qui disent qu'ils ne veulent nuire à personne... Plutôt perdre mille fois la vie que de consentir à ce qu'ils font et de justifier leur révolte*. »
Cette croisade fut subitement interrompue par le décès de l'électeur Frédéric. Mandé en toute hâte auprès du prince
1 De W., h, 653 ss.
mourant, il arriva trop tard (le 6 mai) et ne put que pi'ésider à ses funérailles.
Rentré à Wittenberg, il prend de nouveau la plume et jette toute sa colère dans un écrit d une violence inouïe qu'il intitule : Contre les paysans meurtriers et pillards.
« Les paysans en ont appelé à la force, il ne s'agit plus maintenant de les exhorter à la paix. On voit combien leurs promesses étaient mensongères. Ils n'ont jamais eu d'autre dessein que de piller et de répandre le sang; il faut donc leur mettre leurs péchés devant leurs yeux. •
« Ils sont coupables tout d'abord parce qu'ils se soulèvent contre l'autorité établie de Dieu, puis parce qu'ils mettent le feu au pays, pillent et assassinent. Tout homme a droit de courir sur eux comme sur un voleur de grands chemins. La révolte est pire que le meurtre ; c'est un incendie qui dévaste tout, qui remplit le monde de veuves et d'orphelins; c'est le plus grand des malheurs. Frappe ici qui peut frapper. On court sur un chien enragé et on le tue; sinon, c'est lui qui vous tue et tout un pays avec vous. Chose terrible ! ils abritent leurs crimes sous le manteau de l'Évangile ! Que l'autorité accomplisse son devoir. Partout où le paysan ne veut pas entendre raison, qu'elle saisisse l'épée et qu'elle frappe. Tout prince ici est serviteur de Dieu. Le temps de la miséricorde est passé, c'est le temps du glaive et de la colère. Tout paysan qui meurt dans cette guerre y perd son àme. L'autorité, au contraire, doit avoir une bonne conscience ; elle frappe au nom de Dieu, et, si elle doit succomber, que sa volonté soit faite. Tous ceux qui meurent pour elle peuvent se considérer comme des martyrs de Dieu. Si les paysans l'emportent, ce qu'à Dieu ne plaise, si nous sommes à la veille du dernier jour, s'il est permis au diable de détruire tout ordre humain et de faire de ce monde une ruine immense, eh bien! abandonnons-le-lui et échangeons-le pour le royaume éternel.
« Quel temps étrange que celui-ci où un prince peut gagner le ciel en répandant le sang, comme d'autres le gagnent par
leurs prières ! N'oubliez pas non plus qu'il y a parmi ces paysans un grand nombre d'àmes séduites, entratnées de force. Il faut, à tout prix, les délivrer et les sauver. C'est pourquoi frappez, égorgez. Si vous y perdez la vie, vous êtes bien heureux et vous ne pouvez désirer une plus belle mort. Si quelqu'un pense 'que ces paroles sont trop dures, qu'il se dise que la révolte est intolérable, et qu'à toute heure il faut s'attendre à la destruction du monde '. »
Paroles cruelles, injustes, inutiles, qui lui aliénèrent les malheureux, détruisirent à jamais son prestige populaire et ne gagnèrent nullement à sa cause les princes ses adversaires et le parti hostile à la Réforme. On oublia bientôt ses premières exhortations si hautes, si sérieuses, pour ne se souvenir que de sa violence, et justifier par elle les scènes de la répression !
Bientôt en e£Fet la scène changea. Les princes, surpris par la soudaineté de la révolte, se relevèrent promptement de leur premier e£Farement. Grâce aux bandes qui revenaient des guerres d'Italie, ils furent en mesure de résister et de vaincre. La ligue de Souabe, sous les ordres du féroce Georges Truchsess de Waldburg, défit les paysans dans les combats successifs de Leipheim, Wurzach et Bôblingen ; les rassemblements de l'Alsace et de la Lorraine tombèrent à Lup&tein et à Scherrwiller sous l'épée d'Antoine de Lorraine ; ceux de la Franconie et du Palatinat furent dispersés. Les paysans ne tenaient point devant ces troupes bardées de fer. On en fit un immense carnage, puis commencèrent les représailles, terribles, impitoyables. Les chefs catholiques, Pévéque de Wurtzbourg entre tous, se signalèrent par des actes atroces. Les vainqueurs dépassèrent les paysans en férocité. Cinquante mille hommes, d'autres disent cent mille, périrent dans les combats et dans les exécutions en masse qui suivirent la victoire ".
» Walch., XVI, 92 ss. — Erl., XXIV, 235 ss.
