‹ Luther, sa vie et son œuvreChapitre 33 sur 43 · LES SACRAMENTAIRES · texte numérisé non relu

LES SACRAMENTAIRES

C'est dans ces années fécondes (1524-1529), pendant lesquelles la Réforme s'affermit au milieu des orages, s^organise, rayonne au dehors, qu'éclata le grand dissentiment qui allait scinder Toeuvre de Luther et soustraire à son génie une partie de TEurope.

Tandis qu'il se débattait, en Allemagne, contre des difficultés sans cesse renaissantes, et pas à pas, à travers mille obstacles, au prix d'une indomptable persévérance, assurait avec peine la Hberté de son enseignement et constituait son Église, une révolution analogue à la sienne s'était accomplie en Suisse, sans grands combats, fieiciHtée par les institutions républicaines du pays, plus radicale, plus politique, moins profonde, moins religieuse. Le héros de cette révolution était Ulrich Zwingle, le Luther de la Suisse, comme Œcolampade en était le Mélanchthon.

Zwingle avait donné à la Réforme helvétique l'empreinte de son propre génie, génie Ubéral dans tous les sens, ferme et droit, rationnel, dépourvu de toute veine mystique. Il était arrivé seul, indépendamment de Luther et de toute influence luthérienne, à se détacher de Rome, à rechercher un christianisme plus pur, plus dégagé des superstitions. A Bâie, sur les bancs de l'Université, son maître Wyttenbacb l'avait détourné des études scolastiques et poussé à lire la Sainte Écriture. Il comprenait dès lors les abus de l'Indul-

gence et croyait que le sacrifice de Jësus-Ghrist est Tunique moyen de salut. Nommé pasteur à Glaris, il y apprit le grec, s'adonna à Tétude des classiques, des Pères, de la philosophie de Pic de la Mirandole. Il suivit le chemin de tous les humanistes d'alors ; la grandeur du monde antique illumina son esprit; il compara cette science, cette vertu des grands hommes d'autrefois avec les misères du temps présent; il méprisa l'Église et son époque, et jeune encore, il conçut tout un plan de réformes qu'il se proposa d'exécuter. Le spectacle de cette universelle décadence l'avait vivement frappé. Il avait assisté comme pasteur à la bataille de Mari^ gnan. Patriote, il souffrait de voir son peuple au serv icedes puissances, démoralisé par le régime des capitulations, et il se jura de travailler à son relèvement, de le ramener aux \rertus, aux mœurs anciennes. L'étude des Saintes Écritures, le sérieux de ses aspirations, le conduisirent insensiblement à une piété sereine, tempérée, toute de gratitude envers Dieu et d'élévation morale.

La réforme à laquelle il avait voué sa vie se fit avec une merveilleuse facilité. Dès le jour où il fut appelé à Zurich en qualité de pasteur, il prêcha l'Évangile, ne reconnaissant d'autre autorité et d'autre norme religieuse que celle des Ecritures. L'opposition qu'il rencontra fiit impuissante et de courte durée. En 1523, la messe était abolie, les images renversées, les autelsi l'usage des cloches, bannis comme choses profanes et contraires à la Parole de Dieu. Aux splendides cérémonies, on substitua un culte d'une froide sobriété; la puissance des évêques tomba, et l'autorité civile prit la direction de l'Église. Au bout de deux ans, la réforme radicale était accomplie dans le canton de Zurich. Ce logicien, d'un bond, était allé aux extrêmes. Comme, dans sa jeunesse facile et légère, il n'avait jamais appartenu sérieusement à la vieille Église, il n*eut pas pour les traditions et les souvenirs cette piété qui survit à la foi. Il lui suffisait qu'une coutume, si innocente qu'elle pût être en elle-même, prêtât à quelque

abus pour qu^il mit la main sur elle . La Parole seule de Dieu devait demeurer debout '.

Entre lui et Luther le contraste est grand. Ces deux hommes diffèrent non-seulement par leur naissance, leur éducation, le monde au milieu duquel ils ont grandi, retendue et la portée de leur esprit, mais surtout, si Ton peut dire ainsi, par leur tempérament religieux.

Luther aTait compris Jésus-Christ, aTant tout, comme le Sauveur des âmes troublées, comme le Rédempteur dont la justice efface le péché de Thomme et tient lieu de tout. C'est dans ce mystère, inaccessible à la raison, d'un Dieu terrible et juste, incarné dans Thumanité même, mêlé à sa vie, qu'il puisait toutes ses certitudes et sa joyeuse liberté. Cette grâce, qui seule donne la yie, il la voit, Dieu sait avec quelle gratitude profonde! descendue jusqu'à nous, accessible dans la Parole sensible, dans la prédication, l'absolution, les sacrements, à tout homme qui soupire après elle et se confie aux promesses divines. Ce n'est pas nous qui cherchons Dieu; c'est lui qui nous cherche et qui nous trouve. Voilà les moyens de grâce dans leur plénitude; gardons-nous d'en affaiblir aucun; car c'est par leur usage constant que le chrétien parvient à l'assurance de son salut, que les besoins profonds de Tàme sont satisfaits, que la vie libre, sereine, sainte, se poursuit ici-bas. De là l'insistance qu'il met à sauvegarder la réalité de la grâce offerte dans la Sainte Gène; de là la ténacité avec laquelle lui, si libre d'ailleurs dans ses jugements sur l'Écriture Sainte , s'en tient ici au sens verbal des paroles de l'Institution. II ne veut pas qu'une incertitude quelconque puisse exister au sujet d'un si grand bienfait.

Zwingle ne connaissait pas ces terribles combats intérieurs par lesquels avait passé Luther. Il voyait moins, dans le péché, la coulpe individuelle que la.puissance néfaste, haïS' sable, qui pèse sur l'humanité. Le salut lui apparaissait sur-

* BuLLiNGER, Reformations Geschichte, cd. Hottinger. — Moerikofeb, Ulr. Zwingli, Leipzig, 1867-1869.

