V. DB W., IT
^ Dk W., II, 321 S3. — Ursach und Aatwori dass Jungfraaen Klôsler gôlilich verlassen môjen»
abbesse, six au couvent de Sernzog, huit à Bertiz sur la Saale, seize à Widerstetten dans le pays de Mansfeld. « Quel prodige ! s'écriait Luther, qui n'admirerait? Voici une année fertile en choses extraordinaires * ! »
Toutes ces pauvres filles n'étaient pas, en effet, entrées au cloître par vocation ; la plupart y avaient été placées dès Fen&nce, victimes de l'avarice de leurs parents, y souffraient d'odieux traitements et s'y morfondaient. Il publia l'histoire d'une de ces fugitives, Florentina d'Oberweimar, une de ces tristes histoires de couvent, qui émut l'opinion publique, arracha des larmes à tous les cœurs sensibles et souleva l'indignation générale contre « la barbare et diabolique contrainte des vœux forcés * » .
Si ardent qu'il fût à pousser ses amis au mariage, il ne semblait nullement y songer pour lui-même. Les siens s'en étonnaient; les adversaires, Éifasme entre autres, assuraient qu'il reculait devant ses propres principes, et qu'il n'osait user de la liberté qu'il procurait aux autres. La vérité est qu'accablé de travaux de toute nature et de mille soucis, il avait peu le temps d'y penser. Demeuré seul au cloître de Wittenberg avec son vieil ami, le prieur Brisger, il y menait une existence assez misérable. La source des revenus était tarie, les vexations des gens d'argent, continuelles, le dénûment si grand, qu'il se demandait parfois s'il ne ferait pas bien d'abandonner la place et de chercher, hors du pays, un séjour plus hospitalier. Il est curieux de l'entendre conter discrètement sa plainte à Spalatin, son ami à la cour, qui avait l'oreille du trop avare électeur :
« Plus aucun revenu. Depuis que nous avons abjuré Je vœu de pauvreté, nous nous endettons chaque année de plus de 300 florins. 11 ne nous reste plus rien que l'amitié.
1 De W., 11,354.
2 Voir VHisloire de Florentina, Erl., XXIX, 102, et la lettre de L. aux comtes de Mansfeld. De W., Il, 495.
Nous vivons et nous mourons au jour le jour. » (mai 1522.) (c Mes Capemaïtes (les habitants de Wittenberg) ont si bien profité à cette large et quotidienne abondance de la Parole de Dieu, que récemment, mendiant pour un pauvre citoyen de la ville, je n'ai pu obtenir que dix florins. Les pauvres, qui volontiers donneraient, n'ont rien; les riches refusent, et je n^obtietidrais d'eux quelque chose qu'en perdant moi-même ma liberté. Tous mes honoraires consistent en neuf florins dW; à côté de cela, pas une obole, ni pour moi ni pour les frères; mais je ne leur demande rien, et, à Fexemple de saint Paul, je veux servir gratuitement mes Corinthiens en dépouillant les autres églises. » (avril 1523.) a Nous sommes enveloppés dans les dettes. Je ne sais si je dois encore m'adresser au prince, ou partir et laisser périr ce qui doit périr... Aussi bien, la misère va-t-elle me forcer à quitter Wittenberg et à donner satisfaction aux papistes et à César. Blessé de la dureté et de l'avarice de cette ville, je voudrais trouver un motif honorable de partir. » (Nov. 1523.)
Enfin, n'y tenant plus, il va droit à l'Électeur et lui écrit : « Mon noble et gracieux prince, votre receveur, qui a bien voulu nous donner, de votre part, un peu de blé, ne cesse de nous tourmenter pour le payement. Nous ne pouvons pourtant rien payer, puisque tous nos revenus sont tombés. Voici, je suis resté seul ici avec le prieur, sans compter quelques malheureux, persécutés pour la cause de l'Évangile, que nous avons recueillis. Le prieur ne veut pas y demeurer plus longtemps, parce que sa conscience le pousse à changer son genre de vie, et quant à moi, je ne puis assumer cette misérable charge de faire rentrer quotidiennement nos revenus; c'est pourquoi nous nous sommes résolus à vous abandonner, comme à son naturel et dernier héritier, le couvent avec toutes ses dépendances ; car si le prieur s'en va, je n'ai plus rien à faire ici, et je chercherai un lieu où Dieu me nourrisse. » (Dec. 1524.)
