LE MARIAGE DE LUTHER
On se rappelle le temps où Luther, à la Wartbourg^ frappé de voir tant de moines déserter leur couvent et prendre femme, cherchait dans la Parole de Dieu des arguments qui rassurassent sa conscience. L'entraînement avait été rapide, Tassentiment populaire, universel. C'était une révolution dont la soudaineté l'avait surpris lui-même. « Je m'irrite, disait-il, de ce grand nombre de moines qui quittent leur couvent, et surtout de la promptitude avec laquelle ils se marient; car c'est une race d'hommes absolument inapte aux affaires de ce monde *. »
Ces moines, en effet, qui rompaient leurs vœ ux et reiienaient k la vie séculière, n'y rentraient pas tous par la bonne porte , et cédaient souvent moins à des convictions évan-
^ F. G. HoFUASir, Kath, v. Bora^ etc., iS45. — Seideuarn, dans la ZeiUchriftf. TA., 1874, p. 546 88.— Kawerau, TheoL Stud. u.Krit., 1874.
— Lettres de L, — Tisghrbdrn. — Lauterbach. — Annales de ScuUeten,
— Vie de MéL, par Gamerius. — Seceebdorf. — > Walch. — • Kostlin, U * De W., II, 357.
gëliques qu'à Fappât d'une liberté chamelle. Dans cette foule émancipée il y avait beaucoup de mélange. Les uns traînaient avec leur famille une vie misérable; d'autres causaient du scandale par leurs mauvaises mœurs \ De même qu'on avait ri jadis de la moinerie, on riait maintenant de ces fugitifs, et l'on en était embarrassé. Les adversaires se mirent à exalter de nouveau les vertus divines et la vie angélique du cloître.
Luther n'en fut nullement troublé ; il a désormais la formule de laquelle il attend, non en vain, le rétablissement des mœurs et de la dignité ecclésiastique : « Le mariage est divin ; la famille est sainte. » Et cette formule, il la prêche sans relÂche, avec l'ardeur d'une inébranlable conviction.
« Le parti pris, dit-il, de pousser au célibat des natures qui n'y sont point aptes, n'engendre pas les belles vertus qu'on nous conte, mais des tentations innombrables, des péchés sans nom, des chutes lamentables ou des désespoirs sans remède. La nature violentée se venge et jette dans l'ignominie les tristes victimes d'une loi inhumaine. L'Église romaine prend ces naufrages à la légère. Que lui importe la mort de tant de consciences, pourvu qu'elle maintienne debout sa tyrannie?»
Si on lui objecte que saint Paul a exalté le célibat : « Oui, répond-il, c'est un admirable état qui vous met à l'abri de beaucoup de soucis et d'aûgoisses, qui vous permet de vous consacrer absolument à l'œuvre de Dieu. Ce sont de nobles esprits, ceux qui se privent de tout, pour n'engendrer que des fils spirituels; mais qu'ils sont rares, ceux à qui une pareille grâce est accordée! à peine s'en rencontre-t-il un sur mille. Nulle vertu humaine n'y aboutit; il faut pour cela un don surnaturel, » angelica fortitudo » . Le reste de l'humanité est assujetti à la loi de la nature qui, elle aussi, est la loi de Dieu, puisqu'il a dit : « Croissez et multipliez. »
' Voir la Chronique de Spalatin, Spal., Mbuk., II, 589,
Dieu, qui a mis dans Thomme ces puissants instincts naturels, en a placé la sanctification et le remède dans le mariage» Voilà Fétat antique, divin , institué dans le Paradis, honoré des Pères, des prophètes, des apôtres, aujourd'hui honni des moines qui lui ont substitué un impur et <liabolique célibat. C'est là que TÉglise natt et se perpétue ; c'est là que Thomme garde un corps robuste , une éme joyeuse, une bonne conscience, évite les châtiments dont Dieu frappe les peuples adonnés au libertinage. Le mariage est saint, précisément parce qu'il est un état de devoirs et de soucis. L'homme y vit d'une vie de fatigues; la femme enfante dans la douleur; les soucis naturels nous enseignent à nous confier à Dieu \ »
C'était une note nouvelle et très-saine que cet appel souvent éloquent à l'accomplissement des devoirs les plus simples et les plus excellents. Ce qu'il exalte ici, ce n'est pas le mariage, qu'il n'a du reste guère idéalisé, étant demeuré assez étranger à cette vue plus profonde et plus mystique de saint Paul qui assimile l'union de l'époux et de l'épouse à celle qui unit Jésus-Christ à son Église. Non , c'est la famille, avec ses peines, ses devoirs, ses vertus naturelles qu'il déclare, pour la première fois, plus hautes, plus saintes que celles de la vie clottrée. C'est un nouvel idéal de sainteté, de jnorale sociale, qu'il oppose à la morale de l'ascétisme. Et il y pousse tout le monde, ses amis surtout auxquels il demande de faire violence à l'opinion , de heurter le préjugé et de scandaliser « les hypocrites ». — « Prenez femme, leur disait-il, alors même que vous n'en auriez nul désir, pour «blesser Satan et ses doctrines impies. »
« Nous avons assisté aux noces de Wenceslas; je suis heureux de voir qu'un homme d'une telle réputation a livré son nom à l'opprobre. » — « Si vous avez honte du mariage,
1 Contre le soiniisant état eccUsiaitiquey 155^2* — Sermon sur le ma* riagey 1522. — Explication du vu* chapitre de la V^ Epttre de saint Paul Mux Corinthiens, 1523. — Spécimen de la doctrine impie des prophètes, etc*
ayez honte aussi d'être homme. G*est le Dieu de ce monde, c*est Satan qui déconsidère le mariag;e. Suivez mon conseil; il y a bien une heure de honte à passer, mais à cette honte succèdent des années d*honneur ' . »
Les plus grands, les plus considérables, Bugenhagen, en 1522, Justus Jonas, en 1522, Capiton, en 1524, Wenceslas Link, en 1523, etc., Técoutaient et ne craignaient pas de s'exposer à l'opprobre très-réel qui les attendait; les couvents partout se fermaient; l'autorité s'emparait des biens abandonnés, malgré les efforts de Luther pour lui en arracher une part en faveur des pauvres et des malheureux.