SA VIE feT SON CœUVRE. 313

tout comme le rétablissement d'une nouvelle vie morale qui pousse le chrétien à Taccomplissement de la volonté divine, et quij se répandant sur Tindividu, TÉglise, la société entière, transforme celle-ci en la sainte cité de Dieu. Il aimait Dieu, et il pensait qu'il n'y a de vertu et de repos qu'eu lui; mais ce Dieu, Dieu du Sinaï, Dieu saint, il le croyait,, si Ton peut dire ainsi, sans contact avec les choses créées ; il disait qu'il ne se révèle qu*à l'esprit et par l'esprit. L'infini et le fini, dans sa pensée, ne se touchaient point. Aussi avait-il horreur de l'idolâtrie, ce péché qui profene et ravale la majesté divine; et il pensait que c'était lui faire injure et instituer une nouvelle forme de paganisme, que de le représenter ou l'enfermer dans le monde sensible. Froid, raisonnable, il ressentait une répugnance invincible contre toute espèce de mysticisme. Convaincu, autant que Luther, de l'action de Dieu dans l'œuvre de la rédemption, il nie que Dieu puisse avoir recours à des moyens de grâce extérieurs. Les deux mondes de l'esprit et de la nature sont opposés l'un à l'autre. Où Luther voit une œuvre de la condescendance divine, Zwingle n'aperçoit qu'un acte indigne de Dieu et de sa majesté sainte, indigne de l'homme lui-même. Les sacrements ne sont donc pas des porteurs de la grâce, mais dé la part des chrétiens, de l'Église, des actes de foi, de gratitude, n'ayant de valeur que par l'esprit.

Ses premières attaques contre la doctrine luthérienne se firent dans l'ombre. C'était à l'époque ou la lutte entre Luther et Carlstadt était la plus envenimée. Zwingle, dans une lettre à Alber, prédicateur à Reutlingen (16nov. 1524), lettre dont il fit circuler de nombreuses copies parmi ses amis, prit vivement, mais discrètepient, parti pour Carlstadt, non qu'il partageât ses enthousiasmes et son fenatisme socialiste, mais parce qu'il souffrait d'entendre condamner, comme hérétique, une opinion sur la Sainte Cène qu'il croyait la seule vraie, bien qu'il ne pensât pas que Carlstadt la défendit par les meilleurs arguments. Il se sentait atteint

lui-même par la virulente polémique de Luther; et Tannëe suivante, il se découvrit^ rendit publique sa lettre, et écrivit un livre : De vera et falsa religione, qu'il fit suivre au mois d'août d'un appendice, Subsidium; puis quelque temps après (févr. 1526), il publia en allemand un traité qu'il intitula : Une claire instruction touchant la Cène du Seigneur ' .

Zwingle, en homme qui s'y était dès longtemps préparé, possède une vue nette et bien déterminée du but qu'il poursuit contre Luther : détruire la superstition du Sacrement, a ce reste de papisme qui déshonore la Réforme » • Il dispose méthodiquement ses preuves', et la suite des débats y a peu ajouté. Gomme Garistadt, son devancier, mais sans tomber dans les exagérations de celui-ci, il appuie toute son argumentation sur ces paroles de l'Évangile selon saint Jean : « C'est l'Esprit qui vivifie ; la chair ne sert de rien. » —

«C'est, dit-il, la foi en Jésus-Christ, en son sacrifice expiatoire, qui nous sauve et nous unit à lui. Dans la bouche même du Sauveur» manger son corps peut-il signifier autre chose que croire en lui? La foi est toute spirituelle; à quoi peut donc servir son corps? la foi s'attacherait-elle à des choses matérielles? Y aurait-il deux voies de salut, l'une qui consiste à croire, et l'autre à manger le corps de Jésus-Ghrist? Jésus, d'ailleurs, est au ciel d'où il ne reviendra qu'à la fin du monde ; et s'il est présent ici-bas, ce ne saurait être que spirituellement, et selon sa nature divine. La toute-présence n'appartient qu'à Dieu seul ; c'est une chimère , une idée insensée que de statuer une présence corporelle que personne ne voit ; car un corps n'est réel que s'il est tangible. On £aiit ainsi du corps de Christ une apparence, un fantôme. C'est l'hérésie de Marcion, une honte pour le christianisme.

« Quant aux paroles mêmes de l'institution de la Gène : « Ceci est mon corps » , il est impossible de les prendre dans

» Œuvres de Zwingli, éd. Scliuler, III, 671 ss.

leur sens réel, grossier. Mystérieuses, elles doivent être expliquées par d'autres, claires, authentiques. Ici, comme dans le sixième chapitre de TÉvangile de saint Jean, ce n'est pas son corps que Jésus donne à ses disciples, mais un symbole, une image de son corps qui va être brisé pour eux. Ces paroles : « Ceci est mon corps » , ne sauraient avoir d'autre sens que : « Ceci signifie mon corps. » La Parole de Dieu est pleine de figures analogues. Jésus dit, par exemple, qu'il est le cep, la porte des brebis, etc., etc. Qui oserait prendre de telles images à la lettre? Puis, si Ton objecte que Dieu peut faire ce miracle de se donner dans un corps non tangible et faire en sorte que deux substances deviennent une, il faut se demander si ce miracle, il Va fait. »

Tout cela est dit d'un ton tranquille, modéré, avec une certaine hauteur de dédain et quelques notes détonnantes contre « les sophistes, les hypocrites et les niais » qui enseignent la présence réelle. Le nom de Luther n'est pas une seule fois prononcé; mais il est visible que c'est lui qu'il frappe en feignant de s'en prendre aux erreurs du papisme.

Un homme d'une moindre valeur, sans doute, comme énergie de caractère et vigueur de pensée, mais d'une renommée grande et méritée comme humaniste et théologien, OËcolampade, de Bâle, que ses amis comparaient à Érasme, et dont ils vantaient la piété et l'aménité de mœurs, saisit l'occasion pour se séparer avec éclat de Luther, dont il avait été jusqu'alors le disciple. 11 publia, dans cette même année 1525, un écrit : De genuina verb. Dom, juxta vetuS" simos doctores expositio, dont l'érudition dépassait celle de Zwingle, mais de moins grande originalité. Il évitait également de prononcer le nom de Luther, feignant de n'avoir en vue que Pierre Lombard et les scolastiques. A ceux qui, plus tard, lui reprochèrent cette espèce de dissimulation, il répondit qu'il n'avait agi ainsi que par respect pour le maître.

