‹ Luther, sa vie et son œuvreChapitre 31 sur 43 · DORF, II, 101 S · texte numérisé non relu

DORF, II, 101 S

SA VIE ET SON OEUVRE. 29a

Tanarchie dont ilavaitété témoin, il s^était appliqué à relever les antiques usages qui tiennent les peuples dans le respect des choses saintes, les rites consacrés, la liturgie, la confession obligatoire comme préparation au sacrement de la Gène, la prédication sévère de la loi, contre-poids nécessaire à une interprétation charnelle de la liberté et de la grâce. Il redisait bien, au fond, la pensée de Luther, mais en termes tels qu'il n'était pas impossible de se méprendre sur ses intentions. On s'y méprit en effet. Dans le parti catholique on crut à une défection de sa part, on l'y convia même.

« Faber, écrit-il à son ami Gamérarius, m'a écrit de Bohême et me sollicite à abandonner la cause de l'Évangile, sous la promesse que j'en vaudrais de mieux, et que j'aurais un bon emploi à la cour du roi Ferdinand. Gomme j'ai usé de douceur et de prudence dans mon livre sur l'inspection, il en conclut que je commence à chanceler. Je ne me suis pourtant en rien écarté de la doctrine de Luther, ainsi que vous pouvez le voir vous-même. Mais comme je me suis abstenu de duretés, ces prétendus sages et clairvoyants samaginent que je ne suis plus d'accord avec lui *. »

Chose singulière, Érasme portait le même jugement sur Luther lui-même. Il écrivait dans le courant du mois d'août de cette même année à Gattinara, chancelier de l'Empereur : « L'ardeur de Luther va journellement en déclinant. Il commence à se rétracter presque sur tous les points , ce qui fait que certaines gens le regardent comme un hérétique et un insensé. » S'imaginant prochaine la ruine du luthéranisme^ il ajoutait : « Si la secte de Luther vient à sMteindre, la perversité des moines fera bientôt naître un autre mal, et ils exerceront une insupportable tyrannie. »

Tous ces bruits vinrent jusqu'à la cour de l'Électeur, qui

^ Corp. Réf., I, 898, 917 ss., 998. — A Spalatin : « Le prince m'a envoyé hiier les Actes de la Visite. Ils sont bien, pourvu qu*on les applique. Laissez les adversaires se glorifier de leurs mensonges. » (Db W., III, 191. Y. aussi III, ÎO*.)

m L€THER.

en fnt trouble et demanda à Luther de revoir avec soin Tœuvre de Mélanchtbon, afin de ne pas prêter le flanc à de pareilles accusations. Celui-ci ne s^en ëmut point et répondit simplement, avec son calme ordinaire :

« Le pasteur Jean Poméranus et moi, nous avons revu VInsimciion aux inspecteurs, et nous y avons peu change. Elle nous plaft beaucoup, car elle est écrite pour le peuple, avec une grande simplicité. Il ne iaut pas faire grand cas de ce que disent nos adversaires quand ils publient que nous revenons en arrière. Tous ces bruits tomberont d'euxmêmes. Quiconque entreprend une œuvre divine est oblige de laisser au diable la liberté d'en parler et de la critiquer \ »

L'émotion fut plus grande encore et eut des conséquences plus graves au sein du parti évangélique. Deux disciples de Luther, Agricola (docteur Eisleben) et Aquila, prédicateur ft Saalfeld, virent dans l'écrit de Mélancbthon ce que les adversaires y voyaient, une défection, un retour vers le papisme. Agricola, jeune théologien estimé, bien vu à la cour, ardent pour la doctrine, cherchant la gloire et « arrogant » , dit Luther, écrivit ses doutes et ses appréhensious, demanda, pour réfuter les erreurs de Mélancbthon, une (fispute publique. Empêché par Luther qui lui prêchait la patience et le devoir de ne pas entraver, par un zèle inconsidéré, la rénovation de l'Église, il prit la plume, dénonça rUérésie dangereuse sur les articles de la Gène, de la loi et dé la pénitence. — Mélancbthon avait dit : « Pour que le pécheur ait part à la grâce, il faut qu'auparavant il ait été abattu sous les menaces de la loi. Telle est l'essence de la pâiitence. » — « Non, objectait Agricola, la vraie pénitence ne naît pas de la crainte du châtiment, mais de Famour, ainsi que Tenseigne Luther. Ce qui brise le cœur, ce n'est ni la loi, ni la colère de Dieu, mais la seule prédication de Jésus le Sauveur. L'enseignement de Mélancbthon est la

ï De W., III, 211.

négation même de rËyangile; c^est du papisme pur. » Il est tertain que Mëlanchihon, réagissant contre les tendances funestes du moment qui ôtaient à la foi sa base morale et son sérieux, n^avait rendu, dans son instruction, que le côté de la doctrine luthérienne le plus extérieur et le plus accessible au peuple pour lequel il écrivait. Il avait négligé cette pénitence intérieure, ce brisement de Tàme qui nait à la vue des miséricordes de Dieu, et que la seule crainte du châtiment est impuissante à éveiller. — Luther avait bien aperçu la lacune; mais comme il s^agissait de parler aux simples, elle ne lui avait pas semblé dangereuse. Infiniment plus grave lui paraissait la doctrine d'Agricola, parce que celle-ci jetait les âmes dans une fausse sécurité et méconnaissait le rôle de la loi dans Toenvre de la conversion. Il n^attacha, du reste, à cette querelle, qu'une importance secondaire, s'évertua à calmer les esprits,. à étouffer un conflit inopportun.

« Tout ceci, écrit-il à Mélanchthon, est une querelle de mots, surtout à Tégard du vulgaire. Cette distinction entre la crainte du châtiment et la crainte de Dieu est plus facile à établir par des paroles et des raisons que dans la réalité. Tous les impies redoutent le châtiment et Tenfer. Dieu vient en aide aux siens et leur donne la crainte de lui-même à côté de cette crainte de la peine. Il est impossible que dans cette vie la crainte du châtiment ne s'allie pas à la crainte de Dieu, de même qu'il n'y a pas d'esprit sans un corps. Il est vrai que sans la crainte de Dieu, bien vaine est la crainte du châtiment. Dieu nous met ces deux craintes au cœur afin que, d*un côté, nous ne tombions pas dans une sécurité chamelle; de l'autre, dans le désespoir'. »

Une entrevue qu'il eut à Torgau (nov. 1527), sur les désirs du prince, avec Poméranus, Mélanchthon, Âgricola, mit fin à la querelle, a Tout est apaisé, écrit-il à J. Jonas; nous

1 De W., III, 215.

sommes maintenant parfaitement d*accord. Le bruit qui courait touchant une dissension élevée entre nous est mainsenant étouffé. Que Dieu en soit béni ^ »

L*année suivante, ayant appris qu'AgricoIa enseignait a que la foi peut exister sans les œuvres >• , il lui adressa une recommandation paternelle, l'exhortant à se méfier de luimême et des pièges de Satan '.

Agricola se tut, par condescendance pour le maitre. 11 garda ses pensées, les écrivit, les propagea en secret. Dix ans plus tard, nous verrons la lutte se réveiller, violente, et blessant le cœur de Luther. G*est la querelle des Antinomiens.

*DeW., m, 243.

• Db W., III, 375.

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