244 LUTHEn.
L'Électeur ne parut pas tenir compte de sa requête \ car un mois après il se plaint à Spalatin en ces termes :
« Nous ne pouvons plus vivre ainsi. Est-ce que cette négligence du prince n'est pas extraordinaire? J'aurais déjà quitté le cloilre depuis longtemps, et je me serais établi n'importe où pour vivre de mon travail (bien qu'ici je ne vive pas sans travailler), si je n'eusse été retenu parla pensée que mon départ jettera du mépris sur l'Évangile et sur le prince, et par la crainte qu'on ne dise que j'ai été expulsé d'ici, comme l'espèrent mes ennemis. Je ne saurais quitter sans faire un grand éclat... mais je ne serai plus importun en sollicitant davantage, et Dieu donnera ce qui sera nécessaire'. » (Dec. 1524.)
Trois années s'étaient ainsi passées sans qu'il modifiât rien à l'ordre de sa vie. Plié à la règle, il observait les jeûnes et les carêmes par pure habitude, sans y attacher d'importance, et il garda en public son costume de moine jusqu'au 9 octobre 1524. C'était un dimanche : le matin, il prêcha eu froc; l'après-midi, revêtu d'un habit d'excellent drap dont le prince l'avait gratifié, « pour s'en faire un froc ou un habit » . a Le drap, dit-il, devint habit à la gloire de Dieu, à la joie de plusieurs, à la confusion de Satan. »
En prenant, après tant d'autres, cette liberté, il pensait accomplir un acte d'une grande hardiesse. « Vos mariages de prêtres et de moines, écrivait-il à Capiton (25 mai 1524), me plaisent infiniment. J'aime cet appel des maris contre révéque de Satan. Vous ne sauriez rien m'annoncer qui me réjouit davantage... Pour moi, j'estime que, durant ces années, j'ai fait aux faibles assez de concessions. Puisqu'ils s'endurcissent de plus en plus, il faut enfin tout faire et tout dire librement. Je vais donc enfin déposer mon firoc
1 La cession ne fut acceptée que par le nouvel Électeur. ■ Nous avon;; résigné les revenus du monastère entre les mains du prince. » L. à lÂak, 31 juillet 1525. De W., III, 19, ,
2 Voir DE W., 11, 195, 320, 433, 334, 424, 431, 473, 581.
que j'ai porté jusqu'ici pour ne pas les scandaliser. Laissons les morts ensevelir les morts *. »
Ce fut une femme, la célèbre Argula de Staufen, qui, la première eut la pensée sérieuse de la possibilité d'un mariage pour lui; elle le lui fit dire par Spalatin. Il en fut surpris, et répondit ':
« Je remercie Argula du conseil qu'elle me donne, et je ne m'étonne nullement qu'on cause de moi, puisque l'on cause de tout. Rendez-lui grâce en mon nom, et dites-lui que je suis sans doute entre les mains de Dieu comme toutes les autres créatures, dont il peut changer et rechanger le cœur, qu'il peut tuer ou vivifier à tout moment, à toute heure, mais que, dans les sentiments où j'ai été jusqu'ici et où je suis encore, il ne m'est pas possible de prendre femme, non que je ne sente ma chair et mon sexe^ car je ne suis ni de bois ni de pierre ; mais mon âme est bien éloignée du mariage, puisque j'attends chaque jour la mort et le supplice mérité par mon hérésie. Je ne veux ni fixer à Dieu la limite de l'œuvre qu'il accomplit en moi, ni me roidir dans mes propres sentiments; mais j'espère qu'il ne permettra pas que je vive longtemps. » (Nov. 1524.)
C'était à l'époque de ses grandes luttes contre Caristadt et les prophètes célestes. Les soulèvements populaires éclataient de toutes parts, l'avenir était menaçant, et nous le voyons alors livré aux plus sombres pensées, à ces mystérieuses tentations qui bouleversaient son âme et le faisaient soupirer après la mort. Il raconte lui-même que durant toute une année il n'avait pas fait son lit, et que, chaque nuit, il s'y jetait accablé de fatigue et comme anéanti^. Plusieurs de ses lettres d'alors se terminent par cette formule : « Priez pour moi qui suis bien misérable. » En même temps, par un contraste singulier de cette riche et puissante nature, il aimait la
' De W., n, 522.
*DeW., 11,570.