2 Voir Raumer, Geschichte Europa's seit dem 15 Jahrhundert,
Tandis que ces événements se passaient au sud de l'Allemagne, les princes de Saxe, le duc Georges, Philippe, landgrave de Hesse, le duc Henri de Brunsvirick et les comtes de Mansfeld, après quelques victoires partielles, avaient enfin réuni leurs troupes. Une bande de paysans, forte de huit mille hommes au moins, les attendait campée sur les hauteurs de Frankenhausen. Le duc Albert, qui avait déjà eu quelque succès dans une précédente rencontre, tenta d'entrer en négociations avec eux, leur demanda de se disperser et de livrer leurs chefe. a Les pauvres gens, dit Mélanchthon, l'historien très-partial du dernier acte de cette sanglante tragédie, étaient bien effrayés et y eussent volontiers consenti si le Diable n'y eût mis empêchement en leur envoyant Thomas Mùnzer ' . »
Celui-ci, en effet, à la nouvelle des grands rassemblements qui se faisaient, avait quitté Mulhausenà la tête d'une colonne d'exaltés et avait rejoint la bande campée à Frankenhausen. Son premier soin fut de rompre les négociations entamées, et d'écrire des lettres insolentes aux comtes Albert et Ernest de Mansfeld :
a Tu n'as donc pas appris à connaître, dans ta bouillie luthérienne, les prophéties d'Ézéchiel? Tu ne sais donc pas que Dieu a commandé à tous les oiseaux du ciel de déchirer la chair des princes, à tous les animaux sauvages de manger la chair des grands seigneurs? Penses-tu qu'il tienne plus à vous, tyrans, qu'à son peuple? Reconnais, d'après Daniel, que Dieu a donné puissance à la commune; convertis-toi, viens à nous, et nous te traiterons comme un frère ordinaire '•
« Thomas Mûnzer avec l'épée de Gédéon. »
Pour rendre tout retour impossible, il avait fait mettre à mort un jeune gentilhomme faisant partie de la députation envoyée par les princes. Dès lors il tint dans sa main cette foule fanatisée. Tandis que le landgrave Philippe, les princes
> MÉLAVCHTHON, Histoire de Thomas Mûnzer, Walch., XVI, 199 ss. « Walch.,XVI, 146 et 153.
Henri et Georges, disposent leurs troupes (15 mai) et se préparent à Tassaut, il harangue les paysans mal abrites derrière de mauvais retranchements, mal armés, n^ayant qu'une artillerie insuffisante et à peine de la poudre ^
« Dieu est avec nous, leur disait-il ; le ciel et la terre passeraient avant qu'il nous abandonnât. Il fera des miracles. Vous verrez comment j'arrêterai dans la manche de mon habit toutes les balles qu'on tirera sur vous. Voyez-vous ce signe qui nous est donné? Cet arc-en-ciel qui vous apparaît^ semblable à celui que vous avez sur vos étendards, menace les princes sanguinaires de la punition divine. Soyez sans peur et préparez-vous au combatl »
Quand les paysans virent l'armée des princes s'avancer contre eux, ils entonnèrent Thymne : « Esprit saint, descends sur nous » , et sans bouger de place ils attendaient le secours de Dieu, que Mûnzer leur avait promis. Quelques coups d'artillerie eurent vite détruit les fiadbles retranchements qui les protégeaient; les cavaliers ennemis se ruèrent par la brèche ouverte; et alors toute cette foule, subitement épouvantée, saisie d'une terreur panique, s'enfuit en désordre dans toutes les directions. Quelques hommes seuls se défendèrent ; leur résistance irrita les soldats qui dès lors se jetèrent au milieu des fuyards et frappèrent sans merci. Le carnage fut épouvantable; plus de cinq mille de ces malheureux perdirent la vie dans la déroute.
Le soir même, l'armée victorieuse entra dans le bourg de Frankenhausen. Trois cents hommes y furent pris et décapités. — Le domestique d'un gentilhomme lunébourgeois étant monté au grenier d'une maison où devait loger son mattre, y trouva un homme alité et se disant malade de la fièvre. C'était Mûnzer. Le soldat s'étant emparé d'une sacoche
* Mélanclitlion fait haranguer les paysans par Mûnzer et les troupes des princes par le landgrave de Hesse.Ces discours, à la manière deTite-Iâve, sont évidemment arrangés. Mûnzer expose le droit divin de l'insurrection; le landgrave, le droit divin de Tautorilc. C'est la thèse et l'antithèse, telles du moins que les concevaient les théologiens de Técole de Luther.
placée auprès du lit, l'ouvrit, y trouva des lettres du comte Albert de Mansfeld, eut un soupçon et l'arrêta.
