LES ÉCOLES
L'Instruction des inspecteurs n'avait eu garde d'oublier les écoles, et le chapitre qu'elle y consacre est des plus intéressants, a Les pasteurs, y disait-on, doivent presser leurs ouailles à faire instruire leurs enfants. II nous faut des hommes capables de conduire les églises; il nous en faut aussi pour les affaires de ce monde ; car Dieu s'intéresse à celles-ci. Jadis on n'instruisait Teniant qu'en vue d'une prébende et pour qu'il pût se nourrir sur les biens de l'Église; aujourd'hui c'est à l'utilité générale qu'il convient de regarder. » Elle divisait Técole en trois groupes^ de force progressive, réglait la méthode et les matières de l'enseignement : la lecture^ récriture, le catéchisme, l'étude persévérante du latin, de la grammaire, des Saintes Écritures, la rhétorique, les poètes et les orateurs, Ovide, Virgile, Cicéron. Elle amenait ainsi l'enfant jusqu'au seuil des Universités. Comme toute science venait alors des anciens, c'est à la source nouvellement retrouvée de l'antiquité classique qu'on essayait de retremper l'Église et la nation.
Dès ses premiers combats Luther avait compris que l'avenir de la Réforme était lié à l'établissement de hautes et fortes études. Humaniste, il avait voué au ridicule ses adversaires
^ SiCKERDORF, |I, 51. — Planck, Gesch. des prot, Lehrhegriffes, II. — > Kaubier, Gesch, der Paedagogik, — AuGUSTl,ffl>^ krit. Einl. in die beiden Katechismen der evang, Kirché, 1824. — Bdrkardt, Gesch, der deutschen Kirchen und Schulvisitationen im Zeitaker der Reformation, Leipe., 1880.
ignorants et convié les siens à l'étude des anciens. Ses disciples et ses amis étaient entrés joyeusement dans cette voie. La renaissance chrétienne marchait de front avec la renùssance des lettres; les Universités prenaient un magnifique développement, et partout où la Réforme pénétrait, elle portait avec elle cette double royauté de la science et de la vie religieuse. C'était un de ces moments heureux, toujours rares dans la vie de TÉglise, où la science et la foi s'harmonisent sans efforts et se donnent la main. De cette union féconde naissent les grandes pensées créatrices et les formes nouvelles.
Le désir de Luther allait plus loin encore. Frappé, plus qu'aucun homme de son siècle, du profond abaissement du peuple, ayant vu tant de fois son Évangile incompris, repoussé, travesti par Tignorance universelle et la grossièreté stupide de la foule, il se dit clairement que cet Évangile périrait si ces couches profondes de la société n'étaient pas tirées de Tabjection dans laquelle elles languissaient. Comptant peu sur la génération présente, il tourna tous ses efforts vers la jeunesse et s'appliqua à jeter parmi les siens la passion de Técole populaire. « Des écoles partout, dans les villes, dans les hameaux ! Créons une génération qui vaille mieux que la nôtre ! » Tel est Tappel que sans cesse il adresse aux pasteurs, aux autorités, au pays.
Déjà dans sa Lettre à la noblesse allemande il réclame rinstruction pour la femme. « Plût à Dieu, y dit-il, que chaque ville eût une humble école où les petites filles ellesmêmes viendraient, une heure par jour, entendre TÉvangile, qu'on lirait en allemand et en latin! Nous voyons par les récits de sainte Agnès et de plusieurs saints que jadis les couvents d'hommes et de femmes n'avaient pas d'autre destination. C'étaient des écoles où s'élevaient de saintes jeunes filles et des martyres; et la chrétienté s'en trouvait bien ; mais aujourd'hui nous avons remplacé l'étude par le chant et les prières... Quel mal nous faisons à ces pauvres jeunes gens
dont la direction et Tinstruction nous sont confiées! Nous ne voyons pas que, iBaute de cet Évangile qui devrait être son étude assidue, la jeunesse languit et se meurt misérablement au sein de la chrétienté ^ »
Les « Enthousiastes » qui, pendant sa captivité à la Wartbourg, avaient pris la tète du mouvement, firent un mal considérable aux écoles. Ces inspirés méprisaient toute science humaine. Partout où ils parvinrent à s*établir, les écoles tombèrent, celle même de Wittenberg fut fermée durant un assez long temps. Gela passa comme un orage, il est vrai, mais laissa d'ineffaçables traces dans les campagnes. A pdne de retour, Luther reprit Tœuvre interrompue, et commença une nouvelle croisade en faveur de Finstruction publique, écrivant de tous les côtés, pressant ses amis de s^associer à cette sainte œuvre :
« II me semble qu'une ruine certaine menace TÉvangile, parce que l'éducation de Tenfance est négligée. De toutes les choses, c'est la plus nécessaire *.