3 Récit de Ratzebergery 58.
société, s'égayait avec ses amis, avait certaines recherches d'élégance et se plaisait dans la compagnie des femmes. Nul de ses adversaires n^attaque ses mœurs, ils lui reprochent simplement de jouer de la harpe, d'aimer la bière, de portet' des anneaux précieux ' . Les mystiques de Técole de Carlstadt et de Munzer décrivent la douce vie charnelle de Wittenberg, mais ils respectent sa personne.
Ce n'est qu'au printemps de Tannée 1525 qu'on s'aperçoit qu'un changement s'est fait dans ses vues et dans ses sentiments. Ses lettres nous montrent qu'il est ébranlé et qu'il lutte. Il hésite, il plaisante avec plus ou moins de goût sur ce qu'il y a de singulier dans la situation d'un homme qui pousse tout le monde au mariage et qui s'y refuse pour luimême :
« Pourquoi ne pressez-vous donc pas votre mariage? demande-t-il à Spalatin. J'y ai poussé les autres par tant d'arguments que je m'y sens presque gagné, puisque nos ennemis ne cessent de condamner ce genre de vie, et que (c les petits sages » qui sont parmi nous s'en moquent également. « (10 av. 1525.)
« Je ne comprends pas que vous vous étonniez qu'un amoureux tel que moi ne se marie pas. Étonnez-vous plutôt de ce que, ayant tant écrit sur le mariage, et mêlé aux femmes, je ne sois pas devenu femme depuis longtemps. Puisque vous demandez que je vous donne l'exemple, celuici n'est-il pas des plus puissants? J'ai eu trois épouses à la fois, et je les ai si fortement aimées que j'en ai perdu deux qui ont accepté d'autres fiancés. La troisième, je ne la tiens plus que de la main gauche, et l'on va peut-être me l'arracher bientôt. N'êtes-vous pas un pauvre amoureux, vous qui n'osez pas même devenir l'époux d'une seule femme? Faites donc en sorte que vous, qui êtes fiancé, vous ne soyez pas prévenu par un homme que tout éloigne du mariage. Si je
' Reproches de Ickelsamer, de Rothenburg. V. J^ger, Carlstadt y 487.
badine ainsi, c^est pour vous pousser à ce que vous devez faire. » (10 av. 1525.)
Puis, au milieu même de la révolte des paysans, et alors qu'il était dans toute la passion du combat, il écrit à Jean Riihel :
« Plutôt perdre cent fois la vie que d'approuver ce que font les paysans. Et s'il se peut foire, avant que de mourir et, en dépit du diable, je prendrai Catherine pour femme. Ils ne m'ôteront ni mon courage ni ma joie. » (4 mai 1525.)
Et le 3 juin, au même : a Si Sa Grâce (Parcbevéqueélecteur de Cologne) vous demande comme toujours pourquoi moi, je ne me marie pas, répondes^-lui que c'est parce que j'ai toujours craint de n'y être pas propre ; mais que si elle a besoin d'un encouragement, je suis prêt à lui donner l'exemple, car j'ai résolu de me mettre, avant de quitter cette vie, dans cet état que j'estime institué divinement, mon mariage ne dût-il être qu'une union fictive comme celle de saint Joseph ^ » (3 janv. 1525.)
Puis soudainement, sans consulter personne, il prit une irrévocable résolution, et le 13 juin 1525, il épousa Catherine de Bora.
Catherine de Bora était l'une de ces jeunes nonnes évadées du couvent de Nimptsch. Elle appartenait à une famille noble, mais appauvrie, du pays de Meissen *. A l'âge de dix ans, on l'avait mise au couvent, où se trouvait une de ses tantes, Madeleine de Bora (qui elle aussi s'enfuit après sa nièce, et passa le reste de sa vie dans la maison de Luther, où elle mourut en 1537). A seize ans, elle avait pris le voile et fait ses vœux. Née le 29 juillet 1499, elle avait vingt-six ans à l'époque où Luther la prit pour femme. Érasme, qui ne l'a jamais vue, dit qu'elle était « admirablement belle » ; mais il
» Db W., Il, 643, 635, 678.
* Seidemann (de W., VI, 647) donne une liste des ascendants de Catherine de Bora, qui remonte au treizième siècle.
24S LUTHEB.
exagère par des raisons qu'on devine '. Si Ton en juge par le portrait que Lucas Granach nous a laissé d'elle, c'était une jeune femme d'une beauté très-ordinaire, à la physionomie régulière et un peu froide, avec de grands yeux limpides comme ceux d*un enfant *.