Le duc Georges et le landgrave voulurent le voir et l'interrogèrent : « Pourquoi avez-vous séduit tous ces pauvres gens? » — « Pour punir les princes qui sont contre l'Ëvangile. » — Le landgrave eut la bonté de disputer avec lui sur le droit de Tautorité et sur le devoir chrétien de souffrir l'injustice et de ne pas résister au mal. « Le misérable, dit Mélanchthon, ne sut que répondre. » Gomme on lui serrait les pouces, il se mit à crier : — « Thomas, cela fait soufFrir, lui dit le duc Georges; mais les pauvres gens qu'on a tués et que tu as entraînés à cette misère ont souffert davantage. » — « Ils l'ont voulu » , répondit-il en riant. « Chacun, à cette réponse, put voir que le diable lui avait ôté les sens, puisqu'il n'avait pas compassion des malheureux tués \ »
Conduit à Heldrungen, interrogé judiciairement et soumis à la torture, il donna les noms de ses principaux complices et fit connattre le plan qu'il avait conçu : « Je voulais, dit-il, établir l'égalité dans la chrétienté, bannir ou tuer les princes qui ne s'associeraient pas à notre . ligue. Notre principal article était : a Omnia simul communia, » Toutes choses communes à tous, et à chacun selon ses besoins*. » a On ne l'a pas interrogé sur les révélations divines dont il se vantait. Gela est fâcheux, ajoute Mélanchthon ; car il eût été utile de savoir s'il les a lui-môme inventées, ou si c'est le Diable qui l'a trompé en lui faisant apparaître des visions. » Puis il écrivit de son cachot une lettre à ceux de Mulhausen, pour leur annoncer la sentence qui le frappait, leur recommander sa femme et les engager à se soumettre aux princes, lettre ambiguë, qui était moins une rétractation qu'ne plainte.
Quelques jours après, le 20 mai, les princes entrèrent sans coupférir à Mulhausen. Lesfemmeset lesjeunes filles, en vêtements blancs, pieds nus et les cheveux dénoués, implorèrent la
i Walch., XVI, 5515.
a Walch , XVI, 157.
pitië des vainqueurs; le magistrat etlesprincipauxbourgeois les reçurent à genoux et leur remirent les clefe de la ville. Toas les hommes qui avaient joue quelque rôle dans la révolte furent décapités, les remparts de la ville démantelés. Pfeiffer, l'ami intrépide de Mûnzer, qui, à la tête de quelques cavaliers, avait traversé les rangs ennemis, fut pris près d'Eisenach, ramené à Mulhausen et décapité avec une foule d^autres. Une faiblit pas un instant, refusa de se confesser et de communier avant de mourir. Miiozer fut moins intrépide, il se confessa et communia sous une seule espèce. H était si troublé à cette heure suprême qu^il ne put réciter le Credo. Le duc Henri de Brunswick le récita pourlui . « Néanmoins, dit Mélanchthon, il exhorta les princes à être moins durs envers le pauvre monde et à lire attentivement le livre des Rois. — Puis il fut décapité, et Ton mit sa tête en haut d^une pique, pour servir d'avertissement à tous. »
« Nous pouvons apprendre par cet exemple *, ajoute en terminant Mélanchthon, que Dieu châtie rudement toute désobéissance et toute révolte contre l'autorité ; car il a ordonné aux hommes d'honorer celle-ci. Celui qui s'élève contre elle ne demeurera pas impuni. Cette année, la révolte a été punie en beaucoup d'autres lieux encore, et Tautorité a été sauvée miraculeusement. De pareils exemples, où l'on voit la main de Dieu, doivent être soigneusement transmis, afin qu'ils demeurent dans la mémoire de la postérité. »
Luther aussi est plein de cette joie débordante. Tout ce qu'il écrit à cette date témoigne du soulagement qu'il éprouve de voir l'ordre rétabli, son Évangile sauvé du cata* clysme. La victoire des princes, c'est le jugement de Dieu sur les imposteurs et les méchants. La démence de ce peuple en révolte lui fait horreur; il en parle avec exaltation :
« Ah ! misérables sectaires, où sont maintenant ces beaux discours par lesquels vous séduisiez et vous souleviez ces
1 Walch., XVI, 217.
pauvres gens? Ne leur disiez-vous pasquUIs étaient le peuple de Dieu, que Dieu combattrait pour eux, et qu'un seul d^entre eux détruirait des centaines d'ennemis? Où est cette fameuse manche de Mûnzer qui devait arrêter toutes les balles qu'on tirerait sur son peuple? Quel est donc ce Dieu qui, pendant un an, a prophétisé par la bouche de Miinzer '?
« C'est une chose lamentable de voir avec quelle cruauté on agit envers les pauvres gens; mais qu'y faire? C'est Dieu qui le veut afin de leur donner de la crainte. Sinon Satan nous enverrait de pires choses; ce malheur vaut encore mieux que tel autre. C'est le jugement de Dieu : « Qui acci- M pit gladium, gladio peribù. »
« S'il est parmi eux des innocents, Dieu saura bien les sauver. S'il ne le fait pas, c'est que certainement ils ne sont point innocents : ils se sont tus ou ils ont consenti à la révolte.
« Le sage a dit : « Cibus, onus et virga asino. » Ce sont des insensés qui n'entendent pas la Parole. Il leur faut la verge et le canon ". »
Les dures paroles de son écrit Contre les paysans meurtriers avaient autant pesé sur les événements qu'une bataille gagnée. La cause de la révolte était perdue dès que Luther la vouait à l'exécration. Ces paroles, hélas! portèrent plus loin qu'il ne le voulait : les seigneurs, d'autant plus cruels qu'ils avaient été plus près de la ruine, justifièrent par elles leurs sanglantes vengeances; le parti catholique ne lui demeurait pas moins hostile et l'accusait hautement d'avoir été l'instigateur de la révolte ; et ses amis lui disaient qu'il avait été trop dur pour les paysans.