Comme Zv^ingle, il ne voit dans la Gène qu^un repas

commëmoratif de la mort de Jësus^Christ; comme lui, il donne un sens figure aux paroles de Tinstitution, toutefois avec une légère difiFérence dans Tinterprëtation du texte; l'argumentation, au reste, est la même. Il énumère, avec une abondance de citations, les cas nombreux où Tinterprétation figurée est la seule acceptable, et s'efforce de faire ressortir les contradictions et les impossibilités du sens littéral : « Gomment est-il possible que le corps de Christ, distribué dans la Gène, soit en même temps présent en plusieurs lieux sans cesser d'être un vrai corps humain? le corps de Ghrist glorifié, livré en pâture aux méchants euxmêmes, déchiré par les dents! quel abaissement indigne de lui! D'ailleurs, que nous donne-t-il? rien que nous n'ayons déjà, autrement et d'une manière plus sûre, par la voie spirituelle. Les âmes pieuses, dit-on, soupirent après ce repas : quelle aberration! Ge ne^peut être là un désir du cœur, mais quelque chose de semblable à une rage canine {rabies caninà). Il n'y a d'autre nourriture de l'àme que la Parole de Dieu. Le corps de Ghrist nous est inutile ; ce qui sert réellement, c'est sa mort expiatoire dont la Gène est la commémoration et où Dieu agit en esprit sur l'àme des fidèles. Ge dogme insensé de la Présence réelle est d'ailleurs une invention des scolastiques ; les Pères ne l'ont jamais ni connu ni professé. »

Ges doctrines rationalistes trouvèrent çn Suisse et dans la haute Allemagne un terrain bien préparé et s'y substituèrent rapidement au mysticisme nuageux de Garlstadt. Œcolampade avait envoyé son écrit aux pasteurs de Souabe, avec lesquels il était en rapports d'affection. Zwingle, de son côté, très-ardent, plein de confiance en ses pensées, écrivait partout» pressait les timides. Un grand parti se constitua, entratné par la conviction que la Réforme avait fait un pas nouveau et qu'il fallait sauver l'Évangile des mains trop timides de Luther. Le mouvement s'étendit même jusqu'en Silésie. Là, un noble, Gaspard Schwenkfeld, qui avait jadis

travaillé à la rëfbrmation du pays, et Valentin Krautwald, théologien y ancien ami de Luther, tendirent la main aux Suisses, enseignèrent ouvertement les mêmes doctrines, avec des interprétations fantastiques des paroles de l'institution de la Gène. La guerre s'alluma; bientôt tous les théologiens s'y jetèrent, et des polémiques ardentes éclatèrent de toutes parts. Poméranus, Pirckheimer, Th. Billican, Urbanus Rhegius, Jacob Strauss prirent la plume contre les sacramentaires; et ceux-ci, Zv^ingle et OBcolampade à leur tête, répondirent de leur mieux. Les théologiens de Souabe qu'OBcolompade avait cru gagner en leur dédiant son livre : De genuina VéD,, etc., restèrent inébranlables, et par la plume d'un des leurs, Brenz, lui adressèrent une réponse devenue célèbre. C'est le Syn-» gramma suevicum, « livre admirable , dit un ancien chroniqueur, dans lequel la pure doctrine chrétienne touchant la Sainte Gène est puissamment défendue » • Elle ne rendait pourtant point la pensée de Luther dans toute son étendue \

Luther très-longtemps demeura silencieux. La personnalité de Zv^ingle lui était presque inconnue. Ge qu'il savait de lui, c'est qu'il avait travaillé activement et avec succès à la réfbrmation de la Suisse ; il le prenait pour l'un de ses disciples. Par contre, il appréciait beaucoup GEcolampade plus en relief dans le monde des humanistes, et dont la réputation de science et de piété était générale. « Zwingle et GScolampade, écrit-il (oct. 1 525) , nous attaquent; je laisserai à d'autres le soin de leur répondre, ou je les mépriserai. Satan délire'. »

« Œcolampade, cet homme à qui Dieu a donné la coanaissance des langues, et dont le nom a tant d'autorité! — r Que sa grâce le convertisse. Vous demandez que j'écrive contre eux et que je traite le sujet de la Sainte Gène ; je le désire aussi ; mais ni mes loisirs ni mes forces ne me l'ont permis jusqu'ici '. » (26 avr. 1526.)

* Walch, XX, 667 ««.

a Db W., III, M.

» Db W., III, 107.

« Je suis afflige de Toir OËcoIampade, cet homme $i noble, tombé dans ce marécage, dans ces pensées de néant, si misérables. C'est Satan qui Ty pousse. Que Dieu Ten retire ' ! »

Il ne voyait chez ces adversaires nouveaux que Tesprit de Garistadt, esprit d'orgueil, esprit chimérique, une révolte de la raison humaine, cette folle qui, repoussant le mystère, s*en prendra bientôt au Christ lui-même et voudra réduire tout rÉvangile à la mesure de ce qu'elle peut comprendre. « Combattez avec nous, disait-il, contre cette pestilence. Satan veut nous ravir Jésus-Christ par sa spiritualité. Sous la papauté, tout était chair; les capuchons même des moines étaient des choseâ saintes. Aujourd'hui, au contraire, le diable est un pur esprit; la chair de Christ, la Parole ne sont rien '. »

La pensée qu'il avait lui-même frayé la voie aux hérésies qui surgissaient, le troublait et remplissait son àme d'amertume. « Pourquoi ne souffnrais-je pas les mensonges de cet homme (le duc Georges), moi qui ai à supporter les en£amts nés dans mon sein, ces Absalons qui s'élèvent avec fureur contre moi? L'inimitié des papistes est douce à côté de celle de ces sacramentaires. C'est par eux que Satan m'attaque. Je ne savais pas jusqu'ici qu'il fût un esprit si perfide ; je n'avais pas compris ces « nequitias spirituales » dont parle saint Paul; mais Christ est vivant! Théobald Billican, prédicateur à Nordlingen, écrit contre Zwingle, Garlstadt et Œioolampade. Dieu éveille ses milices contre ces nouveaux hérétiques*. »

Quelques théologiens de Strasbourg, Bucer et Capiton, amijs d'OËcolampade, plus que prévenus en faveur de la nouvelle doctrine, gens de tiers parti et de conciliation, redoutant pour l'Église une scission dangereuse, cherchèrent

> De W., III, 152.

« De W., III, 206.