La pauvre fugitive avait été recueillie dans la maison très-honorable du secrétaire de la ville, Reichenbach; et Luther, toujours préoccupé de la fausse position où elle se trouvait, ainsi que toutes ses compagnes, s'ingéniait à lui trouver un mari'. Un jeune patricien de Nuremberg, Jérôme Baumgartner, qui étudiait à Wittenberg, s'éprit d'elle et la rechercha. ,« Si vous voulez votre Catherine de Bora, lui écrivait Luther, dépéchez-vous avant qu'on la donne à un autre, qui est sous la main. Elle n'a pas encore vaincu l'amour qu'elle a pour vous. Je serais bien heureux de vous voir mariés l'un à l'autre *. » (11 oct. 1526.) Mais le volage, qui était retourné dans sa patrie, oublia ou n'osa pas épouser une nonne. Quelque temps après, il fit un mariage riche. Catherine, qui l'avait tendrement aimé, tomba malade et eut quelque peine à se consoler de son départ '.
L'autre « qu'on avait sous la main » était un certain docteur Glatz, pasteur à Orlamunde (qui du reste était peu digne d'elle, et qu'on dut destituer plus tard). Catherine,
^ Lutherus duxit uxorem puellam mire venustam , ex clara familia Born« sed ut narrant indotatam. (En. Op. III, 908.)
* Le portrait de Catherine de Bora est à la Bibliothèque de Leipzig. — V. les gravures dans Junker, p. 246.
* Le roi exilé Christian de Danemark, qui en 1523 vint à Wittenberg et logea chez Lucas Cranach, la vit et lui donna une bague d*or.
* De W., II, 553,
^ Baumgartner devint dans sa ville un homme considérable. £n 1541, Luther lui écrit : « Votre ancienne flamme vous salue avec révérence; elle vous aime d'un nouvel amour à cause de vos grandes vertus, et elle vous souhaite du fond du cœur toute sorte ^e biens, w Un jour (1543) qu'il lisait une lettre qu'il venait de recevoir, Catherine lui demanda : « De qui est-elle? — C'est, répondit-il, de ton ancienne flamme, d'Amyntas, ton ancien adorateur. ■ De W., V, 402.
blessée, s^en alla trouver Amsdorf, que Luther avait mandé de Magdebourg à Wittenberg pour l'assister dans une de ses mystérieuses épreuves, et lui déclara tout net qu'elle n'en voulait pas. « Vous êtes, lui dit-elle, l'intime ami de Luther; il veut me marier contre ma volonté au docteur Glatz pour qui je n'ai nulle inclination. Dites-lui qu'il n'insiste pas. Si vous ou lui, vous voulez de moi, je ne m'y refuse pas; mais quant au docteur Glàtz, jamais *. »
Deux mois après, elle était la femme de Luther. Il n'y eut de la part de celui-ci aucun entraînement, aucune passion. Quatorze ans plus tard, il raconte que si, avant cette époque, il avait voulu se marier, il eût pris pour femme Anna de Schoenfeld, qu'épousa depuis le docteur Basile. «Je ne l'aimais pas alors, dit-il en parlant de Catherine; je la tenais pour orgueilleuse (et elle Pest vraiment), mais Dieu a voulu que je m'apitoyasse sur cette pauvre abandonnée, et c'est ainsi que je dois à sa grâce tout le bonheur de mon mariage *. » Le mobile auquel il cédait, était d'un autre ordre et presque tragique. Il n'y eut pas une heure dans toute sa vie où il se sentit plus abandonné, plus menacé qu'alors. La révolte des paysans était noyée dans le sang; les princes victorieux juraient de l'exterminer comme un autre Mûnzer; du côté des vaincus aussi bien que de celui des vainqueurs, s'élevaient contre lui des voix accusatrices; il sentait son Évangile menacé, Topînion publique, surtout au sujet du mariage des prêtres, irrésolue, retournée, ses amis chancelants. Le juriste Schurf, son collègue à Wittenberg, allait jusqu'à dire : « Si ce moine prend femme, le monde, le diable lui-même en riront, et toute son oeuvre est perdue. » S'attendant à toutes les extrémités, à la mort, il prit soudainement son parti, et selon
1 Le récit de Scutteten, d'après Amsdorf lui-même. Abr. SEUTTETf, Annales évang,y p. 80.
^ Il parle aussi dans une de ses lettres à Amsdorf, d*uneÉve Alemann de Magdebourg. « On dit que tous ayez épousé cette jeune Alemaon, mon ancienne fiancée, i» De W., III, 77.