« Vous m'écrivez, mon cher Âmsdorf, qu'on m'honore aujourd'hui du titre d'adulateur des princes. C'est Satan qui blasphème ainsi contre moi et mon Évangile. Laissez-le
1 Préface de Luther avec deux- lettres de Miinzer au comte Albert de Mansfeld. Walch., XVI, 147 ss.
« Lettre à J. Ruhel. De W., II, 669.
aboyer... Le temps viendra sans doute où moi aussi je pourrai dire : « Cette nuit, vous tous scandaliserez tous de « moi. »
« Voici mon avis : II vaut mieux que tous les paysans soient battus, que les princes; car les paysans ont saisi le glaive sans Fautorité de Dieu. Il n'en peut résulter qu'une satanique destruction du royaume de Dieu; et les princes de ce monde, bien qu'ils commettent des excès, portent Tépée par son ordre * . »
Il crut alors qu'il était nécessaire de se justifier, et il le fit dans une longue épttre à Gaspard Muller, chancelier du comte de Mansfeld, en affirmant de nouveau, avec sa hauteur habituelle, le droit divin de l'autorité, le crime inexpiable de la révolte et la nécessité de sauver à tout prix la société menacée dans sa base même. Cette lettre éloquente et dure produisit une profonde sensation. Nous en résumons les principaux traits ' :
ft J'avais bien résolu de fermer mes oreilles à toutes ces plaintes et de ne rien répondre à ces aveugles, à ces ingrats qui se scandalisent de mon livre. Voilà bien, disent-ils, l'esprit de Luther! c'est un esprit sanguinaire, ennemi de toute miséricorde. Luther est en butte à la contradiction; chacun, en lui jetant la pierre, cherche à gagner ses éperons. Miséricorde, miséricorde! dites-vous. Une s'agit pas de cela, mais de la Parole de Dieu, qui veut que l'autorité soit respectée et la révolte anéantie. N'est-il pas, lui, aussi miséricordieux que vous? Que parlez-vous de miséricorde quand Dieu parle de châtiment? N'est-ce point ainsi que Saùl et Achab ont péché quand ils ont désobéi à Dieu en n'exécutant pas les décrets de sa colère?
(c Pourquoi, hommes hypocrites, vous étes-vous tus quand les paysans pillaient, incendiaient, égorgeaient leurs sei-
« Dk W., II, 671. 30 mai 1528.
^ Sendbrief an Caspar Muller, Mannsfeldischen Ganzler, von dem harten Buchlein wider die Bauren. Walch,, XVI, 149 as.
gneurs? N'était-ce pas l'heure de la miséricorde? Vous ne parliez alors que de droit et de justice. Et la pierre que tous jetiez alors contre le ciel, vous est retombée sur la tète.
« Ai-je jamais dit, d'ailleurs, qu'on ne doive point faire miséricorde aux paysans? Dans ce même livre où j'excitais l'autorité à frapper et à punir, ne l'ai-je pas, en même temps, priée de faire grâce à tous ceux qui se rendraient? Citer quelques-unes de mes paroles et laisser les autres comme si on ne les connaissait pas, n'est-ce point une chose indigne? c'est ainsi que l'araignée tire son poison des roseft. Sachez-le, il y a ici-bas deux royaumes, l'un est le règne de Dieu, l'autre est de ce monde. A l'un appartient la grâce et la miséricorde. Ici tout est pardon, support, paix et joie. L'office de l'autre est de juger, de punir, de contraindre les méchants et de protéger les bons. C'est un règne de sévérité et de justice. Confondre ces deux règnes comme le font nos sectaires, c'est placer le Diable au ciel et Dieu dans l'enfer.
« Quand j'ai prononcé des paroles si dures, je n'avais en vue que les paysans endurcis, aveuglés, refusant tout accord ; et vous dites que j'enseigne que l'on doit égorger sans miséricorde tous les malheureux prisonniers! Si c'est ainsi que vous faites, le commentaire de mes livres, en est-il un seul qui échappera à votre malice? J'ai dit auparavant et je répète aujourd'hui que personne ne doit avçir pitié des paysans endurcis dans la révolte, et que chacun a le droit de leur courir sus comme sur des chiens enragés. Il vaut mieux qu'un membre périsse que tout le corps.
ic On dit que les seigneurs abusent du glaive, qu'ils égorgent à leur tour. Quel rapport leur conduite a-t-elle avec mion livre? Pourquoi faites-vous peser sur moi un crime qui ne m'appartient pas? Est-ce moi qui le leur ai enseigné? jBux aussi trouveront leur salaire. Car le juge souverain qui, par eux, a frappé les paysans, ne les a pas oubliés, et ils n'échapperont pas à sa justice. Je n'ai parié, dans mon livre, que de n. 15
ce que les paysans méritent, et je n*ai flatté personne. Quand viendra Theure où je devrai dire ce que méritent aussi les seigneurs et les princes, je saurai me feire assez entendre; car dans Taccomplissement de mon ministère, un prince, à mes yeux, n'est pas plus qu'un paysan. Vous savez du reste s'ils m'aiment; mais que m'importe? Celui que je sers est plus grand qu'eux tous.
