CHAPITRE III
RÉORGANISATION DE l'ÉGLISE.
Luther écrivait à M. Haussmann, le 11 octobre 1525 : «Les envoyés du prince sont ici; il s'agit de reconstituer parmi nous le culte public ; plus tard, on* s'occupera des paroisses \ » Tant qu'avait vécu Frédéric le Sage, on n'avait pu songer à de sérieuses innovations, rextréme prudence de ce prince y ayant toujours fait obstacle. Wittenberg, le berceau de la Réforme, était, sous ce rapport, bien en arrière de toutes les villes de l'Empire où l'Évangile avait pénétré. Le duc Jean, dont la situation était fort nette et qui n'avait pas les mêmes scrupules que son frère, mit toute son âme à réorganiser, dans son pays, Tétat ecclésiastique profondément ébranlé, et donna à Luther un appui sans réserve ^. On se rappelle le changement considérable qu'il avait introduit en 1523 dans le culte par sa Formula missœ. La réforme était incomplète ; une chose restait à faire , importante, décisive pour l'avenir de toutes ces jeunes églises : substituer au latin la langue vulgaire, et plier celle-ci aux exigences liturgiques. L'œuvre était difficile, exigeait beaucoup de soins. Il l'accomplit avec bonheur. Deux hommes distingués, compositeurs de talent, Conrad
1 De W., III, 34.
^ Les conseillers de Doltzig et de Minkwitz, envoyés par le duc, s'occupaient à la fois de la réforme de TÉglise et de celle de TUniversité, lis Brent disparaître les derniers restes « du culte papiste » dans Téglise de Tous les Saints. (Spal., Menk., 647.)
Rupf et Jean Walter ', Taidèrent dans ce travail. Il se mit à leur école, étudia le contre-point, composa lui-même de belles mélodies. Le 29 octobre 1525, le nouveau culte fut solennellement inauguré dans Téglise paroissiale; et bientôt après, au début de Tannée 1526, dans un écrit intitulé : la Messe allemandey ou l'Ordre du service divin, tel qu'il est établi à Wittenberg, il fit connaître aux autres Églises la nature de cette réforme et les principes qui Tavaient guidé.
C'était, nous Tavons vu, une cbose singulièrement grande et nouvelle de substituer à la pensée du sacrifice, âme du culte catholique, la pensée de la communion. Tout aussi considérable était la réforme qu'il y introduisit en donnant, par le choral surtout, à la communauté, une part dans le service divin, qu'elle n'avait jamais eue si grande et si complète. Le centre de gravité du culte en fut déplacé, le rôle du prêtre en était amoindri sans doute, mais le laïque comprit que ce culte était le sien.
Quelle que fût, du reste, pour Luther l'importance du culte public, il n'entendait nullement lui donner une forme absolue et définitive, ni imposer cette forme aux autres communautés. Il se réservait au contraire, à lui et à tout le inonde, la liberté d'y apporter les changements que l'expérience et les circonstances diverses lui indiqueraient. Le culte n'est, à ses yeux, que la forme extérieure de l'adoration, surtout pour les âmes simples, les enfants et ceux qui débutent dans l'apprentissage du christianisme. Il ne tient qu'à la substance même, à la Parole, au sacrement; le reste, c'est-à-dire le rite, les cérémonies, lui importe peu; mais il sait que celles-ci sont nécessaires au peuple qui vit d'images et de poésie; aussi garde-t-il du passé tout ce qu'il peut
1 Luther s'instruisit à l'école de J. Walter, et il le consultait pour ses propres compositions. (Db W., VI, 713.) Il avait pour « cet ami des Muses » une vive affection. Il le recommande à TËlecteur : « Ne laissez pas tomber cet art^ lui écrit-il, car il est digne des princes. C'est à de telles personnes qu'il faudrait donner les biens des couvents. Rien ne serait plus agréable à Dieu. » (De W., III, 102.)
maintenir sans blesser la conscience. Cette préoccupation de relier le présent à Tantique tradition apparaît sans cesse dans tout ce qu'il écrit sur ce sujet ' :
a Les changements que vous avez apportés dans le culte me plaisent. Nous en avons £ait aussi. Ne modifiez rien, pour suivre notre exemple, mais persévérez comme vous avez commencé, afin de ne pas blesser les faibles par des innovations subites et trop fréquentes '. » (A Matth. Albert, de Reutlingen.)
a Je ne condamne d'autres cérémonies que celles qui sont contraires à TÉvangile; je garde toutes les autres intégrale-» ment dans notre Église. Le baptistère est toujours à sa place ; le baptême, bien qu'administré dans la langue vulgaire, a conservé les mêmes rites. J'ai conservé même les images dans le temple, excepté celles qu'avant mon retour, les furieux ont brisées. Nous célébrons la messe avec les cérémonies accoutumées; nous y ajoutons quelques cantiques en langue vulgaire, et nous disons en allemand les paroles de consécration. Enfin je ne veux pas qu'à moins de nécessité, on substitue la messe allemande à la messe latine. Je ne bais rien tant que ceux qui détruisent des cérémonies innocentes, et changent une chose libre en une chose nécessaire. Vous verrez bien, en lisant mes écrits, que je n'ai aucun goût pour ces perturbateurs de la paix qui ne savent que détruire ce qu'on peut garder sans péché. Je suis innocent de leur fureur et de leurs tumultes ; et nous avons^ grâce à Dieu, l'église la plus tranquille, le culte aussi complet, aussi libre que jamais. Il n'y a eu de troubles parmi nous que ceux dont Garlstadt a été la cause avant mon retour '• » (A W. Pravest, 1528.)