« J'ai beaucoup écrit et beaucoup prêché pour qu'on établisse, dans les villes, de bonnes écoles ou puissent s'élever des hommes instruits, des femmes intelligentes, d'où sortent aussi de bons pasteurs, de bons prédicateurs, afin que la Parole de Dieu reste en honneur parmi nous; mais quelle négligence I quelle incurie I Dans quelle misérable situation languit notre Allemagne! Une ville sera-t-elle ruinée par cela qu'elle consacre quelques centaines de florins à rétablissement d'une école et d'une chaire de prédicateur '? »
Enfin c'est au pays tout entier qu'il adresse un suprême appel. En 1524 parait sa femeuse lettre : A tous les magis^ trais et conseillers des villes d'Allemagne *, écrit plein de
« Ehl., XXII.
s Lettre à J. Strauss. Db W., II, 505. ' Aux chrétiens de Riga et de Liyonie. De W., II, 596. * Erl., XXII, 168 ss. — Elle a été traduite par Mélanclitlion , en latin, avec «ne préface.
verve, de bon sens, de belle passion pour la cause de l'enfiaince, de patriotisme élevé.
« Les Universités languissent, y dit-il en substance, les écoles tombent, Tlierbe est fanée, la fleur est flétrie. Aujourd'hui qu'on ne peut plus jeter ses enfants dans un couvent et les nourrir sur des biens étrangers^ personne n'étudie plus. Qu'y a-t-il donc de plus important que l'instruction de la jeunesse? Une ville dépense annuellement tant d'argent pour ses chemins, ses remparts, ses canons; n'en devrait-elle pas dépenser davantage encore pour l'instruction de la jeunesse? La grâce du Dieu tout-puissant nous a visités; les ténèbres sont passées, sa Parole retentit au milieu de nous. Achetez pendant qu'il en est temps; usez de sa grâce tandis qu'elle est là. La grâce de Dieu est semblable à un orage qui ne revient jamais en arrière. Les Juifs l'ont eue^ mais ils l'ont perdue pour jamais. Paul l'a apportée chez les Grecs; ils l'ont perdue, et le Turc est à sa place. Elle est venue à Rome et dans les pays latins; et maintenant ils ont le Pape. L'Allemagne ne l'aura pas toujours, et son ingratitude la fera s'évanouir.
« Dieu veut qu'on instruise l'enfant ; il nous en a donné l'ordre et nous en demandera compte un jour. Les animaux dépourvus de raison prennent soin néanmoins de leur progéniture, excepté l'autruche qui est dure envers ses petits, comme s'ils n'étaient pas siens, et abandonne ses œufs sur le sable. Du temps de ma jeunesse, il y avait un proverbe qui disait : « Non minus est negligere scholarem quant coT' a rumpere virginem, » Le plus grand des crimes, en e£Fet, n'est-il pas d'abandonner l'enfance? « Quiconque scandalise « un de ces petits, il vaudrait mieux pour lui qu'on lui attachât « une meule au cou et qu'on le noyât dans la mer. »
M C'est à l'autorité qu'incombe le devoir d'instruire la jeunesse. Quant aux parents, les uns négligent leurs enfants, les autres sont incapables ou trop occupés; puis n'y a-t-il pas ces pauvres orphelins dont Dieu dit qu'il est leur pèret
SA VIE ET SON OEUynE. 301
i< La prospérité d'une ville ne consiste ni dans ses murailles, ni dans ses trésors, ni dans ses palais, mais dans Tintelli- ,gence, Téducation, la sagesse de ses citoyens. A Rome, Tenfant de quinze à vingt ans parlait le latin et le grec, était instruit dans tous les arts libéraux, propre aux affaires civiles et aux choses de la guerre. On y formait des hommes habiles et expérimentés. Un simple écuyer avait plus de science que vous n'en trouvez aujourd'hui dans tous nos évéques et nos prêtres réunis; aussi leurs affaires étaient-elles bien conduites. Les païens nous donnent l'exemple; car il y a ici une nécessité impérieuse ; et partout où l'on a voulu faire un peuple honorable, on n'a pas trouvé d'autre moyen que de lui donner une forte éducation et des maîtres d'école. Si nous voyons si peu de gens habiles parmi nous, si la jeunesse s'élève toute seule comme les arbres dans la forêt, la faute en est aux gouvernements. Si l'autorité ne comprend pas ce suprême devoir, elle n'est bonne qu'à régner sur des loups et des pourceaux. »
Au seizième siècle, la science, telle que nous la concevons, n'est point née. Il n'y a de fécond encore et de profitable aux esprits que les langues, grâce auxquelles ce monde, sorti du moyen âge ténébreux, s'assimile la sagesse antique et des connaissances oubliées. C'est à cette étude qu'il convie son peuple, pour maintenir l'Évangile d^ns sa pureté et pour établir un bon gouvernement :