« Si vous lisez mon livre avec quelque attention, vous y verrez d'ailleurs que je n'ai donné de conseils qu'à l'autorité pieuse et chrétienne. Je lui ai dit que son devoir était de frapper rapidement, dût-elle atteindre l'innocent, et de s'en remettre à Dieu ; puis j'ai ajouté qu'après le combat, après la victoire gagnée, elle devait £aire grâce, non-seulement à l'innocent mais au coupable. Quant à ces tyrans insensés, furieux, qui, même après la bataille, ne sont pas rassasiés de sang et qui, de leur vie, ne se sont demandé qui est Jésus- Christ, je n'ai pas la prétention de leur rien enseigner. A ces chiens sanguinaires il importe peu de frapper l'innocent ou le coupable, de faire l'œuvre du Diable ou l'œuvre de Dieu. Ils ont l'épée pour assouvir leurs passions ; et je les abandonne à leur maître, au Diable, qui seul les gouverne.
ft J'ai entendu dire qu'à Mulhausen, parmi ces grands hobereaux, il s'en est trouvé un qui a fait venir auprès de lui la femme de Thomas Mûnzer, s'est mis à genoux devant cette veuve,. devant cette pauvre femme enceinte, et lui a
dit : « Chère femme, laisse-moi te » Oh! la noble^ la
chevaleresque action sur une pauvre petite femme abandonnée! C'est un héros, celui qui a fait cela! c'est un vrai chevalier! Est-ce que c'est pour de tels misérables que j^écris? Ne sont-ce pas des brutes immondes, des animaux sauvages pires que des loups et des tigres? Sont-ce des hommes? II faut pourtant les souffrir, parce que Dieu se sert d'eux pour nous châtier* »
Ces paroles de commisération ne sont pas isolées; elles
abondent au contraire; et cette note du cœur contracte smgulièrement avec Tinflexibilité de sa pensée :
a Non, dit-il, je ne me réjouis pas du malheur de Mùnzer et des siens. Quel profit en aurais-je, moi, qui ne sais pas même ce que Dieu a décidé de mon sort? mais je voudrais que ces malheurs . servissent d'avertissement aux autres révoltés afin qu'ils ne tombassent pas sous le jugement et la colère de Dieu.
« Songez que ce n'est point la sagesse des hommes, mais la grâce de Dieu qui apaise cette sédition. Soyons donc miséricordieux pour ces pauvres gens. Il y a des seigneurs qui se conduisent à leur égard avec une cruauté telle, qu'on dirait qu'ils ne pensent qu'à réveiller la colère de Dieu et à susciter de nouvelles révoltes. Ce n'est pas une bonne chose, pour un prince, d'avoii contre soi l'inimitié de ses sujets. La sévérité est nécessaire au milieu de la révolte; mais quand les malheureux sont abattus, ce sont alors d'autres hommes, et le châtiment doit céder à la grâce. Il ne feut pas déchirer le sac des deux bouts. La mesure en toute chose est bonne, et la miséricorde l'emporte sur la justice '. »
Il fut, après la révolte, très-doux à l'égard de ceux qui l'avaient le plus offensé, et il sauva la vie à plusieurs d'entre eux. Michel Cellarius, l'un de ces « prophètes » associés de Storch et de Stùbner, qui rêvait la venue de la Jérusalem céleste, compromis dans la sédition, pourchassé, trouva un asile dans sa maison même. Luther le garda secrètement chez lui.
« Ce malheureux est venu me demander de le sauver. Le inonde est devenu trop étroit pour lui; partout on le poursuit, et il s'est vu forcé de demander asile à son ennemi. Je Tai traité aussi humainement que j'ai pu, et je l'ai assisté; mais alors même qu'on le convainct, il persiste dans son sen-
1 D£ W., III, 16. Lettre à Tarcherêque Albert de lidayeQce po'jr lui demander la {^ràce d'un révolté.
22g LUTHER.
timent. C'est d'ailleurs le propre de tous ces esprits. Car* dez-TOus de ses dogmes '. »
II agit de la même feçon à Tëgard de Caristadt.
Ce malheureux homme n'avait pas compris la gravité des temps, et sans prendre part directement à la guerre civile, que du reste il n'approuvait pas^ il s'était mêlé inconsidérément au mouvement des paysans. Après son départ d'Orlamunde, il avait feit de Rothenburg sur la Tauber le centre de ses prédications iconoclastes. La population de cette petite ville, excitée par lui et par d'autres, brisa les images, saccagea les couvents, fit cause commune avec la révolte, et après la victoire de la ligue de Souabe, fut rudement châtiée. Garlsladt parvint à s'échapper de la ville, erra de lieu en lieu, fuyant la vengeance des princes, partout repoussé. Abandonné de tous, réduit à une effrayante misère, il se tourna vers Luther dont il connaissait la générosité naturelle. Son attente ne fut pas trompée : Luther eut pitié de lui et consentit à mettre une préface à l'écrit par lequel il cherchait à se justifier.