^ Dès Tannée 1524 nous Toyons s'introduire le culte, ou tout au moin» certaines parties de la messe en langue vulgaire, à Nuremberg, Strasbourg, etc.
« De W., III, 78.
» Db w., III, 294.
Luther reste ici fidèle aux principes de toute sa vie; son christianisme, tout intérieur, ne se laisse point enlacer dans des formes visibles. Chez lui nul désir de fixer, par un culte uniforme, Tunité de TÉglise, nul préjugé ritualiste. II songe même à la possibilité d'instituer des cultes différents, appropriés aux circonstances, aux états divers du peuple chrétien. A la jeunesse des hautes écoles, aux doctes, aux esprits cultivés, la messe latine telle qu'il Ta rédigée dans sa Formula missûBy et mieux encore un culte en grec et en hébreu, pour exercer la jeunesse et lui donner Tintelligence et Tamour des langues. Au peuple, aux simples, au nombre desquels il aime à se ranger, la messe en langue vulgaire avec les chants, la poésie, les beautés visibles qui saisissent les âmes, captivent l'imagination, et sont comme une vivante prédication de Jésus-Christ \ Quant aux âmes d'élite, aux chrétiens vraiment dignes de ce nom, ceux-ci n'ont nul besoin de toutes ces adorations extérieures; ils ont leur culte M en esprit » , s'assemblent dans la Chambre haute, prient, méditent, communient ensemble, se maintiennent unis par le lien de la charité et une fraternelle discipline. Mais où sont les hommes pour constituer une pareille église? — Cet idéal d'une église pure, vivante, à la ressemblance des premières églises apostoliques, lui apparaît toujours comme infiniment désirable ; il y tend sans cesse, il l'espère dans l'avenir ; aussi le spectacle de la grossièreté qui l'entoure remplit-il son àme de tristesse; «Hélas! dit-il, ce peuple allemand est rude, sauvage, remuant; il n'obéit qu'à l'aiguillon de la nécessité. i»
Enfin l'heure était venue d'organiser la Réforme. Jusqu'ici elle n'a guère été qu'une puissance de l'esprit, d'un prodi-
^ Luther entend que la vie entière de la commanauté chrétienne soit enlacée dans un culte public. Il organise ainsi trois services pour le dimanche, un pour chaque jour de la semaine, avec une lecture suivie de rÉvangile et l'incessante prédication des vérités de la foi.
276 LLTIIKH.
gieux élan sans doute, mais sans unité réelle, ou plutôt n*ayant d'unité que cet admirable enseignement qui rayonne de Wittenberg et que le génie de Luther impose à ses adhérents. L'espoir d'une réconciliation avec TÉglise romaine est abandonné depuis longtemps ; la réunion d'un concile réparateur est ajournée à un lointain et vague avenir; les autorités ecclésiastiques sont tombées ou hostiles; les évéques n'ont plus qu'une juridiction nominale et nulle action sur le peuple; partout éclatent des conflits. Dans les grandes villes indépendantes, la bourgeoisie, qui gouverne la cité, le magistrat avaient sans doute pourvu à tout et réglé pour le mieux leurs propres affaires religieuses; mais dans les campagnes, l'anarchie était à son comble, les nobles pillaient audacieusement les biens abandonnés des couvents, et cette terrible guerre des paysans avait laissé entrevoir une situation si lamentable qu'il fallait à tout prix y porter un prompt remède ou laisser périr l'œuvre commencée. Ajoutez à cela des difficultés particulières et sans cesse renaissantes. Wittenberg, pépinière des prédicateurs luthériens, jetait dans toutes les directions un essaim de jeunes évangélistes ardents pour la sainte cause; et ceux-ci s'implantaient dans les paroisses comme ils pouvaient, soutenus des uns, persécutés par les autres, en lutte contre l'évéque et le parti catholique ^ Dans cet universel désordre, une seule autorité restait debout, celle du prince, autorité bienveillante, respectueuse des choses divines, absolument dévouée à la cause de l'Évangile. Luther, sans hésitation, accepta la main qui lui était tendue '.
1 Les évéques catholiques refusaieut naturellement l'ordination k ces jeunes pasteurs. On 8*en passa. Luther niait d'ailleurs la succession apostolique. L'ordination, selon lui, consistait uniquement dans une vocation légitime à une charge pastorale, dans la bénédiction de Dieu et l'imposition des mains. Le premier prédicateur évan^^élique qui reçut l'ordination de cette manière fut Georges Rorer (14 mai 1525).