« Les langues sont le fourreau de l'épée, la cassette où Fon enferme le trésor, le vase qui contient la liqueur précieuse. En les laissant tomber, nous perdons à la fois l'Évangile, les arts libéraux, l'intelligence même de notre propre idiome. Elles sont nécessaires pour la défense de notre foi. Quand nous appuyons celle-ci sur des preuves incertaines et des erreurs d'interprétation, n'exposons-nous pas l'Évangile à la risée de ses adversaires intelligents? Les saints Pères autrefois se sont trompés parce qu'ils n'ont pas connu les langues. Voyez de nos jours les Vaudois du Piémont qui ne
croient pas les langues utiles. Bien que leur doctrine soit bonne, ils sont souvent privés du véritable sens du texte sacré, ils se trouvent sans armes contre Terreur, et je crains fort que leur foi ne demeure pas pure. Si les langues ne m^avaient rendu certain du sens des Écritures, j'eusse pn être un moine pieux et prêcher paisiblement la vérité dans Tobscurité du clôttre ; mais j'eusse laissé debout le Pape, les sophistes et leur empire antichrétien.
« Alors même que nous n'en aurions nul besoin pour le maintien de TÉvaugile, le souci d'avoir une société bien ordonnée nous contraint à établir partout des écoles où nous puissions élever des hommes capables de conduire les afhires de ce monde, des femmes qui sachent tenir une maison et prendre soin de leurs enfants. Ces écoles queje réclame, faites-les telles que Fenfant s'y plaise. Il ne les fisiut pas semblables à celles où nous avons été martyrisés dans des études fastidieuses, où nous n'avons rien appris qu'à trembler devant la férule. Voyez comment les enfants apprennent vite à jouer, à chanter, à danser I pourquoi donc ont-ils moins de zèle pour de bonnes et sérieuses études? Si j'avais des enfants, je leur enseignerais les langues, HûS" toire, le chant, la musique et les sciences mathématiques. Ce sont de pareilles études qui ont fait des Grecs un peuple si remarquable. Combien je regrette aujourd'hui de n'avoir pas lu plus de poëtes et d'historiens! Personne, hélas t ne nous les enseignait. A leur place j'ai dû étudier toute cette merde du diable, les philosophes, les sophistes. Dieu sait avec quel travail et quel ennui ! Je ne suis pas même parvenu à m'en débarrasser. Jadis un enfant peinait vingt ou trente ans sur le Donat et l'Âlexander et n'apprenait rien; aujourd'hui, grâce à Dieu, c'est autre chose. Une ou deux heures d'école par jour peuvent suffire, et le jeune homme apprend en même temps son métier.
a A ces écoles, ajoutez de bonnes bibliothèques et choisissez bien les livres : la Sainte Écriture dans toutes les langues, les
meilleurs commentaires, les poëtes, les orateurs, les ouvrages excellents sur les arts libéraux, le droit, la médecine. N'oubliez pas surtout les chroniques, les histoires de tous les pays « merveilleusement utiles pour connaître et gouverner les tt hommes » . Le malheur est que nous n'avons pas d'histoires de notre pays; aussi ne sait-on rien de nous, et Ton ne nous appelle que des brutes allemandes qui ne savent que se battre, manger et boire. Il est donc temps de nous mettre à Toeuvre. Quelques-uns, chers seigneurs, dédaigneront sans doute les exhortations d'un pauvre banni, persécuté par les tyrans; mais vous^ considérez mon amour pour le bien public! Ce n'est pas mon avantage que je recherche, c'est le salut et le bonheur de notre patrie allemande tout entière. Je vous recommande à Dieu, mes chers seigneurs, afin que vous preniez souci de notre pauvre jeunesse abandonnée. »
La voix de Luther fut écoutée. Les grandes villes donnèrent l'exemple , organisèrent des écoles qui bientôt devinrent florissantes; l'émulation s'étendit aux campagnes, et partout la réorganisation des études marcha de front avec la réforme de l'Église : « Post tenebras lux! »
L'élan fut durable ; l'éducation du peuple en fut transformée; et dès lors l'Église nouvelle trouva dans Fécole son plus ferme appui. Luther ne cessa, durant toute sa vie, d'en exalter les mérites.