« Le docteur Andréas Caristadt vient de m'envoyer un petit livre par lequel il se disculpe d'avoir été l'un des chefs des rebelles, et il me prie instamment de faire imprimer cet écrit pour sauver l'honneur de son nom, et peut-être même sa vie qui se trouve en péril par suite de la précipitation avec laquelle on jugerait les accusés. En e£Fet, le bruit court que l'on va procéder trop rapidement contre beaucoup de pauvres gens, et, par pure colère, exécuter les innocents avec les coupables sans les avoir entendus ni convaincus. Je crains bien que les lâches tyrans qui, auparavant, tremblaient au bruit d'une feuille, ne s'enhardissent maintenant à assouvir leur méchanceté, jusqu'à ce jour marqué où Dieo les jette à bas.
^ De W., III, 21. L. à Jean Brismann. On a cru à tort que cet « homo miser • était Garistadc. V. C. R,, î, 755, et Sbidbmavv, Munzer, p. 98.
« Or, quoique le docteur Garistadt soit mon plus grand ennemi dans des questions de doctrines, et quUl n'y ait pas de réconciliation à espérer entre nous sur ces points, la confiance avec laquelle il s'adresse à moi dans ses alarmes, plutôt qu'à ses anciens amis qui l'animaient autrefois contre moi, cette confiance ne sera pas trompée, et je lui rendrai volontiers ce service, ainsi que d'autres s'il y a lieu*. »
Puis il intercéda auprès du prince Jean, le nouvel électeur, et fit si bien par ses instances que celui-ci consentit à laisser, revenir l'infortuné Garistadt dans ses États '• On lui assigna pour Résidence le petit village de Segren qu'il avait auparavant habité, puis Berkwitz, puis encore Segren. Son premier soin, à son retour, fut de publier une déclaration dans laquelle , sans rétracter ses doctrines sur la Sainte Gène, il les soumettait au jugement de ses anciens amis et acceptait qu'on les discutât comme des opinions douteuses. Luther, bien qu'il ne fût nullement convaincu qu'un changement se fût opéré dans les vues de son adversaire, se contenta de ces vagues promesses*.
Dès lors son rôle est fini dans le drame de la Réfbrmation. Il demeura trois ans, vivant au milieu des paysans, d'une vie précaire et di£Bcile, heureux sans doute d'avoir échappé au naufrage, fatigué, découragé.
« Hier, nous avons baptisé un fils à Garistadt, écrit Luther en 1526, ou plutôt nous avons refait le baptême. Le^ parrains sont Jonas, Philippe, ma Gatherine. Moi, j'y suis venu comme hôte avec les autres. Gela s^est fait à Segren, de l'autre côté de l'Elbe. Qui eût pensé, l'année dernière, que
*Ebi.,LXIV,404 88.
^ « Hoc impetravi ego vix magnis et assiduis precibus a principe contra totam aulam. » Db W., III, 120.
• Le paovre homme me fait beaucoup de peine, et Votre GrAce sait qu'on doit être clément envers les malheureux, surtout quand ils sont innocents. • (Db W., III, 28.)
3 £rl., LXIY, 408* « Ga^rlstadt, par notre bienfait, se relèvera, j'espère, et rentrera dans la grâce du prince. » (Db W., III, 38.)
2S0 LUTHEB.
ceux-là même qui appelaient le baptême « un bain pour les «chiens » , le demanderaient à leurs ennemis? Que Carlstadt soit sincère ou non, il Caut s*en remettre à Dieu ^ » — « Qu'il réponde lui-même de son éme, notre devoir, à nous, est de lui faire du bien, & lui et aux siens '. »
La conversion que Luther attendait n*arriva point. Carlstadt ne garda pas même le silence auquel il s^ëtait engagé. Il supportait avec peine la protection un peu hautaine de son ancien adversaire. Quelques écrits, dans lesquels il défendait ses premières opinions, circulèrent dans le public. Puis il essaya de nouer des relations avec Thérëtique Çchvirenkfeld; il écrivit au chancelier Briick des lettres pleines d'insinuations contre Luther '. La situation se tendit de nouveau. Enfin n'y tenant plus, il quitta secrètement la Saxe (1528) et reprit sa vie errante. L'hospitalité qu'il trouva en Suisse lui donna le repos qu'il n'avait point eu jusqu'ici. Pasteur à Alstâdt,sur le Rhin, puis diacre à Zurich (1530], puis prédicateur et professeur à Bàle, il vécut silencieusement les dernières années de sa vie, étranger désormais a«x luttes théologiques, et mourut en 1541, laissant dans son entourage la réputation d'un homme honnête et pieux.
Nous n'avons pu retracer ici tous les événements de cette horrible guerre, nous ne pouvons pas davantage en décrire la portée politique et marquer de quel poids fatal elle a pesé sur les destinées ultérieures de la nation allemande. Nous avons dû nous borner à faire ressortir les points où elle touche à la Réforme et au développement de l'œuvre de Luther.
