‹ Luther, sa vie et son œuvreChapitre 29 sur 43 · IDE W · texte numérisé non relu

IDE W

2 V. Seidemanh, dans la Zeitschrift fur hist. TheoL, 1847, p, 683 ss.

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poursuivait contre les luthériens sa victoire sur les paysans ; les princes catholiques impatients pressaient TEmpereur d^agir. Celui-ci, qui venait de conclure avec François P', vaincu à Pavie, le dur traité de Madrid (14 janv. 1526), libre du côté de la France, songeait à tourner ses armes contre « Tennemi commun de la chrétienté « , les Turcs et l'hérésie; le Pape et François I*' promettaient leur concours. Il écrivit d'Espagne aux princes catholiques, pour ranimer leurs espérances et les assurer que bientôt il viendrait lui-même en Allemagne, combattre et détruire avec eux a la secte maudite, mère de tant de séditions, de meurtres et de blasphèmes ». Il y eut pour la Réforme une heure de grande angoisse. L'électeur de Saxe et le landgrave de Hesse, les deux tètes du parti évangélique, sous le coup de la menace, après s'être concertés au château de Friedwald, dans la Hesse (nov. 1525), jetèrent alors à Torgau (4 mai 1526) les bases d'une ligue défensive à laquelle les États protestants se hâtèrent d'adhérer.

Ces quelques lignes du traité conclu à Torgau, puis amplifié le 12 juin à Magdebourg, nous montrent l'admirable esprit dont les princes étaient animés :

« Nous, par la grâce de Dieu... confessons par les présentes que y bien que le Dieu tout-puissant ait rendu aux hommes, par un effet singulier de son incompréhensible miséricorde, la lumière de la sainte, éternelle et pure Parole, unique consolation, nourriture de nos âmes, et le plus grand trésor qu'il y ait sur la terre, grâce pour laquelle nous lui devons une reconnaissance éternelle, il n'est, hélas! que trop évident que depuis un certain temps, le clergé du Saint- Empire romain et ses adhérents ont mis en œuvre toutes sortes de mauvaises pratiques, pour opprimer cette sainte et divine Parole, et pour l'arracher, s'il était possible, des cœurs et des consciences des hommes... Nous ne prétendons pas user de violence à l'égard de personne, ni donner occasion à des hostilités quelconques; mais comme Dieu nous a revêtus

d'un pouvoir qui nous oblige à veiller à la paix et à la prospérité de nos sujets en les protégeant dans la libre jouissance de la Parole de Dieu, nous sommes résolus de nous acquitter de ce devoir et de les maintenir dans cette liberté en le défendant contre les attentats de ceux quinous sont contraires. Pressés par la nécessité et par le devoir que nous impose le bien-être de nos sujets et de ceux qui sont attachés à la Parole de Dieu... nous nous engageons à les défendre contre toute guerre et toute entreprise injuste, ainsi que contre toute vexation, et à les maintenir dans la libre et paisible jouissance de la Parole de Dieu, sans qu'il leur en soit fait aucun dommage. Aussi, au nom de Dieu, pour Thonneur et la gloire de son saint nom, dans des intentions purement chrétiennes, et par devoir de fidélité, sans faire tort à qui que ce soit, et simplement pour la sûreté des nôtres et de ceux qui, par conformité de sentiments, voudront se joindre à nous, et lesquels nous sommes disposés à recevoir dans cette alliance, nous nous réunissons, allions, et nous contractons comme s'ensuit :

a Qu'au cas où nos adversaires et ceux qui tiennent leur parti, sous le prétexte de la Parole de Dieu et des changements qui, conformément à cette Parole, ont été faits dans nos terres, seigneuries et principautés, ou sous quelque autre prétexte masqué, viendraient à nous attaquer ou à nous faire violence, nous exposerons nos vies et nos biens, nos pays, nos domaines, nos sujets et toutes nos facultés, pour soutenir et défendre de la manière la plus efficace ceux de nous qui se trouveront molestés ou attaqués. Ce n'est pas que nous mettions notre confiance dans le nombre de nos. États, des terres de notre domination et de nos sujets, mais uniquement dans la toute-puissance de Dieu, dont nous ne sommes que les instruments desquels il peut disposer selon sa volonté, lui à qui il est aisé de vaincre avec peu comme avec beaucoup... »

Il s^agissait de résister aux tentatives de violence qui se

préparaient contre eux, d'où qu'elles vinssent, fût-ce de l'Empereur '.

Cette perspective, encore lointaine sans doute, d'avoir à se défendre contre les agressions possibles de l'Empereur, déplaisait à Luther. Sur ce point délicat de l'obéissance à la puissance souveraine sa pensée était nette, sa conviction décidée. — Plus tard elle varia, quand on lui eut démontré que la situation des princes à l'égard de l'Empereur n'était pas précisément celle de sujets à l'égard de leur maître.