« Tout l'or du monde ne suffirait pas à récompenser de ses soins un bon instituteur... Si Dieu m'éloignait des fonctions pastorales, il n'y aurait pas de charge sur terre que je remplirais plus volontiers que celle de mattre d'école; car après Tœuvre du pasteur, il n'en est pas de plus belle ni de plus importante que la sienne. Et encore j'hésite à donner la préférence à la première, car n'est-il pas vrai qu'on réussit plus rarement à convertir de vieux pécheurs qu'à faire entrer les enfants dans la bonne voie? C'est pendant qu'ils sont jeunes et flexibles qu'il faut plier les arbres.
30i LUTHER.
M M'alheur à l'Allemagne qui néglige les écoles, qui les méprise et les laisse tomber! Malheur à Tarchevéque de Mayence et d'Erfurt, qui pourrait, d'un mot, relever les Universités de ces deux villes, et qui les laisse désolées et désertes! Un seul coin de T Allemagne, celui où nous sommes, fleurit encore, grâce à Dieu, par la pureté de la doctrine et la culture des arts libéraux. Les papistes voudront rebâtir Tétable lorsque le loup aura mangé les brebis. La faute en est à Tarchevéque de Mayence ; c'est un fléau pour les écoles et pour toute TAllemagne. »
Le 20 mai 1530, il écrit à TÉlecteur :
a Voyez comme Dieu a fait éclater sa grâce et sa bonté dans les États de Votre Altesse! N'est-ce pas là que son Évangile a le plus de ministres pieux et fidèles? Vous voyez grandir autour de vous toute une jeunesse aimable, de bonnes mœurs, et qui sera bientôt savante dans la Sainte Écriture. Cela me ravit le cœur de voir nos jeunes enfants, garçons et petites filles, connaître mieux aujourd'hui Dieu et le Christ, avoir une foi plus pure et savoir mieux prier qu'autretbis toutes les écoles épiscopales et les couvents les plus célèbres. — Cette jeunesse vous a été accordée comme un signe de faveur et de miséricorde divine. Dieu vous dit en quelque sorte : — Cher duc Jean, je te confie mon plus précieux trésor, sois le père de ces enfants. Je veux que tu les gouvernes, que tu les protèges; sois le jardinier de mon paradis \ »
Entre le rude peuple des campagnes et cette bourgeoisie lettrée et pieuse qui avait donné Télan à la Réforme; entre le monde grossier des moines, des prêtres émancipés, et cette élite de théologiens savants, diserts, de haute portée intellectuelle , il y avait une distance si énorme qu'elle effrayait Luther. Il voyait avec douleur que sa belle théo-
*De W., 1V,21.
logiC) qui renouvelait la pensée du siècle, ne descendait pas jusque-là, et que la foule s^était au fond moins passionnée pour rÉvangile que pour Tindépendance charnelle et la liberté. Il ne cessait d'en gémir, tantôt découragé, tantôt avec colère. Ce peuple a abruti » , ilTaimait comme il aimait Tenfent, par le sentiment réfléchi que son Évangile ne tiendrait qu'à la condition de s'enraciner dans les couches profondes de la société, et aussi par un instinct de sa nature toute de condescendance et d'affection tendre. C'est du peuple qu'il s'était toujours le plus préoccupé; c'est pour lui principalement qu'il avait traduit la Bible, écrit ses sermons, composé ses codimentaires les plus pratiques, ses petits livres édifiants {Résumé des dix commandements. — Explication de Notre Père pour les simples laïques, 1518. — Brève Instruction sur la confession, 1519. — Le Livre de prières, etc., etc.). Gomment atteindre à ce fond si sombre que lui avaient révélé, d'abord la guerre des paysans, puis l'inspection des paroisses?