La révolte passa comme un orage. Au mois d'août, elle était partout vaincue et noyée dans le sang. Les princes luthériens usèrent envers leurs sujets rebelles d'une mode-
» De W., III, 94,
*L. à rÉlecteur Jean, 22 nov. i526. De W., III. 137.
sWalch., XV, 2176.
ration relative, il y eut peu d'exécutions sur leurs territoires ; les hommes les plus compromis furent bannis ^ Les princes catholiques, au contraire, furent impitoyables et confondirent dans la répression les partisans de Luther avec les révoltés, la nouvelle doctrine étant à leurs yeux la source et la cause de la sanglante rébellion. Les prêtres sortis de leur couvent, les prédicateurs du nouvel Évangile furent recherchés, exécutés. Des hommes, dont le seul crime était d'avoir en leur possession quelque écrit de Luther, furent livrés au supplice '• Cette suite inespérée de victoires, le silence et l'accablement des populations leur persuadèrent qu'on pou^ vait désormais tout entreprendre contre la Réforme. Le duc Georges de Saxe, l'Ëlecteur de Brandebourg et le duc de Brunswick s'assemblèrent le 26 juin à Dessau ' pour aviser aux moyens de réduire le luthéranisme ; ils s'efforcèrent de gagner le nouvel électeur de Saxe et le landgrave de Hesse. Ceux-ci ne se laissèrent nullement ébranler. La position à la fois si nette et si énergique que Luther avait prise dés le début des troubles, la décision de tout le parti, agirent puissamment sur l'esprit de ces princes. En vain le duc Georges pressa- t*il son gendre, le landgrave de Hesse, en vain le Pape lui-même envoya-t-il à celui-^ci une lettre de félicitations sur sa victoire' « contre les luthériens impies » , il répondit que l'Évangile, « loin d'exciter des soulèvements, apportait aux- États l'ordre et la confiance » • Les villes impériales qui, grâce à leur bonne administration et aux libertés civiles dont elles jouissaient, avaient échappé à la révolte, loin de céder
^ Entre autres les prédicateurs Jacques Strauss et Georges Witzel. Ce dernier retourna plus tard au catholicisme et devint un des plus ardents eonemis de Luther.
* Nous voyons par une lettre de Luther à Link qu'à la cour du nouvel électeur, le parti hostile à la Réforme s'était renforcé. « Je crois que ces tyrans de cour oseront plus que du vivant de Frédéric; s*ib le pouvaient, ils seraient plus hostiles à l'Évangile que les partisans du duc Georges. »
(De \v., m, îa.)
* Voir pour l'assemblée de DfiSSAu : Seidemanr, Zeitschriftf, hisU TheoL 1847, p. 638.
283 LUTHEB.
aux menaces, prirent résolument parti pour k Réforme, et en dévinrent dès lors le plus ferme boulevard.
« Le^ villes impériales, écrit Luther, se consultent d^à pour maintenir TÉvançile devant les menaces des princes irrités... Le duc Georges, depuis la mort de Frédéric, pense qu'il peut tout; mais jusqu'ici Christ s'est ri de lui, et il s'en rira bien plus encore à Tavenir, si vous priez avec nous'. » Puis il ajoute ces paroles pleines de mélancolie : «La guerre des paysans est finie partout. Près de cent mille hommes y ont péri; elle a 6iit autant d'orphelins. Ceux qui restent en vie sont si dépouillés, que jamais la fiace de TAllemagne n'a paru plus misérable. Les vainqueurs sévissent et mettent le comble à leurs iniquités. •
Quel que fût son courage et la certitude intérieure qui ranimaient, il n'envisageait pas sans de douloureuses appréhensions les suites terribles de cette victoire : TAIlemagne dépeuplée, la liberté, k laquelle des hommes qu'il avait aimés, Hutten et Sickingen, avaient sacrifié leur vie, cornprimée partout, anéantie en beaucoup de pays; le joug • des tyrans » s'appesantissant lourdement sur ses amis; la Réforme haïe, calomniée comme l'instigatrice de tous ces malheurs, et lui-même ayant perdu pour jamais les sympathies populaires qui avaient si étonamment facilité ses débuts. — La mort du duc Frédéric, son protecteur, survenue dans un pareil moment, ajoutait encore aux incertitudes de sa situation. Le duc Jean, qui lui avait succédé, était, il est vrai, entièrement dévoué à la Réforme et résolu à la défendre; mais il n'avait ni la haute et calme sagesse de son frère, ni l'ascendant singulier que celui-ci avait su conquérir sur les princes de l'Empire. Un grand nombre de ses courtisans étaient hostiles à la Réforme, avides, ne voyant en elle qu'un moyen de s'emparer des biens ecclésiastiques.
>DbW., Iil,î2.