2 Déjà, du vivant de l'Électeur Frédéric, Pïicolas Haassmann, de Zwickau, voyant la Réforme arrêtée par le mauvais vouloir de l'official et de Ja
SA VIE ET SON OEUVRE. 2"î:
« O prince, écrit-il à l'électeur Jean, les pasteurs languissent dans la misère, personne ne leur donne rien, personne ne les paye. Les offrandes pour les sacrifices et les messes sont tombées; il n'y a plus de revenus; le paysan tient si peu à avoir un pasteur que si Votre Grâce ne prend pas des mesures sérieuses pour le maintien du ministère et de la prédication, il n'y aura bientôt plus ni presbytères, ni écoles, ni écoliers , et c'en sera fait de la Parole et du culte de Dieu . Que Votre Grâce daigne se mettre ici au service de Dieu ; qu'Elle devienne, en ses mains, un instrument fidèle pour la consolation de plusieurs et aussi par acquit de conscience. Pressée par mes prières, par cette grande nécessité, qu'Elle se considère comme appelée par Dieu lui-même. Les moyens ' ne manquent pas. H y a des couvents, des fondations en grand nombre, auxquels vous seul pouvez donner une destination utile. Dieu bénira cette œuvre, et ni les hautes écoles ni le service de Dieu ne resteront en souffrance * . »
Quelques jours après, il renouvelle sa requête, insiste sur la nécessité de se rendre compte de la triste situation de l'Église :
« Puisque Votre Grâce désire avoir mon humble avis, voici ce qu'il y aurait à faire : Votre Grâce devrait ordonner une inspection de toutes les paroisses de la principauté. Dans tous les lieux où la population désire un pasteur évangélique, et où les biens paroissiaux sont insuffisants, la communauté doit pourvoir au surplus, en votant, soit en conseil, soit autrement, une allocation annuelle. S'ils veulent un pasteur, il faut les obliger à l'entretenir, « car l'ouvrier est
noblesse, écrivait au prince Jean : « Les rois de TaDcienne alliance, Josaphat entre autres, ont envoyé des prêtres et des lévites au secours du peuple. 9 G*est lui qui, peut-être, eut la première pensée d'une inspection générale de l'Église, et qui engagea Lutber à agir. Voir Meurer, Nie. Haussmanny p. 296.
» De W., III, 39. — 31 oct. 1525. Luther, dans cette lettre, remercie l'électeur Jean de tout ce qu'il a fait pour l'Université de Wiitenberg et la réorganisation du culte* Il se plaint aussi des désordres dont souffre le pays, et provoque des réformes dans l'administration civile.
M digne de son salaire » . Voici comment Finspection pourrait être faite : on partagerait le pays en quatre ou cinq groupes, et dans chacun, on enverrait deux personnes ou nobles ou au service de Votre Grâce, pour foire une enquête, etc. * . »
Le prince, aussi convaincu que Luther qu'il avait la nciission divine de relever TÉglise, entrait avec une touchante simplicité dans les vues de son réformateur; il publiait mandats sur mandats, ordonnait à tous les pasteurs d'éviter le scandale, de prêcher TÉvangile, d'abolir la messe, de donner le calice aux laïques, d'organiser le culte public à l'instar de celui de Wiltenberg. Sa bonne volonté était malheureusement paralysée par son entourage hostile aux choses nouvelles, effrayé du spectacle de la révolution religieuse *. L'idée de Luther, touchant la nécessité d'une inspection de l'Église, était bonne et devait être féconde. Toute une année se passa pourtant sans qu'il parvînt à la réaliser. En novembre 1526, il revient à la charge, supplie, montre à sou prince la situation douloureuse du pays :
« La plainte des pasteurs est incessante. Les paysans ne veulent plus rien donner. Quelle plaie que cette ingratitude du monde pour la Sainte Parole I Vraiment, si c'était possible, il faudrait leur retirer pasteurs et prédicateurs, et les laisser vivre comme des pourceaux. Il n'y a plus ni crainte de Dieu ni discipline. Depuis qu'on n'a plus à craindre l'excommunication du Pape, chacun ne fait que ce qu'il veut.
« Notre devoir à nous et à l'autorité, c'est d'élever la pauvre jeunesse, de la maintenir dans la crainte de Dieu et dans l'obéissance; il nous faut donc des écoles, des prédicateurs et des pasteurs. Si les vieux n'en veulent pas, qu'ils aillent au diable; mais si la jeunesse demeure sans instruction, sans éducation, la faute en est à l'autorité. Le pays tout entier sera bientôt plein de gens sans frein et sans loi. Quand les corn-
ïDeW.,IIJ, 51.
2 V. Spal. Mesr , 648, 654.
mandements de Dieu ne nous feraient pas un devoir d'aviser à cela 9 le souci de notre propre sécurité nous y contraindrait. Puisque Tordre et la discipline ecclésiastique sont partout détruits dans votre principauté, et que les biens des couvents sont tombés entre les mains de Votre Grâce Électorale -comme étant Tautorité suprême, vous devez accepter en même temps le devoir de les administrer, car il ne saurait appartenir à personne de s'en emparer. »
Puis il demande encore au prince de nommer quatre inspecteurs, deux pour les choses matérielles, deux pour Texamen de la doctrine et des personnes, et il ajoute : « Rien n'est plus nécessaire que de bien élever la jeunesse qui vient après nous, et qui, à son tour, conduira les affaires de ce monde. Si les communes sont trop pauvres, les biens des «couvents ne sont-ils pas institués pour cela? Votre Grâce doit comprendre qu'on s'exposerait à des accusations dont il serait impossible de se justifier, si on laissait tomber les écoles et les paroisses, et la noblesse s'emparer des biens des couvents, comme on assure qu'elle l'a déjà fait ^ »
Non content de supplier, d'avertir, il pénètre un jour, de force, dans le cabinet du prince, et le conjure d'agir au plus tôt. Voici comment il raconte lui-même l'aventure à son ami ■Spalatin :
« Tout ce qu'on raconte du pillage des couvents est vrai, «tj'en suis blessé dans l'âme. J'ai fait, par lettres, tout ce que vous me demandez. Non content de cela, quand le prince -était ici, j'ai fait irruption dans sa chambre, écartant tout le monde, afin de lui parler seul à seul. Je l'ai abordé à l'improviste et je me suis plaint à lui... Il m'a été répondu que, pour que tout allât bien, il fallait être prudent. Que dirai-je? Je <;rains que, sous ce meilleur des princes, on ne nous repaisse que de promesses, de fumée et de fables. Ce qui m'exaspère, c'est que ceux-là même qui jadis étaient les pires ennemis
i De W., III, 136.
