LA DIÈTE DE SPIRE
Le duc Jean, qui succédait à Frédéric le Sage, aimait Luther et avait embrassé la cause de rÉvangileavec un dévouement que rien ne devait jamais ébranler; il afiFectionnait les hommes du parti, Spalatin, Mélanchthon. Son fils, le prince Jean-Frédéric, avait pour le réformateur une vénération filiale que partageait sa jeune femme Sibylle, princesse de Juliers (mariée en 1526). Mais Jean n'avait ni Tautorité ni le prestige de son oncle, et si décidé qu il fût à soutenir Luther, il est douteux qu'il eût pu le protéger longtemps, si des événements inespérés n'étaient venus à la traverse des desseins de ses adversaires.
Les premières heures qui suivirent la déBaite des paysans furent singulièrement sombres. En haut et en bas la menace était partout. La noblesse, qui avait vu ses châteaux brûlés, épouvantée de la grandeur du péril auquel elle venait à peine d'échapper, s'en prenait aveuglément à Luther comme à la cause première de tous ces attentats. Il y eut alors bien des retours, un nombre considérable de désertions. A la cour même de l'Électeur, on machinait assez ouvertement contre lui.
« J'aimerais assister à votre mariage, ô mon Spalatin, mais la fuite récente de quelques nonnes a suscité contre moi de nouvelles tempêtes. Cette tourbe de nobles, à l'àme ignoble, s'irrite contre moi; et chose étrange! on n'oserait pas aujourd'hui se fier à ceux-là même qui passaient pour
être les plus évangéliques. Amsdorf a été naguère eu péril parmi ces hommes que nous supposions devoir être, au besoin, notre refuge et notre protection. Ce sont des drôles non-seulement devant Dieu, mais devant le monde. Vous vous étonneriez si je pouvais vous les nommer. Retenu par les larmes . de ma Catherine {Catenœ meœ)y je ne puis donc me rendre à votre invitation; elle dit qu'assurément rien ne vous serait plus désagréable que de m'exposer au danger, tel est aussi Tavis d'Âmsdorf, qui a plus d'autorité à mes yeux ^ » (12 nov. 1525.)
« Tout est changé, sous ce prince confesseur de TÉvangile et si vraiment chevalier. Nous avons moins de sécurité que sous le prince dissimulé et temporisateur, si bien que ceuxlà même de qui vous espériez asile et protection, il faut les craindre comme traîtres et alliés aux brigands'. » (6 déc. 1525.)
Le duc Georges de Saxe marchait en tête de ses adversaires, irréconciliable, haineux. Sa persévérante inimitié jugeait que le moment était favorable pour le perdre. Il attendait beaucoup de la difficile position où le duc Jean se trouvait réduit; il pressait ce prince, Taccablait de remontrances comminatoires. Les griefs ne lui faisaient point défaut : c'était tantôt une évasion de nonnes, tantôt un nouvel écrit contre la messe que Luther, disait*on, se préparait à publier, tantôt sa fameuse lettre à ^'archevêque de Mayence, que celui-ci, tranquille désormais et rassuré sur Tavenir de son évéché, se plaisait à divulguer. Le duc Georges conjurait donc son cousin d'abandonner à son sort cet homme « pire que tous les paysans réunis », et il lui représentait sans cesse qu'il était puéril d'abattre les branches si l'on épargnait le tronc d'où la révolte avait surgi.