2£0 LUTIIEn.
son caractère , répondit aux clameurs par cet acte d'audace.
Nous avons|deux récits fiiuthentiques, mais malheureusement trop peu circonstanciés, de la célébration de son mariage : une lettre de Jonas à Spalatin (du 14 juin) et une, en grec, de Mélanchthon à Gamerarius, datée du 24 juillet. D'après ces deux documents, Tacte s'accomplit, « selon les usages ordinaires » , le soir du mardi 13 juin \ après la fête de la Trinité , dans la maison même de Luther et devant un fort petit nombre d'amis intimes, invités à sa table : Bugenhagen, le pasteur de la ville, et Jonas , prieur de l'église de Tous les Saints; le docteur Appel, jurisconsulte, professeur de droit canonique, et Lucas Granach, peintre et conseiller de la ville, avec sa femme. — Mélanchthon n'y assistait pas, et se plaint que Luther n'ait point prévenu ses amis. Jonas, après le récit du mariage, ajoute ces mots : «A ce spectacle, je n'ai pu retenir mes larmes, tellement était vive l'émotion dont mon àme était saisie. Puisque c'est une chose &ite et que Dieu l'a voulue, je le supplie d'accorder toute félicité à cet homme excellent et pur, à ce père si cher. Dieu est merveilleux dans ses desseins et dans ses œuvres. » — Le lendemain, les mêmes amis se réunirent encore chez lui à un frugal déjeuner, et le magistrat de la ville lui envoya le vin d'honneur '.
Son intention n'était nullement de tenir son mariage secret, comme s'il en eût été honteux. Il voulut, au contraire, lui donner le plus d'éclat possible et forcer sinon l'approbation du monde, du moins son attention et son respect. Il convia
' Mathésius donne, par erreur, la date du 11 juin. Un récit des théologiens de Wittenberg (1630) Consilium Theol, Viteb., IV, p. 17, indique à tort le 13 juin comme jour des fiançailles accomplies dans la maison de Reiclienbacli, et le 27 juin comme étant celui du mariage. Beaucoup d'écrivains modernes ont accepté légèrement cette version. Quelques-uns nnêine ont contesté le mariage religieux. (Y. Kostlin, I, p. 810.)
* Les anneaux de mariage, que Ton possède encore, d'un très-beau travail, ont été faits Tannée suivante à Nuremberg par les soins d'Albert Diirer, et aux frais du patricien Wilibald Pirckheimer. L'un est une alliance
SA VJK ET SON (JEUVRE. 25|
donc de nombreux amis à une cérémonie solennelle et h un repas pour le 27 juin. Il nous reste sept de ses lettres d'invitation; elles dépeignent si bien les émotions diverses et tumultueuses qui agitaient son âme, qull convient d'en donner ici quelques e&traits :
A. J. Ruhel, J. Thur, Gaspard Mûller, conseillers des comtes de Mansfeld, 15 juin :
« Quelles clameurs mon écrit contre les paysans n'a-t-il pas soulevées! Voilà, on oublie ce que Dieu, par moi, a feit au monde. Seigneurs, prêtres, paysans, tous s'élèvent contre moi et me menacent de mort. Eh bien! puisqu'ils sont à ce point insensés et furieux, il faut qu'avant ma mort, ils me trouvent dans l'état que Dieu lui-même a créé; je ne veux plus rien retenir de mon ancienne vie papiste. Ce sera mon dernier mot et mon adieu... Je me suis donc marié selon les désirs de mon père, et, aBn de ne pas être arrêté par les langues méchantes, j'y ai mis de la précipitation. Mon intention ^st de faireune cérémonie et de donner un repas dans huit jours, le mardi après la Saint-Jean-Baptiste. Je n'ai pas voulu vous le cacher, à vous, cbers seigneurs et amis, et je vous prie d'y mettre aussi votre bénédiction. A cause des bruits alarmants qui courent par tous les pays, j'ose à peine vous prier d'y venir en personne; si cela vous était pourtant possible, à vous, à mon cher père et à ma mère, vous pouvez comprendre la joie que me causerait votre présence. J'aurais aussi voulu en écrire à mes chers seigneurs les comtes Gebhardt et Albert : je n'ai pas osé, car leurs seigneuries ont autre chose à £siire qu'à penser à moi ^ »
montée d*un diamant et d*un rubis, symboles de fidélité et d*amour. Dans l'intérieur, on lit ces mots : M. L. D. et G. V. B. « Was Gott zusammen fieget, sol kein Mensch scheiden. » Il est au Musée de Brunswick. — Celui de Gatberine est monté d*un rubis, avec des sculptures représentant Thistoire de la Passion. Dans Tintérieur, les noms et la date du 13 juin 1525. — Des amis firent frapper une médaille commémorative en or. V. Hoff- MA9K, /qc. cit, ^ De W., 111,1.