280 L€THF.R.
de rÉvangile et s'opposaient à la piëtë du priuce Frédéric^ ont saisi cette proie, se rient de nous, nous jouent et, sous le nom même de cet Éyang^ile qu'ils persistent à hair^ profitent de tous les avantages qu'il leur procure. Avez-vous jamais^ TU une pareille iniquité? Enfin, puisque c'est en vain que j'ai parlé à ce prince si afiairé, je ne vois plus d'autre parti à prendre que de l'ayertir encore dans un écrit public d'avoir à administrer autrement les biens de monastères. Peut-être alors leur ferai-je honte aussi. Vous savez bien qu'il ne £aut plus espérer qu'il gouverne et qu'il règne à l'exemple de son firère. C'est un homme fidèle, facilement trompé par la ruse des autres, et qui croit que tous les hommes sont comme lui, simples et bons. Le prince doit être un homme méchant;, et le monde exige du roi qu'il soit un tyran ' . »
Cette grande insistance fut enfin couronnée du succès : le prince ordonna une inspection générale des paroisses du pays» Trois de ses conseillers, et les théologiens Mélanchthon, Myconius, de Gotha^ J. Ménius, d'Erfiirt, visitèrent la Thuringe dès le mois de juillet 1527. Cette première visite fut courte, mais très-instructive; elle révéla dans l'Église un désordre plus grand même que Luther ne l'avait pensé ^.
En accordant ainsi à la puissance séculaire le droit d'intervenir, d'une façon presque souveraine, dans les afifaires* religieuses, Luther cédait à des nécessités impérieuses, inéluctables. Qui le juge avec nos pensées modernes sur les rapports de l'Église et de 'l'État, ne saurait comprendre ni> son œuvre ni son temps. La pensée religieuse domine tout en ce siècle; elle en est la forte et presque l'unique passion. Tous les grands problèmes de la vie humaine qui touchent à la vie, au ^bonheur, à la liberté, toutes ces questions politiques et sociales de la solution desquelles dépendent la sécurité et l'indépendance des peuples, problèmes que chaque génération soulève et cherche à résoudre, revêtent ici la
« De W., III, 147.
2 Y. Corp. Réf., J, 880, 882.
forme religieuse. Le chrétien ne se distingue pas du citoyen; la notion de TÉglise recouvre celle derÉtat;le monde du ciel et le monde de la terre se pénètrent réciproquement et se confondent. Si Thistoire du moyen âge est, dans sa vérité la plus profonde, l'histoire de TÉglise, on peut dire que la Réforme de Luther n'est, au fond, qu'un effort héroïque d'émancipation, une lutte, dans tous les domaines de la vie et de la pensée, pour conquérir, sur la théocratie romaine, toutes les libertés captives. Et dans ce combat, toute force individuelle était faible, toute liberté particulière, bientôt vaincue. Luther le savait, le voyait, et, contre cette domination « inique » , puissance satanique à ses yeux, il évoqua résolument TÉtat chrétien. C'était d'ailleurs si bien dans la pensée, dans les besoins et les aspirations du siècle, que la même révolution s'accomplit partout sans difficulté et par la seule force des choses, en Allemagne, en Suisse, dans tous les pays où la lutte religieuse était engagée. Bienfait immense, du reste ; car l'Église chrétienne, renaissant ainsi sous mille formes diverses, se retrempa au cœur même des nations et retrouva une jeunesse nouvelle. Les périls d'une union si intime : Tasservissement possible de l'Église à la puissance séculière, et l'amoindrissement de la liberté individuelle, n'échappaient pas entièrement à son regard perspicace, mais il n'avait pas pu choisir une autre voie, il espérait que l'Église renouvelée les conjurerait; et, d'ailleurs, il était trop de son temps pour s'en effrayer outre mesure*.
Si, chez lui, l'homme mystique, le croyant soupirait après l'Église pure des enfants de Dieu, son grand bon sens, son patriotisme le forcèrent à accepter, pour ces communautés grossières, ignorantes, qui constituaient la masse de l'Église visible, un patronage qui répondait sans doute peu à Tidéal rêvé, mais qui assurait la libre prédication de l'Évangile et défendait la jeune plante contre les attaques de ses ennemis.
^ « Si l'autorité ne nous vient en aide, disait Mélanchthon, nous ferons une œuvre toute platonique. ■ Corp. Réf., I, 907,
282 LUTUËU.
Il s'en explique ouvertement avec son ami Spalatin. — Celuici avait des doutes. Est-ce bien l'affaire du prince? pensaitil ; rautorité séculière s*étead-elle au domaine des croyances? ne dira-t-*on pas qu'on va violenter les consciences? — « Non, répondit Luther; puisque nos adversaires en appellent au bras séculier pour vous imposer leur idolâtrie ; n'est-il pas nécessaire que, du côté évangélique, l'autorité, sans prétendre contraindre personne à croire, s'oppose à leurs abominations? Ce droit lui appartient, de l'avis même de nos ennemis; car l'autorité doit empêcher les blasphèmes et les désordres extérieurs. Jésus n'a-t-il pas chassé les voleurs du temple? Qu'ils adorent en secret tous les dieux qu'ils voudront! En public, il ne faut pas leur permettre de déshonorer le vrai Dieu et de corrompre le monde '. »
Tout en demandant au prince d'empêcher les scandales et
de prendre la défense de l'Évangile, il n'entendait nullement
abandonner le droit de l'Église de se gouverner elle-même.