3 De W., IIJ, 86.

à Tempécher d^entrer dans la lutte et lui dépêchèrent Tun des leurs, le jeune professeur Gasselius (oct. 1525), chargé, de lui soumettre leurs doutes et leurs supplications. « Pourquoi, disaient-ils, discuter sur l'obscure question de Fimpanation du corps de Jésus-Christ? Le simple fidèle éprouve peu le besoin de savoir le mystère du sacrement; ce qu'il lui importe de comprendre, c'est uniquement la grâce qu'il en reçoit. Luther n'a-t*il pas dit lui-même que cette grâce dépend de la foi seule? Laissons donc à chacun ses opinions particulières, puisque Zwingle et Œcolampade sont des hommes de bien; et surtout gardons-nous d'injurier et de condamner ' . »

Luther accueillit sans colère le déplaisant message, mais répondit avec fermeté : « Qui ne se réjouirait de vous entendre vanter la sainteté d'OEcolampade et de Zwingle? Voyez cependant où Zwingle en est arrivé touchant la doctrine du péché originel. Je ne comprends pas bien ce que TOUS entendez par leur sainteté. Quant à nous, nous ne saurions nous glorifier d'une chose pareille. Nous désirons, certes, la paix; toutefois ce n'est pas nous qui avons commencé cette tragédie, et nous ne répondons que forcés. Demander le silence de notre part, c'est presque exiger que nous renoncions à notre ministère pastoral auprès des âmes. « Il faut sans doute s'abstenir d'injurier ; mais comment répondre s'il ne nous est pas permis de contredire et de condamner, et si l'on prend notre condamnation pour une injure? Ne nous injurient-ils pas d'ailleurs, ces hommes si modestes, qui nous appellent, dans leurs écrits publics, mangeurs de chair, adorateurs d'un Dieu de pain, négateurs de la Rédemption accomplie sur la croix? De leur part, c'est modestie sans doute, et ils nous accusent, nous, d'être immo« destes ! Nous avons supporté tout cela ; et ils ne soufiFrent pas que nous disions d'eux qu'ils sont dans l'erreur! Le con*

^ Yoîr Bavm, Butler u. Capito, 330 ss. — Kolde, Anal., 61 ss.

seil que tous nous donnez de détourner les fidèles de cette question de la présence du corps et du sang de Jésus-Christ dans la Gène et de nous en tenir à la prédication de la Parole et de la foi, n'est pas acceptable. Chez nous, la Parole et la foi n'existent pas sans Tobjet auquel ils se rapporteut {in quo niluntur). Peut-on se taire, en outre, aujourd'hui que leurs écrits sont répandus et lus partout? Enfin il faut qu'eux ou nous, soyons les uns ou les autres des ministres de Satan. Il n'y a pas de moyen terme, et il est nécessaire que chaque parti dise bien ce qu'il croit '. »

Jjuther avait horreur de « Thérésie sacramentaire » derrière laquelle il en entrevoyait d'autres plus redoutables encore. S'il gémissait sur la chute d'Œcolampade, il s'indignait contre Zwingle, un autre Garistadt, un autre Mûnzer.

Sitôt qu'il fut dégagé de sa querelle avec Érasme sur le libre arbitre, il n'eut plus d'yeux que pour ce péril nouveau; il conjura tous ses amis de le combattre, et il s'y prépara luimême par de sérieuses études.

Aux amis de Reutlingen qui lui avaient envoyé une députation pour l'assurer de leur fidélité, il écrit :

« C'est Satan qui, semblable à un lion rugissant, s'est élevé contre moi. C'est lui qui jadis a soulevé contre l'Évangile le Pape, l'Empereur, les princes et la terrible révolte des paysans; mais Dieu Ta vaincu. Aujourd'hui, il change d'allures; c'est par des sectes, des hérésies et l'esprit de mensonge qu'il cherche à nous abattre. Dieu le vaincra encore. >

A un libraire de Bàle qui venait d'éditer sa KirchenpostiUe, traduite en latin par Bucer avec des notes dans lesquelles celui-ci soutenait la doctrine zwinglienne :

« Hélas ! Bucer est tombé dans ce monstrueux blasphème de l'esprit sacramentaire; le beau don d'éloquence et d'intelligence qu'il a reçu de Dieu, est souillé. Ce venin de pestilence l'a perdu. »

> De W., III, 4i, 79, iOÔ.

A Krautwald, jadis son ami, maintenant son adversaire : « Je vous en supplie, cédez à mon ardent désir, quittez cette opinion qui n'a perdu que trop d'âmes ; ne vous rendez pas coupable de cela, n'augmentez pas cette peste dans rÉglise. Je suis innocent du sang de ceux que vous perdez. Revenez à d'autres sentiments, ou cessez de vous appeler nos frères * . »

C'est dans ces sentiments qu'il intervint dans la lutte, c^est-à-dire avec l'inébranlable et douloureuse persuasion que l'Évangile tout entier était en cause, que c'était ici le combat de Dieu contre l'esprit du mal. Il y apportait, par conséquent, toute sa véhémence naturelle et toute sa passion, mais rien de bas, rien de personnel.

Osiander venait de traduire en allemand le Syngramma Suevicum (1 526) . Bien que l'œuvre des théologiens de Souabe fût loin de rendre exactement sa propre pensée, il la fit sienne en l'accompagnant d'une préface contre OEcolampade; puis il défendit son dogme menacé dans deux écrits d'une importance considérable : Discours sur le sacrement 4lu corps de Christ contre les Enthousiastes (1526), et : Ces paroles : Ceci est mon corps, sont encore debout (1527) '.

Les arguments des adversaires étaient tous de bon sens et de raison vulgaire : u Quel besoin d'un nouveau mystère à côté du mystère de la Rédemption? Les paroles de l'Institution de la Cène n'ont-elles pas un sens figuré, comme il s'en trouve tant d'exemples dans l'Écriture? Qu'estce qu'un corps qui échappe à la vue? Comment peut-il être à la fois présent partout et à la droite de Dieu? A quoi sert-il? 4Que nous communique-t-il? Quelle peut être Futilité d'une

1 Db W., III, 122; VI, 529, 596, 201 ; VI, 510.

^ Sermon von dem Sacrament des Leibes und Blutes Ghristi, wider die Schwarmgeister. — Dass dièse Worte Ghristi « das ist mein Leib k noch fest stehen, wider die Schwarm^^eister. — £rl., XXIX, 328; XXX, 14. -* V. DE W., III, 128, 154, 155, 161.

:m LUTHER.

présence corporelle? La chair ne sert de rien, a dît Jésus- Ghrist; et c'est le ravaler singulièrement que de le donner en pâture aux impies eux-mêmes. » Toutes ces objections, Œcolampade, dans sa réponse au Syngramma Suevicum, les avait résumées en ces termes : « La présence réelle du corps de Christ dans la Sainte Gène est impossible, et d'ailleurs inutile, indigne de Dieu. »