A Spalatin, 16 juin :
a J'ai fermé la bouche à ceux qui me calomnient, moi et Catherine de Bora. S'il faut un festin pour rendre témoignage de mon mariage, non-seulement votre présence y est nécessaire, mais aussi votre collaboration. Un peu de gibier serait le bienvenu. Donnez-nous, en attendant, vos prières et vos bons vœux. Je me suis rendu ^ par ce mariage, si vil et si méprisé que j'espère voir les anges en rire et tous les démons en pleurer. Le mondé et les sages ne reconnaissent pas encore, dans le mariage, l'œuvre sainte et sacrée de Dieu ; le mien surtout leur parait impie et diabolique \ »
A Léonard Koppe, bourgeois de Torgau, 17 juin :
« Vous savez ce qui m'est arrivé ; je me suis pris au chignon de ma jeune fille. Dieu prend plaisir à nous étonner, à nous surprendre, à nous affoler, le monde et moi. Arrangez-vous pour assister au repas de noces; venez donner à ma fiancée le témoignage que moi aussi je suis un homme*. »
A Michel Stiefel, 17 juin :
» Priez pour moi; demandez à Dieu qu'il bénisse et sanctifie mon nouveau genre de vie, car les sages, qui se trouvent parmi nous, sont véhémentement irrités. Ils sont bien obligés d'avouer que la chose est de Dieu, mais mon caractère (per^ sonœ larva) et celui de la jeune fille leur ôtent la raison et leur font penser et dire des choses impies. Le Seigneur est plus puissant en nous que celui qui règne sur le monde '. »
A Wenceslas Link, 20 juin :
tt Le Seigneur , alors que je pensais des choses bien différentes, m'a poussé à me marier avec la nonne Catherine de Bora... Si vous venez, n'apportez, je vous en prie, ni coupe ni cadeau de noces. Votre bénédiction suffit à celui qui supporte tant d'outrages et de blasphèmes à cause de cette œuvre de Dieu^. »
^ De W., III, 2.
2DeW., 111,9.
3 DeW., 111,9.
^ De AV., III, 10.
omnieil, iJretè
prifft
QDer.i
AU maréchal Jean de Dolzig :
tt Le bruit de mon action aventureuse est sans doute parvenu jusqu'à vous. Bien qu'à moi-môme elle paraisse étrange et que j'aie peine à y croire, les témoins en sont si forts qu'ils faut bien leur faire l'honneur de les croire. Aussi ai-je résolu de sceller et certifier mon mariage, mardi prochain, par une collation avec mon père, ma mère et quelques bons amis. Je vous prie donc instamment, si cela ne vous gène pas trop, de vouloir bien y assister, et de nous envoyer quelque peu de gibier*. »
A Amsdorf, 21 juin :
« Le bruit est vrai ; je me suis marié avec Catherine, précipitamment, afin de ne pas entendre les clameurs qu'on va faire. J'espère bien remporter sous peu la victoire. Je n'ai pas voulu refuser à mon père, qui le demandait, l'espoir d'une postérité ; et, en même temps, je tenais à confirmer ma doctrine par un acte, tellement je trouve de cœurs pusillanimes, au milieu de cette si grande lumière de l'Évangile. C'est Dieu qui Ta voulu et qui l'a fait. Je n'ai ni feu ni passion, mais j'aime mon épouse... Le duc Georges va se rencontrer à Dessau avec le margrave et l'évéque de Mayence. '^"^^ Le bruit court qu'enflié par le succès, il veut m 'arracher de Wittenberg. Il me croit, pour la doctrine, pareil à Miinzer * ; mais Christ donnera sa grâce *• »
Nous ne savons point comment s'accomplit cette nouvelle cérémonie. Mathésius dit vaguement qu'après les fiançailles (qu'il confond avec l'acte même du mariage) , Luther demanda pour lui et sa femme la bénédiction de l'Église et donna un honorable festin de noces. Les invités étaient nombreux, entre autres : Spalatin, alors encore à la cour de l'Électeur; Link, qui vint d'Altenbourg; Amsdorf, de Magdebourg; les conseillers des comtes de Mansfeld, Rùhel, Thiir et Mùller, Léonard Kopp, de Torgau, le maréchal de Dolzig, son père
' Dew., m, 11.