En réalité, l'Église, représentée par ses théologiens, cette
puissance du siècle, reste souveraine dans son domaine de
l'esprit; elle prêche librement son Évangile et confesse sa
foi; mais « selon sa chair » , et Dieu sait combien les princes
étendirent ce domaine de la chair! elle est captive sous
César.
j II vit fort bien ce qu'il y avait d'excessif et de dangereux
I dans cet appel au bras séculier et surtout dans cette dépen-
I dance assez humiliante de F Église, mineure placée sous la
I tutelle de l'État; et il résista toujours, avec une grande
i jalousie, aux empiétements de celui-ci.
I « L'administration politique et l'administration ecclésias-
tique sont diverses et distinctes, écrit-il à Mélanchthon. j C'est Satan qui , par le Pape, les a merveilleusement con-
I fondues. Soyons sur nos gardes, et empêchons cette confu-
sion. — L'évêque, en sa qualité d'évêque, n'a pas même le
^ Affaire des chanoines d'Altenbourg, qui refusaient d*abolir la messe et attaquaient le nouvel ordre établi. V. de W., III, 15, 50, 90.
SA VIE ET SON OEUVRE. 2îi8
pouvoir de rien imposer à TÉglise, ni traditions ni cérémonies; il £ciut que celle-ci lui donne son assentiment exprès ou tacite, car c'est elle qui est la mattresse. Il le peut encore moins en sa qualité de prince. Si nous admettions cette confusion des deux pouvoirs, nous nous ferions les complices d'un sacrilège. Il vaudrait mieux mourir que d'accepter une telle iniquité '. »
Cette distinction entre les deux pouvoirs était, dans de telles circonstances, fort difficile à maintenir. Bien subtile était celle qu'il essayait d'établir entre l'indépendance de la foi individuelle et la manifestation publique de cette foi*. Elle sauvegardait mal ce que nous appelons aujourd'hui le droit sacré de la conscience, droit que d'ailleurs personne en ce siècle ne comprenait dans son intégrité et ne défendait.
Toutes ces questions ecclésiastiques, pour la solution desquelles Luther n'avait pas de charisme paiticulier, le surprenaient et le trouvaient assez mal préparé. Gomme il y avait une distance infinie entre son idéal de l'Église et les communautés misérables qu'il avait sous les yeux, entre le chrétien tel qu'il le comprenait et ce peuple rude qu'il fallait mettre à l'apprentissage de l'Évangile, il se décidait en toutes choses selon l'inspiration du moment et la pression des événements, accentuant tour à tour la liberté chrétienne et la nécessité de la contrainte, selon que les circonstances présentes permettaient l'une ou exigeaient l'autre. C'est ainsi qu'on peut relever dans ses écrits et ses lettres une double série de thèses contradictoires. Néanmoins on peut dire que, comme c'est au nom de la liberté chrétienne qu'il s'était élevé contre la a tyrannie romaine » ; comme son âme était à la fois grande et douce, il resta, dans sa pensée intime,
» Dr W., IV, 105.
' V. sa lettre à Jos. Metzsch du 25 août 15Î9: « Si cela se peut faire, il ne faut pas, sous une même autorité, tolérer deux enseignements contradictoires, afin d^éviter des désordres futurs. Alors même qu'ils ne croient point, il faut les pousser au prêche, à cause des dix commandements, afin qu'ils apprennent au moins l'obéissance extérieure. » De W., III, 498.
fidèle à lui-même, et ne cessa de manifester en toute occasion rhorreur que lui causait toute violence £aite aux esprits. Les déclarations abondent, plus nombreuses peut-être au milieu et à la fin de sa vie qu'au début :
fc L'Évangile est la prédication de cette parole : « Celui « qui croit sera sauvé; celui qui ne croit pas sera condamné.» La foi ne contraint personne ; elle laisse chacun libre et responsable. Que celui qui veut croire, croie; que celui qui veut venir, vienne ; que celui qui veut rester dehors, reste* Vous voyez bien que le Pape se trompe et commet une injustice en employant la force pour contraindre le monde à croire. Le Seigneur a uniquement ordonné à ses disciples de prêcher TÉvangile. Ceux-ci n'ont pas fait autre chose; ils ont laissé chacun libre, et n'ont pas dit : « Crois, ou je te tue \ »
tt II faut vaincre Thérésie par la Parole, et non par le feu. Si toute la science consiste à brûler les hérétiques, les bourreaux sont nos maîtres. Il n'est plus besoin d'études : le plus fort brûle le faible *.
« Je souffre de voir maltraiter, égorger, brûler ces misérables. Laissez chacun croire ce qu'il veut. Si la foi d'un homme est erronée, n'est-ce donc pas assez des peines de l'enfer? Pourquoi le martyriser encore *?
« L'hérésie est d'ordre spirituel. La hache ne la tranche pas, le feu ne la brûle pas, l'eau ne la noie point. La Parole de Dieu, seule, la détruit.
« Empêchez les hérétiques, ne les laissez pas monter en chaire, excommuniez-les, afin que chacun sache que l'hérésie est une ivraie, et qu'il l'évite.
a Saint Paul dit qu'il faut éviter l'homme hérétique après l'avoir averti; il ne dit pas qu'il faille le tuer *.
» Walch., XI, 1286.
2Walch.,X, 374.
3 Walch., XVII, 2644.
* Voir Walch., X, 461; Xïl, 1633; XIII, 458; XVIII, 523; XV, 1678^ IV, 759; XV, 1686. De W., III, 538.