Luther relève et combat tout d abord ce capital argument de la nécessité de donner un sens figuré aux paroles mystérieuses de rinstitution : » Ceci est mon corps. » Il s'efforce de montrer combien ces paroles sont naturelles et acceptables à la foi. « Nous avons pour nous, dit-il, un texte clair, une parole authentique de Jésus»Christ. C'est sur elle seule qae nous nous appuyons. Cette parole est si limpide, si lumineuse, qu'un enbnt peut la comprendre, et si puissante que nos adversaires doivent reconnaître combien il leur coûte de peines pour la dénaturer et lui donner un sens figuré. Tous leurs efforts n'aboutissent qu'à changer ici la lumière en ténèbres. Cette manière d'interpréter l'Écriture, en lui cherchant un sens figuré, toutes les fois qu'elle heurte nos pensées, est infiniment dangereuse. Les Pères y ont cédé jadis ; l'Écriture, entre leurs mains, est devenue un filet dont les mailles sont rompues; la Révélation a perdu sa certitude; les sectes se sont élevées de toutes parts, et à l'autorité ébranlée de la Parole de Dieu, on a substitué celle des Conciles. Prenez garde : on s'en prend aujourd'hui au Sacrement de la Cène ; bientôt c'est le Baptême, le péché originel, c'est Christ lui-môme qu'on attaquera ; et l'on remplacera tout cela par des commandements d'hommes.

ft Voilà donc une parole très-nette, parole de Christ, parole de Dieu : « Prenez, mangez j ceci est mon corps » , qui nous enseigne la présence réelle. Pour la renverser, il ne suffit pas de nous dire qu'il y a dans l'Écriture beaucoup de figures et d'images ; il faut prouver, ce qu'on ne fait pas, qu'il doit nécessairement y en avoir une ici.

(( D'où provient donc cette résistance à prendre à la lettre une déclaration de Dieu si authentique? Uniquement d'un manque de foi; de cette folle raison qui refuse d'admettre le mystère de Dieu et de se plier devant sa Parole. C'est en effet une incomparable folie, pour la raison, de croire que, dans la Cène, nous mangeons la chair et buvons le sang de Jésus-Christ; mais cette folie, ne la retrouvons-nous point partout? N'est-ce pas une folie de croire que Dieu s'est &it homme? Une plus grande encore de dire que sa Majesté divine a été crucifiée, mise à mort par des scélérats? Nos adversaires disent de nous : Ils adorent un Dieu de pain; ne pourrait-on pas crier aussi : Oh! le Dieu de chair, le Dieu de sang! Oh! le Dieu mort! C'est donc leur raison seule qui se scandalise ; et ils torturent les sens des Écritures, uniquement pour donner quelque apparence à leurs doutes; et en effet, ils sont tous d'accord pour repousser le sens naturel du texte sacré, mais chacun d'eux donne à ce' texte une interprétation particulière. »

Il insiste longuement sur ce premier point. Toute la force de son argumentation est dans cette pensée : « Il y a ici une évidente déclaration de Jésus-Christ; sa parole est certaine, lumineuse, et ne souffre pas d'interprétation figurée. Qui sommes-nous pour résister à Dieu? Que notre raison rebelle se taise et adore le mystère, puisque Dieu luimême a parlé ! »

Cela dit, il discute pas à pas les objections des adversaires, et, entraîné par la grandeur du sujet, il expose, dans des pages d'une admirable éloquence, l'incompréhensible présence de Dieu dans les choses créées.

Zwingle et Œcolampade ont dit : « Christ est au ciel, à la droite de Dieu; il ne peut donc être en même temps dans le Sacrement. » Luther répond : « Qu'est-ce donc que cette droite de Dieu? Serait-ce un ciel de théâtre, comme se l'imaginent les enfants, où Jésus-Christ siégerait à côté du Père, une couronne d'or sur la tête? Non, la droite de Dieu, c*est

sa Toute-puissance, incompréhensible, incommensurable, nulle part et partout; nulle part fixée, car si elle pouvait être limitée, enfermée dans un lieu quelconque, elle ne serait plus la Toute-puissance; en dehors, au-dessus de toutes les choses créées, et néanmoins substantiellement présente en elles. Dieu n'envoie pas d'anges ou de messagers pour conduire et conserver ce qui est sorti de sa main. Il est là, lui-même, et dans Tinfiniment grand et dans Tinfiniment petit. C'est lui qui a fait les membres du corps, et les moindres parcelles du corps, et la moelle des os, et les feuilles des arbres ; et chacune de ses créatures, il l'enveloppe, il la pénètre de sa toute-présence, comme si cette créature était lui*méme. Ainsi le monde est plein de Dieu; Dieu le remplit, mais n'est ]point limité par lui. Voilà l'idée de Dieu que nous donne la Sainte Écriture. « Où fuirai-je loin de « ton esprit? Si je monte au ciel, tu y es; si je descends dans a l'enfer, t'y voilà. La droite de Dieu fait merveille. Il n'est a pas loin de chacun de nous ; car c'est en lui que nous « sommes, que nous vivons et que nous nous mouvons. »

tt Incompréhensible mystère, etnéanmoinsarticle de foi. C'est la marque de son éternelle majesté, de se faire si petit qu'un grain de blé le contient, et si grand qu^il reniplit et dépasse tous les mondes réunis. Comment peut-il être, à la fois, tout entier dans la moindre de ses créatures, et au delà des choses sensibles? Comment un corps peut-il renfermer un esprit? Qui peut dire même ce qu'est Dieu? Corps, esprit, plus même qu'un Esprit. Il est Tincompréhensible qu'il faut adorer; il comprend toutes choses, et nulle chose ne le comprend. Pauvres hommes, qui êtes-vous pour mesurer sa puissance? »

De là il passe au mystère de la personne de Jésus- Christ. Il s'efforce d'établir, dans cette sainte personne, l'union iadissoluble des deux natures, divine et humaine, union sans laquelle son œuvre suprême, la rédemption des hommes, reste incompréhensible, impossible, et sans laquelle

aussi la Gène n'est plus qu'un vain signe. « Si vous séparez ces deux natures, c'est Thomme Jésus qui seul a soufFert sur la croix; or jamais le sacrifice d'un homme ne saurait être capable de sauver l'humanité pécheresse. Aussi l'humanité de Christ est-elle glorifiée, divinisée. Elle est tout entière où Dieu se trouve. »

a C'est un article de foi, dit-il, que Notre-Seigneur Jésus- Christ est substantiellement un avec Dieti, que la divinité habite en lui corporellement. Des créatures, on peut dire : Dieu est en elles; mais non, elles sont Dieu lui-même. De Christ au contraire la foi dit : Il est Dieu ; hors de lui, il n'y a ni Dieu ni divinité. Qui tue un homme tue une créature qui est de Dieu et en qui Dieu est; qui tue le Christ est meurtrier de Dieu, du Seigneur de gloire. Christ descend sur la terre, et avec lui, la divinité tout entière, personnellement, substantiellement, dans le sein d'une femme, à la crèche, au temple, au jardin des Oliviers, à la croix, au sépulcre; et pourtant à la fois au ciel. Il remplit l'univers de sa majesté. La raison se scandalise de cette folie, mais la foi s*y attache ; et si elle cesse d'y croire, tout est perdu.

fc Le corps de Christ est à la droite xlu Père, disent nos adversaires. Cela est, certain, mais la droite de Dieu n'est-elle pas partout, et par conséquent aussi dans le pain et dans le ▼in de la Cène? Jésus n'en aurait point parlé, qu'encore il faudrait y croire par cela même qu'il jouit de la Toute-présence, et cela, sans transsubstantiation, sans nul changement dans la nature du pain et du vin.