« Qu'on se ligue pour effrayer les impies, contre un malheur imprévu, j'y consens, disait-il, mais jamais contre lautorité, même indirectement. — Je ne vois pas cette ligue avec plaisir; tous vos projets humains échoueront*. »

Il demeurait fidèle à cette doctrine mystique de la soumission que, six ans auparavant, il avait formulée dans son Livre de la liberté chrétienne^ et il la reproduisit dans un écrit intitulé : Les hommes de guerre peuventr-ils être en état de grâce*? « Le chrétien, disait-il, ne résiste jamais à la violence; il cède, il fuit, et en cédant, il remporte la victoire, car Dieu a dît : « C'est à moi qu'appartient la vencc geance. » Laissez donc s'accomplir toute seule la vengeance de Dieu, et portez au besoin votre Évangile dans un autre pays. La violence, d'ailleurs, ne peut rien^urune âme; celleci se rit de la tyrannie. Obéissez au tyran, même parjure au pacte juré, car entre lui et ses sujets il n'existe pas déjuges; seul le cas de folie légitime sa déposition, puisque alors il n'est plus un homme. Toutefois ne craignez pas que la tyrannie s'éternise. La foule que de si hauts principes ne lient pas, se soulève tôt ou tard et renverse le tyran. C'est ainsi qu'une épée de Damoclès est toujours suspendue sur la tête des mauvais princes, et que Dieu, dans sa divine sagesse, frappe le méchant par d'autres méchants. »

» Rarke, VI, 128 88.

2 Lettres au comte de Mansfeld et à Ruhel. De W., III, 73; VI, 79.

3 Erl., XXII, 244.

Un brusque changement politique vint subitement dissiper ces craintes et rendre inutiles ces préparatifs. Le Pape avait délié François !•' de sa parole donnée au funeste traité de Madrid, et formé avec lui, les princes italiens, Venise et le roi d'Angleterre, la Sainte Ligue de Cognac (22 mai 1526). En juin, la guerre éclatait en Lombardie, le Turc envahissait la. Hongrie, puis remportait la sanglante victoire de Mohacz (29 août) sur le malheureux roi Louis, qui y perdait la vie; l'Empire était menacé de toutes parts. Il ne pouvait plus être question, à cette heure, de réduire par les armes l'hérésie luthérienne.

Telle était la situation quand s'assembla au printemps la diète de Spire. Une première réunion s'était tenue à Augsbourg, dans laquelle on n'avait rien pu décider, les États étant incomplètement représentés, la plupart des princes, absents. Ici, au contraire, pour la première fois, les princes évangéliques se posèrent en face des légats, de l'archiduc Ferdinand et des adversaires comme les soutiens et les confesseurs de la doctrine proscrite. Ils avaient amené avec eux leurs théologiens et leurs pasteurs, entre autres Spalatin et Agricola. N'ayant point obtenu les églises de la ville, ils disaient prêcher l'Évangile dans leurs hôtels et célébrer le culte d'après le rite nouveau. Le duc Jean, qui tenait grand état, avait fait mettre avec ses armes à la porte de son logis la devise luthérienne : « Verbum Deî manet in œternum. » Les gens de sa maison la portaient brodée à la manche de leur habit (V. D. M. I. M.).

La diète, sous la pression des nouvelles alarmantes qui sans cesse arrivaient du dehors, se prêta dès le début à tout ce qui pouvait empêcher l'Allemagne de se désunir. Quand les légats demandèrent aux États, en termes assez vagues, du reste, de tenir la main à Texécution de l'édit de Worms, on leur opposa de nouveaux griefs contre l'énormité des abus ecclésiastiques; quand ils lui présentèrent le bref menaçant de l'Empereur daté de Séville, on leurrépon-

dit que les rapports entre le Pape et l'Empereur s^étaient singulièrement modifies depuis lors, et que, devant le péril imminent dont le Turc menaçait TAUe magne, il n'était pas permis de se désunir. Enfin le 27 août la diète décida solennellement qu'elle enverrait une ambassade à Charles-Quint, pour le supplier de se rendre en personne en Allemagne, de juger par lui-même, d'assembler, à bref délai, un concile général ou national, et qu'en attendant ce concile, chaque État, gardant sa liberté, agirait à sa guise touchant l'exécution de l'édit de Worms, sauf à pouvoir en rendre compte à Dieu et à l'Empereur ".

Cette décision eut une portée considérable : elle donnait à la Réforme une base légale. Chaque prince, maitre chez lui, devint libre d'organiser l'Eglise sans crainte de ces étemels conflits avec la Chambre impériale qui, jusqu'alors, avaient porté le trouble dans tous les États. Ni l'archiduc Ferdinand ni l'Empereur ne purent s'y opposer. Le premier, élu roi de Hongrie et de Bohème, avait assez à faire à disputer son double trône à ses compétiteurs. Menacé par le Turc, il payait à ce prix les subsides que lui fournissaient les princes protestants. Charles-Quint, d'un autre côté, n'ayant pas réussi à dissoudre la ligue sainte, jeta ses troupes dans le Milanais, fit la guerre au Pape. Cette grandp puissance militaire préparée pour asservir l'Aliemagne et exterminer l'hérésie luthérienne, devant laquelle s'étaient tant épouvantés les adhérents de la Réforme, servit à des desseins contraires que lui-même n'avait pas prévus. Elle couvrit de ruines l'Italie, et mit à deux doigts de sa ruine la papauté. Le sac horrible de Rome (6 mars 1527) fut le dernier acte de cette sanglante tragédie.