L'Église du moyen âge avait, tant bien que mal, rattaché, pour les simples, toute la foi chrétienne à ces grands documents qui s'appellent le Décalogue, le Symbole des apôtres, rOraison dominicale. Le modèle était là devant lui. Il ne s^agissait que d'y jeter la flamme, de faire de cette chose morte une chose vivante. Il médita longtemps, encouragea ses amis à entreprendre la tâche difficile, Jonas, Brentz^ Agricola s'y essayèrent (1525-1527), mais sans grand succès. Dès l'année 1521, les Frères de Bohème lui avaient envoyé un catéchisme qu'on traduisit en allemand, mais qui ne répondait pas à son désir. Enfin il se mit lui-même à l'œuvre, et dans l'année 1529 parurent coup sur coup son «grand» et son tt petit catéchisme » , deux ouvrages excellents, modèles du genre , le dernier surtout, petit livret de quelques pages, dont l'action sur le peuple a été prompte, durable et d'une bienfaisance infinie.
Les deux livres furent publiés à peu près à la même lU so
époque (mai 1529). D'une phrase du petit catéchisme, qui engage les pasteurs à chercher à s'instruire par la lecture du grand, on peut conjecturer que celui-ci parut le premier. Il porte ce titre très-simple : le Catéchisme allemand ' . Dans une courte préface, Luther exhorte les pasteurs, les pères de famille, à en faire une étude persévérante, et à ne pas mépriser cet enseignement si simple, mais qui embrasse le christianisme tout entier. « Moi aussi, leur dit-il, je suis docteur et prédicateur, aussi instruit, aussi expérimenté que tous ces orgueilleux. Eh bien! je fais comme Tenfout à qui Ton enseigne le catéchisme, je lis, je récite mot à mot, le matin quand j'en ai le temps, le Décalogue, le Symbole, le Notre Père, les Psaumes, etc. Chaque jour j'étudie cela et ne suis point encore passé maître. Toute ma vie je resterai, et bien volontiers, un élève du catéchisme *. »
Le « Petit Catéchisme » est mieux qu'une réduction de l'autre, bien qu'il en suive le plan et l'ordonnance générale.
1 Bel., XXI, 8, 26 as.
' Le grand catéchisme, Deutsch Katechismus y parut en mai 1529 cbez Georges Rhau; plusieurs éditions successives se succédèrent dans la même année. Il contient, ainsi que le petit, mais non par demandes et réponses, les cinq points de doctrine : Décalogue, Symbole, Oraison dominicale, Baptême et Sainte Cène. ^— Les éditions de 1529, sauf la première, ont en outre une « courte exhortation sur la confession ». En 1530, Luther y ajouta une seconde préface.
L'édition originale du « Petit Catéchisme » est perdue; elle avait pour titre : Der kleine Katechismus fur die gemeinen Pfàrrherrnn und Prediger, La plus ancienne connue est également de Wittenberg, imprimée par Nickel Schirlentz : Enchiridion, Der kleine Katechismus^ etc. Aux cinq points, Luther avait ajouté les prières du matin et du soir, le Benedicite y les grâces, une série de passages bibliques sous le nom de la « table de la maison » applicable à chaque état, à chaque position de la vie. Entre Tarticleda Baptême et celui de la Sainte Cène Luther avait donné quelques indications pour la confession des simples et une formule de confession. Dans la suite, on étendit beaucoup cette partie, qui devint le sixième point du catéchisme, sur la « Puissance des clefs » • Les anciennes éditions ont aussi , en appendice, le formulaire pour la bénédiction du mariage. (Traubûchiein,) V.MoHKBBBRO, Die erste Aufyabe von Z. kL Katechismen, 1851. — Scbbei- DER, Z. k. Katech,, 1853. — Harrack, Der kL Katech,, 1856. — Auousri, Hist. krit, Einl, in die beiden Haupt^katechism'en der evangiL Kirehe, Elberfeld, 1824.