Telles étaient les graves pensées qui pesaient sur son âme. Cette année douloureuse marqua une crise dans sa vie et dans la marche de son œuvre. Sans qu^il rétractât jamais rien de ses premières doctrines sur la liberté chrétienne et le sacerdoce universel, on sent que, dès cette heure, il n'a plus les mêmes espérances ou les mêmes illusions. Le peuple, qu'il avait pensé remuer dans ses profondeurs et auquel il avait prêché la liberté évangélique, a trompé son attente. Il ne croit plus en lui ; il a peur de la foule grossière, charnelle; il redoute Tanarchie dans laquelle son Évangile a failli sombrer, il rêve Tordre, la discipline ; il cherche ^'autres appuis que ceux de la faveur populaire; il tend la main aux princes qui seuls peuvent lui garantir la paix publique et la stabilité. La Réforme dès lors entre dans une voie nouvelle : les jours de sa belle jeunesse sont passés; elle cesse d'être le ferment puissant mais dangereux qui soulève les masses; elle est désormais une force domptée, mesurée, une des puissances conservatrices de la société.
Nous avons, pour ne pas interrompre le récit de ces graves événements, passé rapidement sur la mort de l'électeur Frédéric. Il convient maintenant de dire un dernier mot sur cet homme illustre qui abrita le berceau de la Réforme, et seul, au début, prit la défense de Luther contre le Pape et l'Empereur, les deux grandes puissances de ce monde ^
Ce prince, souffrant depuis quelques années d'une maladie de la vessie, avait beaucoup perdu de son énergie dans la conduite des afihires» et nous l'avons vu mal préparé quand la guerre des paysans éclata dans son pays. Il s'était retiré dans son château de Lochau, tout entier à ses souffrances et à la préoccupation de sa fin prochaine. La peine qu'il ressentit du soulèvement de ses propres sujets fut immense :
« Walch., XVI, Î17 8«. — Erl., XVIlî, 317 ss. — Spal., NachL, 68 m. — Spal., Afencit.y 543. — Tevzel, II, 325 ss. — Kkw.^Kleine Nackles€,MQK»
« Si telle est la volonté de Dieu, disait-il , je mourrai volontiers, cariln*y a plus ni vérité, ni foi, ni justice sur la terre.» Le 4 mai, son médecin ordinaire prévint Spalatin de sa fin . prochaine. Celui-ci vint auprès de son mattre et s* entretint avec lui des choses éternelles ; puis le prince se confessa à son pasteur ordinaire, un prêtre des environs» et communia, pour la première fois, sous les deux espèces. Son frère et son neveu étaient à Tarmée; ses domestiques et ses amis l'entouraient en pleurant. Alors il leur dit d'une voix éteinte : « Mes chers petits enfants, si j'ai blessé quelqu'un d'entre vous, soit par mes écrits, soit par mes paroles, je le conjure de vouloir bien me pardonner pour Tamour de Dieu ; j'adresse la même prière à tous ceux à qui j'ai pu faire quelque tort, et cela encore pour l'amour de Dieu ; car nous autres princes, nous faisons souvent bien du mal au pauvre monde; et cela n'est pas bon. »
Puis il lut un petit écrit « consolatoire » , que Spalatin avait composé pour lui dans la nuit précédente. C'était un recueil simple et édifiant de tous les passages de l'Écriture sainte qui parlent de la vie éternelle. Il parla ensuite de Luther en termes très-affectueux, et vers cinq heures du soir, le 5 mai, le jour même où le comte Albert de Mansfeld remportait un premier succès sur les paysans révoltés, il s'endormit doucement dans la mort. II était âgé de soixantetrois ans. « Fuit filius pacis, ideo pacifice obiit », dit son médecin, Â. Âuerbach, en montrant aux assistants le corps ipanimé de son maUre.
Mélanchthon et Luther, revenus à la hâte de la Thuringe, furent chargés de régler ses obsèques, et retranchèrent toutes les cérémonies superstitieuses qui avaient été usitées jusqu'alors dans de semblables circonstances. Le 9 mai, on amena le corps de l'Électeur dans l'église de Tous les Saints à Wittenberg; et là Mélanchthon prononça en latin une oraison funèbre devant le cercueil ; puis Luther monta en chaire et prêcha sur / Thess., i, 13-18. Le jour suivant, le
corps fiit inhumé devant Tautel, et Luther prêcha encore sur le même texte. Le duc Jean, qui lui succédait, et son fils Jean-Frédéric, ne purent assister aux funérailles. Luther leur écrivit à tous deux une lettre de consolation :
« Le Dieu tout-puissant nous a ravi notre chef dans cet horrible temps, et nous laisse dans la détresse. C'est vous surtout que frappe ce malheur, et Votre Altesse peut s'écrier avec le Psalmiste : « Des maux innombrables sont tombés « sur moi. » Mais Dieu est fidèle, et sa miséricorde l'emporte sur sa colère. Il donne le courage et la force ; il montre le chemin de la délivrance ; et un jour aussi vous pourrez dire : « Le Seigneur m'a châtié, mais il ne m'a pas abandonné à la «mort... » C'est une rude école où Dieu nous châtie et nous enseigne à nous confier en lui afin que la foi ne soit pas uniquement une chose pour nos oreilles et nos yeux, mais qu'elle s'établisse dans les profondeurs de nos âmes^ »
» De W., II, 621 8s.