» Vous me demandez s'il est licite au magistrat de faire mourir les. faux prophètes. Je recule, en général, devant la peine capitale, alors même qu'elle serait méritée. Mais ici surtout, Texemple que nous ont donné les papistes et les Juife avant Jésus-Christ m'épouvante. C'est en s'appuyant sur cette loi qui frappe de la peine de mort le faux prophète et rhérétique, que des magistrats impies ont tué des saints prophètes et des innocents, faisant déclarer hérétiques tous ceux qu'ils voulaient. Je crains fort qu'il en advienne ainsi chez nous si Ton accorde à l'autorité le droit de faire mourir les séducteurs. Ne voyons-nous pas que c'est par l'abus de cette loi que les papistes répandent encore aujourd'hui le sang de l'innocent au lieu de celui du coupable ? Je ne puis donc absolument pas admettre qu'on fasse périr les faux docteurs. Il suffit de les bannir ; et si nos descendants abusent de cette loi, ils pécheront moins lourdement et ne feront de mal qu'à eux-mêmes ' . »
L'inspection des paroisses fut une œuvre difficile, de longue durée (1527-1530), plusieurs fois interrompue et reprise, poursuivie toujours avec la volonté de relever de sa ruine l'Église tombée au dernier degré de l'abandon, et de lui donner à la fois une constitution durable et une doctrine uniforme. — Luther, l'inspirateur de cette grande œuvre de rénovation, n'y eut, de fait, qu'une part secondaire. Malade, livré aux angoisses d'une sombre mélancolie, il conseilla beaucoup sans doute, mais agit peu et seulement vers la •dernière année, dans le cercle électoral et les baillâges de Misnie. Les inspecteurs étaient tous des hommes considérables : les prédicateurs les plus célèbres, des jurisconsultes distingués, des hommes de cour, l'élite de la noblesse, Justus Jonas, Pomeranus, G. Spalatin, Antonius Musa, Wolfgang Fuss, Justus Ménius, Mélanchthon, Jean de Taubenheim,
ï De W., 111, 347. L. à Link, 14 juillet 15?8.
Daniel de Feilitscb, Jeaa de Planitz, le docteur Jérôme Schurf, Sylvestre de Schauenbourg, etc., etc.
Le prince Jean avait pris au sérieux son rôle de protecteur de TÉglise. Une instruction détaillée retraçait aux inspecteurs rimportance de la mission qu'il leur confiait. Ceux-ci avaient à examiner la situation de tous les pasteurs et de tous les gens d*église, leur enseignement, leurs mœurs ; à porter remède à tous les maux qui apparaîtraient à leurs yeux, à redresser tous les abus, à déposer les hommes incapables ou immoraux, à bannir même du pays les récalci* trants; «car, disait-il, bien que nous ne voulions pas user de contrainte dans les choses qui regardent la foi, notre intention ne saurait être de souffrir dans nos États des esprits remuants et brouillons qui résistent opiniâtrement à la Vérité ». — Ils devaient en outre prendre une connaissance exacte des revenus des cures, bénéfices, fondations pieuses, cloîtres sécularisés, fixer le traitement des serviteurs de TÉglise et des maîtres de la jeunesse^ instituer partout des écoles et des hôpitaux, poursuivre l'immoralité publique, les jeux, l'ivrognerie, interdire la mendicité '.
Mélanchthon, Tàme de cette vaste entreprise, après de nombreux tâtonnements, formula un ensemble de règles, d'après lesquelles les inspecteurs devaient réorganiser rÉglise. L'écrit est intitulé : Instruction des inspecteurs aux posteurs du duché électoral de Saxe, Wittenberg, 1528 *. Pomeranus, Spalatin, Luther le révisèrent, lui firent subir quelques légères modifications et se reunirent plusieurs fois^ sous lès yeux de TÉlecteur, qu'inquiétaient les interpréta— tions malveillantes des adversaires, et qui se faisait théologien dans l'intérêt de son peuple. Luther enfin écrivit la préface.
Cette instruction est un sommaire des points sur lesquels la réforme de Luther avait porté jusqu'ici — non encore une confession de foi, — mais quelque chose comme une ordon-
' Voir RiTTBR, Kirchenordnung y I, S£rl.,XXIIJ, l88.