2De w., m, 21.
5er
254 LL-TIMM.
et sa mère, Gaspar Adler (Aquila), qui plus tard fut nommé prédicateur du Château ; Jean Pfister, un étudiant qui devint pasteur à Furth, et qui en ce jour remplit le rôle d'échanson. Le conseil de la ville envoya aux nouveaux époux un tonneau de bière de Eimbeck avec vingt florins d*or; l'Dniversité, une coupe en vermeil d'un beau travail.
La tempête que Luther avait redoutée éclata plus grande^ plus générale qu'il ne Tavalt prévue. Il avait frappé juste et porté le coup sensible à la hiérarchie romaine. Ce mariage d'un moine avec une nonne a d'où l'Antéchrist devait naftre » ^ était une abomination aux yeux des catholiques. Ceux-là même pour qui l'inconduite, le concubinage du prêtre étaient choses légères et acceptées, s'indignèrent de cet attentat. De toutes parts s'élevèrent des clameurs; des princes euxmêmes, le duc Georges, Henri VIII, roi d'Angleterre, prirent la plume, menacèrent. Il y eut un déluge de pamphlets calomnieux, de libelles grossiers, de chansons obscènes \ dont Eck, Emser, Gochlaeus étaient les inspirateurs, sinon toujours les auteurs ; et ces attaques ignobles, ces inventions absurdes furent persistantes, durèrent pendant toute sa vie.
On regrette de trouver Erasme parmi ses calomniateurs» Aveuglé par la haine qu'il portait à Luther, il accepta ces ignon^inies et se plut à les colporter. « Luther, que Dieu y mette sa bénédiction ! a déposé le manteau des philosophes et pris une femme de l'illustre famille de Bora, et afin que vous sachiez que le mariage s'est fait sous des augures propices, apprenez que la jeune épouse est accouchée quelques jours après l'hymen. » (6 oct.) — Il est vrai que, quelque temps après, il rétracta son dire, mais en quels termes! a Ce
* Voir dans Jusker (Vila D. M, L, numis atque iconibus illustratOy p«1698S., et dans Ukert, 1,189 ss.) le catalogue et quelques spécimens de ces chansons obscènes. La principale est d*Emser et a pour titre : Epithalamia M. Lutheri Wittenbergensis et Jo. Hessi Vratislav. et id genus nuptiaruniy \ 525. « Jo, Jo, Jo, Jo, Gaudeamus cumjubilo, etc. »
SA VIE ET SON OEUVRE. S'iS
que j'ai dit touchant le mariage est certain, mais Taccouchement prématuré n'était qu'une vaine rumeur. On dit qu'aujourd'hui elle est enceinte*. » — L'archevêque Albert de Mayence fut plus digne : il félicita les époux et leur envoya une bourse de vingt florins d'or que Luther refusa, mais que le conseiller Rùhel fit accepter à Catherine.
Luther, devant ces outrages, resta calme et presque impassible; les menaces et les mépris affectés de ses adversaires n'avaient aucune prise sur son âme. S'il souffrit, ce fut du spectacle que lui donna la pusillanimité de quelques-uns et des plus considérés des siens. Ces humanistes, chose singulière, avaient sur le mariage les mêmes préjugés que les papistes. Ils gémissaient sur cet acte insensé, mais non en silence. Les paroles blessantes du légiste Jérôme Schurf ne furent sans doute pas les seules qu'il dut entendre. Mëlanchthon , qu'il aimait , était en proie aux mêmes angoisses, et comme Luther, craignant de l'effrayer, ne lui avait demandé ni ses conseils ni sa présence à la cérémonie, le pauvre homme écrivait ses timides et peu charitables confidences, ses anxiétés à des amis éloignés :
tt On s'étonne que, dans ces temps malheureux, où tous les hommes honnêtes et pieux gémissent, Luther ne paraisse pas attristé des calamités présentes et ne semble pas même s'en préoccuper... S'il a mis dans cette affaire quelque précipitation et quelque légèreté, il ne faut pourtant pas s'en scandaliser. Il y a peut-être là un dessein caché de Dieu, devant lequel nous devons nous incliner. Ne nous émouvons donc pas des injures et des mépris qui viennent, d'ailleurs, d'hommes qui, au fond, se soucient fort peu de la piété à l'égard de Dieu et d'une vie honnête à l'égard des hommes'. »
> Lettre à Daniel Maucber. Une autre dans les mêmes termes à Nicolas Ëverard, président du grand conseil des Pays-Bas. (Erasm, Oper, éd. Lond. t. III, 790, 781, 801.)