Tandis que ces grands événements s'accomplissaient, Luther poursuivait silencieusement ses travaux et la réforma-

* Les détails dans Spil., Merk., 650 ss. Seckerdorf, II. — Slkidar.

tion de TÉglise de Saxe. Instruit par les malheurs passés, il remettait avec une foi d'enfant son Évangile entre les mains de Dieu, n'ayant nulle confiance à toutes ces ligues de princes pour le défendre, et nulle crainte de ses adversaires. II se disait que Dieu se joue sans cesse des vains projets des hommes, et que rien ne résiste à sa volonté. Il ne comprit même pas, au début, toute l'importance des décisions qu'avait prises la diète de Spire. Quand on lui demandait des nouvelles de cette assemblée, il répondait : « On y joue, on y boit à la mode allemande et Ton n'y fait rien. » La ruine de Rome ne semble pas l'avoir surpris beaucoup; il en parle comme d'un événement singulier, sans étonnement, sans colère, sans passion :

« Rome a été misérablement dévastée. N'estsce pas par la volonté de Christ que l'Empereur, poursuivant Luther à cause du Pape, a été conduit à ruiner le Pape pour Luther? Tout sert à Jésus-Christ et aux siens, contre ses adversaires...

«Je n'aurais pas voulu qu'on brûlât Rome ; c'est une^chose monstrueuse... Mépris de la grâce de Dieu, hérésies furieuses, batailles, chute des plus grands rois! Le monde se précipite vers sa ruine, et nous montre des prodiges effroyables; on dirait que le dernier jour est à la porte ^ »

Quand le roi Louis de. Hongrie eut péri si misérablement, à la bataille de Mohacz, Luther se souvint de sa veuve, la reine Marie, sœur de Charles-Quint, vaillante et pieuse femme qui avait embrassé l'Évangile et l'avait introduit en Hongrie. Il lui dédia l'explication de quatre Psaumes (xxxvn, XLU, xciv, Cix), pour la consoler dans son affliction *.

« J'ai écrit ces Psaumes, lui disait-il, dans l'intention de consoler Votre Majesté en un si grand malheur et une infortune si complète. Puissiez-vous comprendre que ce n'est pas par colère que Dieu vous châtie, mais pour vous amener à vous reposer sur lui, à chercher consolation auprès de Jésus-

» De W., III, lîd.

«De W., III, 188, 22I,i2r.

Christ, votre cëleste ëpoux, et tous réjouir, avec lés anges du ciel, ces chers compagnons, nos vrais amis qui nous entourent et prennent soin de nous! Cette mort, hélas! est bien cruelle; il est dur d'être veuve à votre âge et privée de votre époux; mais la sainte Parole, les Psaumes, en particulier, vous apporteront d'abondantes consolations, et vous mettront en présence du Père et du Fils auprès de qui est la vie, etc. *. »

Et dans le commentaire il ajoutait :

« Si j'ose donner ces conseils, c'est que j'en ai Éait moimême l'expérience. Épanchez votre cœur devant Dieu, plaignez-vous librement, ne lui cachez rien, mettez tout à ses pieds, comme lorsque vous versez votre cœur dans le sein d'un ami. Il écoute volontiers; c'est volontiers qu'il aide. Ne déguisez rien, il n'est pas un homme que l'on puisse importuner en demandant trop. Plus vous lui demanderez, plus il vous écoutera... Découvrez-lui votre cœur jusqu'au fond; videz-le à plein, et non pas par parcelles et par gouttes. Pour lui, il ne répandra pas ses grâces par parcelles et par gouttes; il vous inondera d'un déluge. Il est notre asile et notre retraite; hors de lui, il n'y a personne...

« Vous venez d'entendre ce qu'est Dieu, écoutez ce que sont les hommes. Ils sont un rien, dit David. Si vous vous reposez sur eux, sachez que vous vous reposez sur un néant, sur quelque chose de plus léger même que le rien. Mais d'où vient que les hommes sont plus légers qu'un rien? Y auraitil quelque chose au-dessous du néant? Je réponds : — Qui n'est qu'un rien ne peut tromper personne; mais celui qui se fie à rhomme, qui n'est que néant, en a un double désavantage : l'un, c'est qu'il n'y trouve rien; l'autre, c'est qu'il perd ce qu'il y a mis... » Puis, parlant des vains e£Forts que l'homme fait pour échapper aux adversités et aux tentations, il ajoute : « Lorsque j'endurais ce martyre, que je m'agitais

^ De W., III, 132.

SA VIE ET SON CffiUVRE. 271

dans mes pensées et cherchais partout des consolations, n'en trouvant nulle part, alors tu t'approchas de moi, et tes consolations ont récréé mon âme tellement que je puis dire : Oh! que bienheureux est l'homme que tu châties et que tu instruis par ta loi! »

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