nance ecclésiastique d'après laquelle les pasteurs de TÉglise reconstituée devaient enseigner le peuple et régler la pratique de leur ministère. Les titres seuls des chapitres indiquent à quelles préoccupations pressantes Mélanchthon obéissait : (( De la doctrine; des commandements de Dieu; de la Prière ; des afflictions ; du sacrement du Baptême ; du sacrement du Corps et du Sang de Jésus«Ghrist; delà vraie repentance ; de la confession ; de la vraie satis£action pour les péchés ; du bon ordre dans TÉglise ; du mariage ; du libre arbitre; de la liberté chrétienne; des Turcs; du culte dans rÉglise; de Texcommunication ; de l'institution des superintendants ; des écoles. »
La doctrine que Mélanchthon expose est bien celle de Luther, mais dégagée de son habituelle polémique contre les abus de TÉglise romaine. Tout Teffort de sa pensée porte contre l'interprétation immorale qu'un peuple grossier, irréligieux, donnait à la doctrine luthérienne de la justification par la foi, contre l'indiscipline et la liberté chamelle. « Si l'on prêche la rémission des péchés, sans appuyer sur la Repentance, les hommes s'endorment dans une fausse sécurité et deviennent semblables à des arbres stériles, erreur et péché plus graves que tous ceux des temps passés. Expliquez avec soin les commandements de Dieu et enseignez au peuple que Dieu frappe ceux qui ne les observent point. Il £aut déclarer aux hommes que la foi ne se rencontre que chez ceux qui ont une vraie repentance et une vraie douleur de leurs péchés; que partout où la repentance n'est pas sérieuse, il ne saurait y avoir qu^une foi fictive... Il y a des gens qui parlent sans discrétion de la liberté chrétienne ; d'autres s'imaginent qu'elle consiste à pouvoir manger de la viande, à être exempt de la confession auriculaire et détaillée des péchés, du jeûne, etc. Le devoir des prédicateurs est de combattre ces opinions aussi erronées qu'absurdes, de donner des instructions qui servent à édifier et non h multiplier les forfaits... Lorsque l'on donne une explication convc-
nable de cette consolante liberté à des âmes pieuses, elle les excite à Tamour de Dieu et à la pratique des bonnes ceuvres. Quant à ceux, au contraire, qui ne sont pas gardés et préservés par le Saint-Esprit, le Diable exerce sa domination sur eux, les pousse au crime et les couvre de confusion, etc. »
Luther, dans la préEace qu'il écrivit à la demande de l'Électeur, s'appliqua à faire ressortir Timportance et la nécessité de Tinspection. o Le principal devoir de Tévéque, y disait-il, est de visiter les âmes; mais qui se soucie aujourd'hui de la doctrine, de la foi, de la charité, du soin des pauvres, de la consolation des affligés? Rien n'a été conservé dans sa pureté première : la foi est éteinte, la charité a dégénéré en querelles et débats ; les inventions et les rêveries des hommes ont pris la place de TÉvangile. Aujourd' hui que le flambeau de la Parole est rallumé, nous eussions bien désiré que la dignité épiscopale fût remise |dans son premier état; mais personne, parmi nous, n'ayant cru pouvoir entreprendre quelque chose de semblable, nous avons supplié Son Altesse Électorale, en sa qualité de gracieux souverain et de prince établi de Dieu, de vouloir bien conférer cette charge à des hommes capables de la remplir, pour l'avancement de l'Évangile et le salut des pautres chrétiens, pour l'amour de Dieu et par charité chrétienne ; car elle n'y est pas obligée en sa qualité de puissance séculière. »
Puis il ajoute: a Gomme le Diable ne peut s'empêcher de calomnier toutes les œuvres de Dieu, des langues venimeuses ont osé affirmer que nous commençons à nous repentir et à rétracter ce que nous avons enseigné. Afin de détruire ces faux bruits, nous mettons sous les yeux du public tout ce qu'ont fait et rapporté les inspecteurs. Bien que ces Actes ne paraissent pas sous la forme d'une loi et d'une ordonnance rigoureuse, ni sous le formidable appareil des décrétâtes des papes, nous espérons néanmoins que tous les pasteurs pieux et pacifiques se soumettront sans con-
trainte et par charité chrétienne à cette visite, et s'y confor-r meront dans un esprit de concorde, jusqu'à ce qu'il plaise à Dieu d'accorder quelque chose de meilleur. »
La visite des paroisses fut reprise avec une nouvelle ardeur» Cette fois Luther y prit une large part. Durant toute Tannée 1529 nous le voyons à Tœuvre, avec quelques intermittences, et au grand détriment de l'Université de Wittenberg qu'une centaine d'étudiants quittent à cause de son absence prolongée et de celle plus longue encore de Mélanchthon. Cette enquête révéla des misères incroyables, dans les populations rurales une grossièreté de mœurs, une ignorance des choses saintes et une avarice dont il fut épouvanté. Il vit, une fois de plus, la distance énorme qu'il y avait entre son Évangile tout idéal, tout saint, et ce peuple stupide qui ne rêvait que de liberté chamelle; il en eut peur pour l'avenir * ;
a Partout Satan est Satan; nous espérons le bien, quoiqu'il y ait un grand mépris de la Parole '.
tt Notre inspection se poursuit. Quelles misères! Je pense souvent à vous qui en rencontrez de semblables ou de plus grandes encore parmi ces rudes populations du Yoigtland '.
« Dans notre inspection du cercle de Wittenberg, nous avons trouvé les pasteurs assez d'accord avec les paysans, mais une population lâche pour la Parole et pour les sacrements *.
^ Mathésius raconte une très-jolie histoire : « Le D*" Luther, dit-il, examinait lui-même les paysans sur la prière, les interrogeait sur le catéchisme et leur donnait ensuite les explications nécessaires. Un pauvre paysan saxon récitait le symbole des apôtres : « Je crois en Dieu, le Père tout-puissant. » — Sais-tu bien ce que signifie ce mot : tout-puissant? lui dit Luther. —Non, répàndit-il. — Hélas ! mon pauvre homme, reprit le docteur, ni moi non plus, ni tous les savants du monde, nous ne savons ce qu'est la force et la toute* puissance de Dieu. Crois seulement, en toute simplicité, que Dieu est un Père bon et fidèle qui a la volonté et la puissance de t'assister, toi, ta femme et tes enfants, dans toutes vos nécessités. » Math., 8* serm.
« A Haussmann. De W., III, 403.
3 A Spalatin. Db W., III, 399.
4 A Spalatin. Db W., III, 400.
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« L'aspect de TÉglise est des plus lamentables. Les paysans n'apprennent rien, ne savent rien, ne prient rien, ne font rien qu'abuser de la liberté. Ils ne se confessent pas, ne communient pas, comme s'ils étaient délivrés de toute religion. Ils ont délaissé les règles papistes et méprisent les nôtres. Quel détestable fruit de l'administration des évéques de Rome ' !
o Le Turc nous menace. Voilà, je lecraios, le réformateur que Dieu nous enverra dans sa colère '.
« J'aime vous voir aussi au milieu de ce règne de Satan. Voyez à quelle distance il est du règne de Christ '.