II naquit évidemment d'une inspiration, de ce désir pas* sionné qui Tobsédait, de mettre un christianisme vivant, concret, lumineux, à la portée de Thomme du peuple et de reniant, ces deux « pauvres d'esprit » , qu'il aimait et qu'il confondait dans sa pensée.
fc Ce qui m'engage, disait-il dans sa Préfece, à réduire le catéchisme, c'est-à-dire la doctrine chrétienne, à une forme si petite et si simple, c'est l'état désolé de l'Église, tel qu'il s'est révélé à moi, lorsque j'ai pris part à l'inspection qui en a été faite. Grand Dieu! de quelle misère n'ai-je pas été témoin? Le peuple des campagnes, surtout, ne sait plus rien de la doctrine chrétienne; un grand nombre de pasteurs sont ignorants, incapables d'enseigner. Tous s'appellent chrétiens, sont baptisés, reçoivent le Saint Sacrement; et ils ne connaissent ni le Notre Père, ni le Symbole, ni les Dix Commandements. Ils vivent comme des brutes et des pourceaux. La seule chose que l'Évangile retrouvé leur ait apprise, c'est d^abuser en maîtres de toutes les libertés. 0 évéques, com* oient vous justifierez-vous devant le Christ, d'avoir si honteusement abandonné le peuple et négligé les devoirs de votre charge?... Vous lui imposez la communion sous une espèce; vous l'accablez de vos ordonnances, et vous ne vous souciez pas de lui enseigner la foi, la prière, les commandements, la Parole de Dieu! Malheur à vous! Je vous en supplie donc, pour l'amour de Dieu, chers messieurs et frères, pasteurs, prédicateurs, mettez-vous cordialement à votre devoir; ayez pitié du peuple qui vous est confié; aideznous à introduire le catéchisme chez vos paroissiens, surtout parmi la jeunesse. Dites à ceux qui se refusent de l'apprendre, qu'ils renient Jésus-Christ, qu'ils ne sont pas chrétiens. Ne les acceptez pas au Sacrement; ne les laissez ni présenter un enfant au baptême, ni jouir d'aucun des droits de la liberté chrétienne. Renvoyez-les au Pape, aux officialités, au Diable lui-même. Que les parents et les maîtres leur refusent le manger et le boire; qu'ils leur disent que le
30ê LUTHER.
Prince chassera du pays tous ces gens grossiers; car bien qu'on ne doive et qu'on ne puisse forcer personne à croire, il faut pourtant amener la foule à distinguer entre le juste et Tinjuste. »
Le petit livre est d'une grande simplicité, mais conçu avec
génie, écrit en un style lapidaire, admirable de concision et
de clarté. Sous quatre chefe principaux, le Décalogue, le
Symbole, TOraison dominicale et les Sacrements (4* et
5' point), il fait apparaître tout l'ensemble des vérités évan-
géliques, la connaissance de Dieu, le mystère de Christ et
de la vie chrétienne. Nulle recherche oiseuse, nulle subtilité
dogmatique. « Il ne faut pas, disait^il, disputer sur les choses
cachées » , — mais une exposition limpide, enfantine, des
croyances et des sentiments dont toute âme chrétienne doit
être pénétrée, et dont l'unique but est de nous &ire craindre
et aimer Dieu par-dessus toutes choses. De ces quelques
points toute science découle. Le Décalogue enseigne Téter-
nelle volonté de Dieu et nous découvre notre misère. — Le
Symbole, cette confession de notre sainte foi chrétienne, est
la plus haute, la plus merveilleuse des histoires. Il nous
enseigne l'œuvre ineffable de la majesté divine, du comment
cément des choses à l'Éternité; il nous révèle la miséricorde
dont nous sommes les objets, l'incarnation du Fils de Dieu,
ses soufiFrances, sa mort, sa résurrection, notre salut; puis
Faction surnaturelle de l'Esprit-Saint, qui iait de chaque
homme une créature nouvelle, et crée le peuple de Dieu. —
L'Oraison dominicale, cette prière des prières, que le Maître a
pris soin de nous enseigner lui-même, qui dit à Dieu nos besoins
spirituels et temporels, souveraine consolation dans toutes dos
épreuves, dans toutes nos souffrances et à l'heure de la mort.
— Les Sacrements, cérémonies des cérémonies, centre du
culte chrétien, dans lesquels Dieu nous a assurés de sa grâce ^
Rien n'égale l'action profonde que ce petit livre eut sur
1 Col., II, 83 ss.
ces populations grossières et sur la jeunesse des écoles. On peut dire de lui, sans exagération, qu'il fut une des forces merveilleuses qui arrêtèrent, en bas, la décomposition sociale. Il marqua d'une ineffaçable empreinte plusieurs générations successives. Reçu avec admiration par les théologiens, imposé par Tautorité, lu, commenté, appris par cœur à l'église, dans les familles où le père s'instruisait luimême en instruisant ses enfants, il devint bientôt le livre des écoles et du foyer, le résumé populaire, authentique, du nouvel Évangile, et, comme le disait Luther, « la Bible des laïques » .