Tout enveloppé de ces menaces, Luther eut une illusion singulière. Il se persuada, ou mieux on lui fit accroire
1 DeW., iiï,49.
aDBW.,111,53,
qu'une réconciliation était possible, désirée même et par le duc Georges et par le roi d'Angleterre qu'il avait tant blessé par sa lettre méprisante. Christian, le roi exilé de Danemark, lui avait persuadé que Henri VIII avait cessé de persécuter l'Évangile et inclinait vers lui. Il le crut Geicilement et il eut la faiblesse de lui écrire une lettre humble à l'excès dont nous parlerons ci-après. En même temps, sollicité par des amis trop confiants qu'il avait à la cour du duc Georges, il s'adressa hardiment à ce dernier et lui écrivit en ces termes:
« Puisque Votre Grâce persiste dans ses dispositions hostiles, j'ai pris la résolution de vous écrire cette lettre, humblement, amicalement; peut-être est-ce pour la dernière fols. Car il semble que Dieu veuille bientôt retirer de ce monde un certain nombre d'entre nous, peut-être le duc Georges et Luther en seront-ils. Dieu m'est témoin et mon cœur me dit aussi qu*en accomplissant ce devoir, je n'ai en vue que le salut de Votre Grâce. Que vous le croyiez ou non, vous comprendrez un jour qu'avec mes durs écrits, j'avais pour vous des intentions meilleures que tous ceux qui vous flattent et vous comblent de leurs hypocrisies.
« Je viens donc à vous du fond de mon cœur, je tombe aux pieds de Votre Grâce et la supplie très-humblement de vouloir bien cesser de persécuter ma doctrine; non pas que ces persécutions me fassent grand dommage, puisque je n'ai rien à perdre que mon pauvre corps qui, chaque jour, s'approche davantage de la tombe. J'ai du reste un plus redoutable adversaire que vous, je veux dire le diable avec tous ses anges ; mais bien que je ne sois qu'un pauvre homme, faible et pécheur. Dieu m'a donné jusqu'ici la force de lui résister... Ne regardez pas à mon humble personne. Dieu n'a-t-il pas parlé autrefois par la bouche d'une ânesse , et ne reprend-il pas ceux qui méprisent le conseil des petits? Ni Votre Grâce, ni personne ne pourra anéantir ma doctrine : il faut qu'elle se maintienne, car elle n'est pas de moi. J'éprouve néanmoins une vive douleur à voir Votre Grâce à qui Dieu
a donné en d^autres choses tant de talents et de vertus, se heurter misérablement à Jésus qui est la pierre de Tangle. {Éph., XX.) Dieu sait que je suis prêt à tout ftdre pour vous être agréable y hormis d'abandonner ma doctrine, car ma conscience ne me le permet pas. Pour le reste, je m'humilie et vous demande pardon pour tout ce qu'en paroles ou par écrit j'ai pu vous faire de peine. J'oublierai aussi, bien volontiers, ce que vous avez fait contre moi; je demanderai, j'obtiendrai sûrement que Notre-Seigneur Jésus vous pardonne aussi ce que vous avez fait contre sa Parole. Que votre cœur se laisse adoucir en ce seul point : laissez prêcher librement la Parole du Christ qui par moi est venue à la lumière, et les anges du ciel se réjouiront sur vous. (Luc, xv.) Que Votre Grâce sache aussi que je prie et ai toujours prié pour elle. Puisse cette lettre empêcher que, pressé par la nécessité, je ne me voie forcé de prier contre elle !
a Bien que nous ne soyons qu'un pauvre et humble petit troupeau, si, contraints par l'incessante persécution de l'Évangile et de ses confesseurs, il nous fallait prier contre vous. Votre Grâce n'y trouverait aucun avantage ; car nous savons que Jésus-Christ tiendra ce qu'il a promis. Vous comprendrez alors que ce n'est pas une même chose de 43ombattre contre Luther ou contre Munzer. Je désire que Votre Grâce n'en fasse pas l'expérience. Je suis assuré que «na prière et celle des miens est plus forte que le diable luimême. S'il n'en était pas ainsi, il y a longtemps qu'il ne serait plus question de Luther ; mais le monde ne sait pas reconnattre en lui ce grand miracle de Dieu. Telle est mon humble et fidèle requête à Votre Grâce ; et Dieu veuille que cène soit pas la dernière fois que je lui écris. Qu'il fasse' aussi que vous daigniez me répondre gracieusement et chrétiennement, plus par des actes que par une lettre morte K v <22 déc. 1525.)