L'élan s'étendit bientôt jusqu'aux couvents de femmes, où sa parole enflammée avait pénétré. Dans la nuit du 5 avril 1523, neuf nonnes ou novices du couvent des Bernardines de Nimptsch près de Grimma s'évadent. C'étaient toutes des jeunes filles nobles : Madeleine de Staupitz (la nièce de l'ancien vicaire général des Augustins), Elisabeth de Ganitz, Véronique de Zeschau et sa sœur Marguerite, Laneta de Gohlis, Eve de Gross, Catherine de Bora, Eve et Marguerite de Schoenfeld. Après avoir en vain demandé à leurs familles de les retirer du clottre, elles s'étaient hardiment adressées à Luther qui conseilla, prépara l'évasion. Un de ses fidèles, Léonard Koppe, bourgeois, conseiller de la ville de Torgau, homme des plus honorables, qui avait ses entrées au couvent, entreprit l'aventure aidé de son neveu et d'un de ses amis, et l'accomplit heureusement, non sans courir de sérieux dangers. Les fugitives arrivèrent à Wittenberg, misérables et sans ressources*.
Luther, qui était alors au comble de l'indigence, en fut bien embarrassé. Il s'évertua à réintégrer les unes dans leur parenté, à placer les autres dans d'honnêtes familles , et à
t De W., II, 253, 283, 316, 637.
* Tous les récits postérieurs de cette évasion sont légendaires. On montre encore à r^imptsch la pantoufle que Catherine de Bora aurait perdue dans sa fuite.
leur trouver des maris. Il mendia pour toutes, suppliant particulièrement Spalatin dUntéresser le prince et les grands de la cour à leur triste sort : « N'oubliez pas cette collecte, pressez en mon nom le prince à donner. Oh! je lui garderai le secret et ne dirai à personne qu'il a donné à ces pauvres vierges apostates \ »
L'aventure devait s'ébruiter bientôt et peut-être causer du scandale. Luther fut le premier à en donner connaissance au monde; il ne voulait pas qu'elle pût prêter un seul intant à la médisance et à des commentaires injurieux pour les pauvres filles. Il écrivit donc, quelques jours après (10 avril), une lettre à Koppe qu'il rendit publique ' :
a Vous avez fait un acte dont on va parler et rire dans le pays. Ce fou de Léonard Koppe, va-t-on dire, s'est laissé prendre par le moine hérétique et maudit. D'un seul coup il a tiré neuf nonnes d'un couvent, et les a poussées à renier leurs vœux. On va vous traiter de ravisseur. Vous l'êtes en effet, mais comme Jésus-Christ qui arrache les âmes au démon et les enlève à sa tyrannie. Si j'ébruite ce rapt, c'est parce que tout ce que nous faisons, nous le faisons devant Dieu et n'avons peur de la lumière. C'est aussi pour sauver l'honneur de ces pauvres filles. Il ne faut pas qu'on puisse dire qu'elles ont été arrachées de leur cloître par de mauvais sujets, mais par des hommes respectables qui les ont conduites toutes ensemble en un lieu sûr et honoré. Je dis cela pour nous justifier, vous et moi, ces jeunes filles et toutes celles qui, à l'avenir, suivront leur exemple. Laissez orier les hypocrites : nous avons comme eux notre juge au ciel. »
L'exemple fut contagieux. Il n'y eut bientôt plus de barrières assez hautes pour empêcher les désertions. A Zeiz^ quatre nonnes Bénédictines prennent la fuite avec leur