« Comment cette chose admirable s'accomplit-elle? Nous l'ignorons; il nous suffit de savoir que l'Écriture l'enseigne. Nous ne sommes pourtant pas aussi insensés qu'on nous accuse de l'être; nous ne nous imaginons pas que le corps de Christ soit là dans la Cène d'une façon grossière et visible, comme du pain dans une corbeille, du vin dans une coupe. Qu'ils se moquent de notre folie; qu'importe que nous expliquions mal le mystère? nous

ne disputons point sur des mots; nous ne tenons qu'à cette pensée : Ce n'est point du pain seulement que nous mangeons dans la Sainte Cène, c'est le corps de Christ. Personne ne saurait dire comment ce corps y est présent. Il y est sans doute comme la lumière, la couleur, le ciel et la terre sont dans les yeux qui %'oient, dans le miroir qui les reflète, comme Tarbre est dans la semence, comme Dieu lui-même est dans notre cœur. Les apparitions de Jésus à ses disciples nous montrent « qu'il n'est pas loin de chacun de nous » . Il ne descend pas, il ne monte pas; au ciel et sur la terre, il ne change pas de place. Le miracle ne consiste pas à être au milieu des hommes, car il y est; mais à s'y manifester, k s'y révéler.

« Mais, dira-t-on, si Dieu est partout, quelle différence y a-t-il entre ma table et celle du Seigneur? qu'ai-je donc besoin d'une communion particulière? et sa présence dans la Sainte Gène ne perd*elle pas toute signification religieuse? — Non; car si Dieu est partout, partout aussi il est inaccessible. Pour nous, il n'est présent que là où il veut bien se révéler et en quelque sorte se lier à notre faiblesse. Voyez les rayons du soleil; ils sont si près de nous qu'ils pénètrent jusque dans nos yeux; mais nul ne peut les saisir et se les approprier. Il en est de même de la droite de Dieu ; si présente qu'elle soit, vous ne la saisirez que là où elle vous invite à la trouver. Ainsi l'humanité de Christ, partout présente, ne saurait être saisie, reçue que là où il nous convie luimême à la chercher en nous disant : » Prenez, mangez, ceci « est mon corps. »

« Quel est donc ce roi de gloire qui livre son corps en pâture aux blasphémateurs eux-mêmes? avait dit Œcolampade; n'est-ce pas une dérision? un acte indigne de lui? »

Luther répond : « Selon votre sagesse, l'honneur de Jésus- Christ consiste sans doute à s'asseoir sur des coussins de soie et d'or à la droite de Dieu le Père, et à entendre, tout autour de lui, les anges du ciel qui jouent de la harpe et

chantent ses louanges. Selon notre folie à nous, cet honneur consiste à se donner sans cesse. Oui, la gloire et Tineffable amour de notre Dieu est d'avoir pitié de nous, pécheurs,. de nous nourrir de lui-même, de consoler, de diviniser notre pauvre vie. La gloire de Dieu ne consiste pas à recevoir quelque chose de ses créatures, mais à leur tout donner, à s'abaisser jusqu^à nous de toutes manières, à accepter d^étre déshonoré, blasphémé jusque sur la croix et sur Tautel où il se donne, »

«c — Ce miracle de la présence réelle n'est pas visible, objecte-t-on; donc il n'est pas.

« — Jésus-Christ, le Fils de Dieu, a été conçu du Saint- Esprit, dans le sein de la vierge Marie. Cette conception, miracle de Dieu, était-elle chose visible? La divinité a habité corporellement en Christ, durant sa vie terrestre. Ce miracle était^il visible? Et maintenant, le voyez-vous également assis à la droite de Dieu?

« — La chair ne sert de rien; telle est la grande objection qu'on tire contre la présence réelle, d'un passage mal interprété de saint Jean.

ce Prouvez donc qu'ici le mot chair signifie le corps de Christ! Ne signifie-t-il pas au contraire partout, dans TÉvangile et chez les apôtres, le sens, la vie, les passions charnelles de l'homme irrégénéré? N'est-ce pas d ailleurs « dans « la chair que Jésus est né? Son incarnation a-t-elle été inu- « tile? N'est-ce pas dans la chair et au moyen de sa chair qu'il « a accompli son œuvre, et souffert à la croix? » Objectum non est semper spirituals, sed usus débet esse spiritualis. L'objet de notre foi n'est pas toujours spirituel, mais notre foi ellemême doit l'être. Ainsi, quand la vierge Marie conçut et enfanta son Christ, elle conçut un être corporel, et en même temps elle le conçut spirituellement, c'est-à-dire, elle crut à la parole de l'ange. Cette conception spirituelle était Tindis^ pensable condition de sa conception charnelle. Sans doute Dieu aurait bien pu former, pendant son sommeil, le corps

de Christ, comme il forma Étc du corps d'Adam, mais elle n*eût point été sa yraie mère, comme Adam ne fut pas la mère d'Eve.

« Nous ne sommes donc point des Gapernaïtes, ainsi que vous nous en accusez, car la Gène est pour nous un repas spirituel en même temps que matériel. La bouche mange bien le corps de Christ, mais elle ne le sait pas; elle ignore la Parole. C'est le cœur qui, par la foi, saisit cette Parole et la mange spirituellement; donc chacun des deux, se^on sa manière et selon sa nature, le cœur ne pouvant rien manger de matériel, la bouche, rien de spirituel; mais Dieu les rassasie tous deux de la même nourriture. Le corps sans raison ne sait pas qu'il mange d'une nourriture qui lui communique la vie éternelle ; il n'en sent rien ; il meurt, tombe en poussière; mais Tàme sait et comprend que ce corps doit vivre éternellement, parce qu'il mange d'une nourriture éternelle qui le sauve de la mort. Le corps de Christ est une chair spirituelle, pleine de divinité, d'éternelle sagesse, qui transforme pour le ciel ce qu'il y a en nous de charnel. — Telle était l'opinion des Pères, de saint Irénée, de saint Hilaire; telle est la nôtre, et alors même que nous ne saurions comprendre ce grand mystère. Dieu Ta ordonné ainsi, et c'est assez pour notre foi. Soyons reconnaissants de ce qu'il répand sur son Église une telle profusion de grâces. »