M Vous me parlez de l'horrible ingratitude des paysans. 11 faut que cette sentence de l'Épttre aux Hébreux s'accom*plisse : « Le monde n'en était pas digne. » Il £aiut qu^ils tuent, par la &im et la soif, ceux qu'ils ne peuvent tuer par Tépée. Gela est dans la règle. L'homme reste toujours rhomme. Le monde appartient à l'iniquité; il est fait pour tous les mensonges du Diable, indigne de la Parole de salut de notre Dieu, vrai et unique *. »
« Que Jésus-Christ nous fortifie, nous qui peinons et sommes très-fatigués. Il nous faut être des Hercules et des Atlantes, car nous portons le monde sur nos épaules. Ni évéques ni princes ne font leur devoir. Ils s'entendent tous pour conspirer contre la volonté de Dieu *.
« Ce monde est une Sodome. II faut y vivre et voir tous les maux qui crucifient les âmes des justes. Mais leur fin approche; les iniquités des Amorrhéens sont à leur comble ; ils marchent vers la perdition ^. »
Rien n'effaça jamais cette impression pénible; elle s'accentua même avec le temps. Dix ans après, il en parle encore à ses amis avec la même surprise et la même amertume :
1 A Spalatin. De W., III, 424.
» A Amsdorf. De W., III, 431.
3 A JonaS) Tun des inspecteurs. De W., III, 442.
* A Jonas. De W., III, 443.
5 A J. Jonas. De W., III, 471.
« A J. Prolest. De W., III, 478.
Le docteur Jonas se plaignait de Tingratitude des paysans et en parlait avec colère : « Ne vous irritez pas, lui dit Luther, ils ont en Dieu un assez puissant ennemi qui se chargera de les punir. N'est-ce pas une honte que, dans toute la paroisse de Wittenberg, il n'y ait pas un seul paysan qui exhorte sa famille à suivre la Parole de Dieu et le catéchisme ? Tous nos pasteurs se plaignent des paysans âgés. Le Pape les a corrompus; il faut se tourner vers la jeunesse.
« Quand nos inspecteurs disaient aux paysans : Pourquoi refusez-vous de nourrir vos pasteurs? vous entretenez bien des bergers pour vos pourceaux ! — ils répondaient : C*est que nous avons besoin de ceux-ci. Voilà où nous en sommes, de notre vivant.
« Bientôt TÉglise n'aura plus de pasteurs. Ils sont sur* charges de travaux, exposes à toutes sortes de périls; ils laissent après eux des veuves dans la misère, des orphelins dont personne n'a pitié. Ils en arriveront à fuir, comme jadis, le mariage pour un célibat menteur, prenant les femmes et les filles de leurs paroissiens. Le monde veut cela ; il hait la vérité et la sincérité.
« Les paysans et les bourgeois sont tellement impies qu'ils ne se soucient pas d'avoir des pasteurs. Si les princes et les seigneurs n'aidaient point, nous n'en aurions plus pour long-» temps. « Les rois vous nourriront », a dit Ésaïe; jamais les paysans ne le feraient. Une dure expérience nous montre, hélas ! combien ils sont ingrats '. »
L'inspection fut admirablement organisée. On alla au fond des choses; on découvrit tout, mais avec discrétion, et l'on s'appliqua à remédier à l'immense désordre qui apparaissait. Il y eut quelques résistances; on les dompta par beaucoup de mansuétude. Ici et là des prêtres tenaient encore pour l'ancien ordre de choses; on temporisa, et Ton finit par
i Col., I, 175; III, 122; If, 275.
les gagner. L^état moral du clergé était fort misérable ; il y avait de vieux pasteurs dont Imcapacité était absolue. Plusieurs avaient encore des concubines; un grand nombre étaient adonnés à Tivrognerie. Ceux dont on pouvait espérer quelque amendement furent laissés en place et obligés d*épouser leurs concubines. Les plus incapables et les récalcitrants furent congédiés; à ceux qui ne pouvaient composer un sermon, on recommanda de lire en chaire la Postille de Lutber. On établit enfin partout un ordre, une discipline, une hiérarchie bienfaisante par rétablissement de superintendants ou de pasteurs chargés d^une espèce d'épiscopat. Le travail de décomposition, qui minait le protestantisme depuis la révolte des paysans, fut arrêté. Ce grand acte public constitua TÉglise sur des bases très-solides. Ce n'était sans doute plus cette communion des saints que Luther avait entrevue un instant, mais quelque chose comme une grande et sévère école de christianisme. La norme trouvée dans l'électorat de Saxe fut promptemcnt admise dans les autres pays. Le jeune landgrave de Hesse lui-môme qui, dès Tannée 1526, sous l'inspiration de Lambert d'Avignon, avait donné à rÉglise de son pays une constitution plus idéale élaborée au synode de Homberg, y renonça bientôt après et adopta celle de Saxe*.
Un incident d'une certaine gravité, prélude des dissentiments futurs, se rattache à cette oeuvre excellente de la reconstitution de TÉglise. Mélanchthon, en rédigeant son Instruction pour les pasteurs, et surtout en formulant, dans un pelit écrit latin les principaux points de doctrine qui servaient de base à celle-ci, avait mis Taccent sur les périls dont les partis extrêmes menaçaient la Réforme, et singulier rement ménagé les adversaires catholiques. Effrayé de
> Voir LiiNC&E, 172 ss., 186 ss. — Winter, ProlokoUe derKirchen Visitation, 1862. — WiHTEH, Zeitschr.f. h. Th,, 1863, p. 298 ss. — Seceek-