* Mélanclithon donne pour cause de « cette légèreté du grand homme • la trop grande fréquentation de toutes ces nonnes échappées de leur couvent, qui aurait amolli son âme. Il espère aussi que ce mariage le rendra
Mëlanchthoa ajoute que voyant Luther profondément attristé, il modéra sa propre douleur pour le consoler et ramener, par de bonnes paroles, son ancienne sérénité. — Cette douleur est possible ; mais elle n^apparatt pourtant ni dans ses conversations ni dans ses lettres. II a conscience de la tempête qu'il a soulevée, mais il en plaisante et il la brave :
A Link, 22 juillet:
tt Je suis un prisonnier dans les chaînes et couché dans ma bière, c'est-à-dire mort pour le monde ' • »
A Brismann, 16 août :
« Munzer et les paysans ont tant abattu TËvangile parmi nous, ont tant relevé le cœur des papistes, quUl est nécessaire de le rétablir de nouveau. C'est pourquoi, voulant en rendre témoignage, non-seulement par mes paroles, mais encore par une œuvre, et pour qu'on ne dise pas que je suis vaincu, j'ai épousé une nonne, bien que vieux et peu propre au mariage, jetant ce défi aux adversaires qui triomphent et qui chantent déjà victoire. Je ferai, si je le puis, des choses plus grandes encore, qui les rempliront de douleur et affermiront la Parole de Dieu*. »
A Michel Stiefel, 29 septembre :
« Soyez courageux dans le Seigneur, mon bien cher frère; appuyez-vous sur sa force. Si mon mariage est l'œuvre de Dieu, qu'y a-t-il d'étonnant à ce que la chair s'en offense?... M. Eberhardt (Brisger) a été nommé évêque d'Altenbourg, avec Spalatin. Nous avons résigné entre les mains du prince les revenus du monastère. J'y vis en particulier, comme
plus réservé. « "Oxi ô ptoç ouTOdi aepoTSpov aùxàv nonjjffst. » — La lettre en grec à Gamerarius, dont le Corp. Réf. (I, 754) ne donne que des fragments, a été publiée intégralement par W. Meybh, dans les Rapports de C Académie de Munich, 1876, p. 601-604.
» « Ich bin an Kethen gebunden und gefangen, und liège auf der Bore, scilicet mortuus mundo. » Jeu de mot intraduisible sur Kethe (Catherine et chaine) et Bora (Bora et bière). Dis VV., 111, 18.
i De W., 111,21.
un père de famille, et j'y demeurerai aussi longtemps que Christ voudra. Je ne me suis pas marié avec la pensée que je vivrais longtemps, mais soupçonnant ma fin prochaine et voyant que les peuples, aussi bien que les princes, sont en fureur contre moi, j'ai voulu, par cet exemple, sceller, aux yeux des faibles, ma doctrine que, bientôt après ma mort, on foulera aux pieds *. »
Le cher homme ne mourut pas, mais dans une vie encore longue et toujours agitée, il connut les joies et les tristesses du mariage chrétien. Douze ans après, il disait : « Tout est bien allé; j ai épousé une femme fidèle, sur laquelle le cœur d'un homme peut se reposer. Ah! cher seigneur! le mariage n'est pas une chose naturelle, c'est un don de Dieu, une vie bien plus douce, bien plus chaste que tout célibat, quand il tourne bien. S'il tourne mal, c'est un enfer'. »
En se mariant dans des circonstances telles que nous les avons rapportées, il n'ignorait pas qu'il soulevait contre lui l'opinion publique; mais ii avait la certitude de la vaincre; et loin d'en être abattu, il publiait, quelques jours après^ son fameux livre contre Érasme. Il avait conscience aussi de la grandeur de l'acte qu'il venait d'accomplir, expression hardie d'une doctrine magnifique qui portait en elle tout un relèvement social : la sainteté dans le mariage, dans la vie commune et normale.