Quand on lit, sans parti pris, ce petit livre dont une sèche analyse ne peut redonner ni le mouvement ni Téloquence, ni cette espèce d'emportement de passion qu'on a tant et si souvent reproché k Luther, il est impossible ne n'être pas sous le charme de sa pensée profonde, pénétrante. Ces hautes spéculations sur la nature de Dieu et ses rapports avec les choses créées frappent par leur grandeur et leur poésie. Ce Dieu si près de nous, dont la charité condescendante nous enveloppe de ses grâces et nous nourrit de sa substance même, nous apparaît infiniment aimable et dési-

rable. La théologie scolastique n*ofFre rien de semblable; ses contemporains n'en ont pas compris toute la portée, et les rationalistes, ses adversaires, n'y voyaient que le produit d'une imagination dévoyée. — « Dieu l'a abandonné », disaient-ils. — C'était tout simplement un écho très-persour nel et très-sain du mysticisme de ses jeunes années, de cette ft Théologie germanique » où il avait appris à chercher, à aimer non de9 formules intellectuelles, mais Dieu en nous, le Dieu vivant.

Ses violences de langage, envers des adversaires dignes de plus de considération, sont trop réelles pour qu'on puisse les taira ou les voiler. Il faut reconnaître pourtant que la passion à laquelle il cède, est haute et sainte. La doctrine du sacrement n'est point, pour lui, un dogme secondaire touchant lequel on puisse différer d'opinion. La présence réelle de Jésus-Christ dans la Cène lui semble aussi importante, aussi capitale pour la vie que la certitude et la foi en sa mort sur la croix. C'est le Christ qui se donne à nous après s'être donné pour nous, et nous pénètre de lui-même. Ravir aux âmes cette présence, c'est les désespérer, mentir au Saint-Esprit, blasphémer, renier Jésus-Christ. L'esprit qui anime Zwingle, Œcolampade et les sacramentaires ne peut être que l'esprit diabolique; leur œuvre, celle des ténèbres. « Je ne les accuse pas d'agir par méchanceté, non; c'est Satan qui les séduit et les aveugle. Aussi, je les conjure de ne pas s'irriter si je condamne leur doctrine et l'attribue au Diable. Puis-je dire autre chose que ce que je pense en mon cœur? Ils se plaisent à comparer leur modestie à notre violence ; ce sont des hommes modérés, patients, des martyrs que l'on calomnie; et ces hommes si doux s'irritent dèsqu on les condamne; ils nous appellent ennemis de Christ, idolâtres; ils nomment notre Dieu un Dieu cuit au four, un Dieu de pain et de vinl Sous cette fausse modestie je n'aperçois qu'orgueil et mépris. Ils agissent du reste avec une conscience si craintive que s'ils ne s'étaient pas engagés si avant^

d30 LUTHER.

ils renonceraient à leurs idées. « Si la bière n'était pas tirée, «je crois qu'ils ne la boiraient pas. » Puis, quand ils disent que leur désaccord d avec nous est de peu d'importance, et que pour des choses si légères, il est injuste de rompre l'unité de l'Église et de blesser la charité, je réponds : Maudite soit la charité qui ment, l'unité trompeuse qui détruit rÉglise! Vous égorgez mon Seigneur, mon Christ; et tous nous criez : « Paix, paix! » Pour demeurer unis, il faudrait aimer leurs doctrines ou tout au moins pouvoir les tolérer; car l'unité réelle consiste en une môme foi, un même sentiment et un même cœur. Extérieurement, selon le monde, nous consentons volontiers à vivre en paix avec eux; mais selon l'esprit, nous devons les condamner, les exhorter, souffrir qu'ils nous déchirent et prier pour eux. Quant à pactiser avec leurs blasphèmes, à nous taire ou à les approuver, c'est ce que nous ne ferons jamais. »

Zwingle n'avait pas attendu l'apparition de cet écrit pour rentrer dans la lice. Ce combat plaisait à son humeur altière, et la pensée de se mesurer avec Luther ne l'effrayait nullement. Confiant en lui-même et sûr d'être soutenu par un grand parti, il s'était très-décidément posé comme son adversaire direct et avait publié contre lui un livre érudit intitulé : Exégèse amicale^. Ce livre était une réfutation de toutes les erreurs, de toutes les accusations, de toutes les violences, de tous les aveuglements, dont Luther s'était, à ses yeux, rendu coupable dans son Écrit sur les Prophètes célestes, sa Lettre aux imprimeurs de Bâie, aux théologiens de Strasbourg et de Reutlingen, sa Préface au Syngrammade Souabe, son sermon sur le Saint Sacrement, etc. *.

* Arnica exefresis, Id est expositio Eucliaristiae negotii ad Mart. Lutherum. Tig., 1527, in-40.

3 Zwingle publia en oucre une réfutation particulière du Sermon sur le Sacrement : Friitlich (freundliclie) Verglimfung und Ablegung iiber die Predigtdes trefflichen Mart. Luthers-zu guter Bewahrung von Huld. Zwingli eilends und kurz begriffen. Zurich, 1527, in-S*^.

Il y redisait ses anciens arguments en faveur du seus figuré des paroles de l'Institution, puis attaquait vivement, avec une grande passion, la doctrine luthérienne de la présence réelle du corps de Christ, ubiquité folle, impossible à concilier avec la nature d'un corps quelconque. A cette doctrine il en opposait une autre, non moins aventureuse et de conséquences dangereuses; c'était celle de la distinction entre la personne humaine et la personne divine de Jésus- Christ. A l'une correspondent tous les attributs humains, l'ignorance, la faiblesse, la souffrance; à l'autre, les attributs divins, la gloire, la toute-puissance, etc. C'est uniquement selon celle-ci, et jamais selon sa nature humaine, que Jésus- Christ est assis à la droite de Dieu. Quand Jésus, par exemple, dit de lui que le Père est en lui et que lui est en Dieu; quand il déclare, d'un autre côté, qu'il doit souffrir et mourir, il prend ici le tout pour la partie, se servant d'une figure de rhétorique bien connue qui se nomme Valoôesis; car, en réalité, Dieu ne peut ni souffrir, ni mourir, et l'homme ne saurait être un avec Dieu. — Devant ce problème de la nature du Christ, Luther, hardiment, par un instinct de piété, n'hésite pas à absorber le fini dans l'infini. Zwingle, au contraire, sépare ces deux termes par un abime. Pour lui, le monde de Dieu et le monde des créatures ne se touchent pas.