* De W.j III, 55 S3.
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Le duc intraitable ne vit que la phrase hautaine, et méconnut Tintention. Il lui répondit sur le ton d'un homme blessé et convaincu, lui reprochant son orgueil, son ambition, son mariage, œuvre de chair et de concupiscence, et le conviant à la repentance. « Dieu, lui dit-il en terminant, a châtié par moi Miinzer de sa méchanceté ; il peut en faire autant de Luther; et bieii que très-indigne instrument entre ses mains, c'est avec Ijoie que je le servirai en cette occasion. »
Luther ne s'émut pas beaucoup de la menace, mais ii regretta d'avoir fait des avances inutiles.
« J'ai écrit au duc Georges une lettre humble et parfei* tement sincère. Lui m'a répondu, selon son génie, une épttre stupide, pleine de férocité rustique qu'il doit à son sang de Bohême, une épitre vraiment digne de lui. (A Amsdorf,. le 3janv. 1526.)
« J'ai écrit plein d'espoir au duc Georges , mais j'ai été déçu ; j'en suis pour mon humilité; je ne lui répondrai plu& jamais. Ses mensonges et ses malédictions ne m'émeuvent point. Et pourquoi ne le supporter ais-je pas, moi qui suis obligé de supporter les fils de mes entrailles, mes Absalons qui me résistent avec tant de fureur ^ ? « (A Hausmann^ 20janv. 1526.)
Puis quelque temps après :
« Vous ne sauriez croire tout ce que Satan soulève contre moi au moyen du duc Georges et des évéques. Je vous don* nerai sous peu un spécimen de sa méchanceté dans un libelle auquel je travaille. Si Dieu n'y remédie, la révolte et la défaite des paysans semblent être le prélude de la ruine de l'Allemagne. Je vous demande donc bien sérieusement de l'implorer avec moi de toutes vos forces , afin qu'il empêche leurs embûches et qu'il brise leur fureur, surtout en accusant devant lui le duc Georges, cet homme déplorable et, je
De W., m, 77, S7.
SA VIE ET SON OEUVllE. 363
le crains, perdu, en lui demandant de le convertir, ou s'il n'en est pas digne, de le retirer de ce monde. Sinon, cette béte furieuse n'aura plus de repos. Il ne cède pas à sa propre fureur; ce sont les évêques, c'est Satan lui-même qui le poussent. « Je n'ai pu tuer Luther » , voilà la pensée qui le torture. Il est à craindre qu'il ne succombe au chagrin qui l'accable, il n'en peut ni dormir ni veiller*. » (A Spalatin, 27 mars 1526.)
Le libelle dont il parle était une réponse à des résolutions haineuses prises par une assemblée ecclésiastique du diocèse de Mayence, dans lesquelles on demandait au Pape, à l'Empereur, aux princes catholiques, « d'avoir pitié de l'Église , de protéger ses intérêts menacés par la secte impie et par les princes qui soutiennent celle-ci » . — ^ « C'est le Diable, répondit Luther, qui pousse les princes à la guerre civile; ce n'est ni moi ni les miens qui avons suscité la révolte des paysans, n'en cherchez la cause que dans la conduite effrénée du clergé et la tyrannie des nobles. Ce n'est pas chez nous, d'ailleurs, qu'elle a sévi; c'est dans les pays d'où l'on bannit l'Évangile, dans les États du duc Georges par exemple, qui, s'il n'eût été secouru, y aurait perdu toute sa puissance *. »
Le duc, qui avait des afBdés à la cour de son cousin, connut le libelle tandis qu'on l'imprimait, se plaignit amère* ment au prince Jean, en empêcha la publication. Son animosité s'en accrut et tourna en manie.
Les dangers qui menaçaient les princes, partisans de la Réforme, étaient réels, imminents. La chambre impériale ne cessait d'insister pour la stricte exécution de l'édit de Worms et protestait contre toutes les modifications introduites dans le régime ecclésiastique; la ligue de Souabe