Le ton de l'écrit contrastait avec celui de Luther, Calme, froid, se possédant, Zwingle conserve à l'égard d'un tel adversaire une attitude polie, parfois tranchante, le plus souvent pleine de ménagements voulus, plus blessants que les invectives de celui-ci. Il le met en garde contre les entraînements de la colère, contre l'orgueil qui, si souvent, simule la fermeté de caractère; il trouve tel de ses arguments puéril, ridicule. Luther, dans ses précédents écrits, avait dépeint les anxiétés de sa conscience, enchaînée par la Parole de Jésus-Christ. Zwingle l'en plaisante agréablement. « Croyez-vous donc, lui dit-il, que nous ne voulions

pas consentir à entendre le cri de votre conscience? Nous serions, au contraire, heureux de vous venir en aide; car j*accorde volontiers que vous avez ëté le pionnier de TÉvangile, le Diomède qui a terrassé la Vénus de Rome, le Jonathan qui a osé envahir tout seul le camp des Philistins; mais semblable à ces hallucinés qui rêvent avoir reçu une blessure et que le réveil ne tire pas de leur illusion, semblable au frénétique qui se jette sur son médecin, vous vous ruez sur nous. » Zwîngle se donnait, en efiFet, comme le médecin qui devait guérir de ses rêves malsains Lulher déchu de sa première grandeur; et, arrogamment, il lui disait: «Notre doctrine vaincra à coup sûr, dût la victoire être difficile, dût le vainqueur gémir lui-même de son triomphe, v II avait joint à son livre une lettre à Luther lui-même, respectueuse et rogue tout à la fois. Il lui disait qu'il avait eu jadis pour lui le respect d*un fils pour son père; mais quMl lui reprochait, à lui qui jadis avait tant étudié TÉcriture et tant condamné les fureurs papistes, de ne se servir à son tour que de moyens violents pour étouffer la nouvelle doctrine, de pousser les princes k poursuivre par le glaive et le feu la foule innocente, à invoquer leur appui dans les choses de la foi; et il lui rappelle ses fureurs lors de la guerre des paysans : ft Vous ne dites rien qui soit digne de vous ni de la religion chrétienne; de jour en jour vous perdez devantage la connaissance de la vérité; en vous la douceur et Thumanité décroissent, tandis que Tarrogance et la cruauté grandissent. Aussi plusieurs croient-ils que le Seigneur vous a rejeté. » — Enfin, il termine par ces mots : « Soyez persuadé que nous serons toujours pénétrés de respect pour vous, à condition toutefois que, fidèle à votre nom, vous sachiez rester pur {lautery Luther) et \ous préserver de l'orgueil • Quant à la boue de vos injures , nous ne la craignons nullement. Adieu, encore une fois, ne commettez pas d'inconséquences. Huidrich ZwiNGLi, de tout coeur votre ami, aussi longtemps qu'il vous restera quelque amour pour la vérité. »

Zwingle ne connut le dernier livre de Luther qu'après que le sien eut paru; il ne perdit pas une minute pour y répondre, et dès le mois de juin (1527) il publia sa réplique : Que les paroles de Jésus-Christ : « Ceci est mon corps y etc. » , garderont éternellement leur ancienne et unique signification, que ni Martin Luther dans son dernier livre, ni le Pape nont enseignée et conservée \ Le fait seul d*associer le nom du Pape à celui de Luther était caractéristique. En outre, il dédiait son livre à TÉlecteur de Saxe lui-même (20 juin 1529).

« Cette réponse, lui disait-il, n*est pas de moi, mais de Dieu; car elle est tirée de sa Parole, et il ne permettra pas qu'on la persécute et qu'on la condamne comme une héré* sie. »

Cette fois-ci, Zwingle renonce à sa modération et rend coup pour coup « à cet homme entêté, à ce nouveau docteur Eck, à ce flatteur des princes ». Quant au fond, il redit simplement, en allemand pour tout le monde, la réfutation qu'il avait déjà faite dans son Arnica Exegesis; il expose de nouveau sa doctrine sur les deux natures de Jésus-Christ « unies l'une à l'autre comme Fâme est au corps » , et attaque avec une grande vigueur les côtés mystiques de l'enseignement de Luther, cette communication des propriétés divines à un corps humain, cette pensée bizarre d'attacher à quelque chose de matériel l'idée de l'infini. « Prenez garde, Luther, lui crie-t-il, Marcion vous attire à lui*. »

Dès lors, il monte à l'assaut du dogme peu compris, allègrement, ne recherchant pas la paix, mais la victoire. Il essaye de détacher de Luther ses amis, Hess, Osiander. a Comment, leur écrit-il, des théologiens comme vous

* Dags dièse Worte J. Cliristi, d. î. myn Lychnam ewigklicli den alten eynigen Sinn haben werdend, und M. Luther mit seinem letzten Buch seiner und des Baptes Sinn gar nitgelertund bewàrt hat. Huld. ^wingiis Ghristent Uch Anti^urt. Ziirich, 1527, in-S».

2 Luther parle aussi d'une lettre injurieuse qu'il lui aurait écrite. Cette lettre est perdue.

peuvent-ils attribuer une g;ràce quelconque à Tactioa de mangfer de la chair? » Sur ses instances, Bàle, Zurich^ la haute Allemagne, Strasbourg, Constance, Berne (dans un colloque célèbre tenu le 6 janvier 1528), repoussent la présence rëelle, et, triomphe plus considérable! le jeune et bouillant duc de Hesse, le landgrave Philippe, manifeste hautement ses préférences pour le dogme zwinglien. Des auxiliaires se lèvent de toutes parts : Œcolampade écrit un nouveau livre; Garlstadt lui-même intervient dans la dis» pute; et Zwingle, exalté par tant de succès, prophétise : ce Avant trois ans, Tltalie, la France, T Espagne et TÂllemagne seront avec nous *. »

Cependant Luther languissait, accablé par un mal mystérieux, troublé dans les profondeurs de son être, en proie à d'indicibles angoisses, le corps affaibli, Tesprit incapable de tout travail '. Cetteépreuve, dans laquelle il feillit succomber, dura Tespace d'une année. La peste sévissait à Wittenberg, r Université était dispersée. Inébranlable dans sa foi, mais impuissant, il jetait dans ses lettres à ses amis absents ses tristesses et ses appréhensions :

« Zwingle et Œcolampade ont publié leurs réponses ; je ne les ai pas lues; je ne pourrai les lire avant d'être rétabli. Je suis absolument oisif, un Lazare languissant, un malade de Jésus-Christ. » (A J. Menius.)

« Nous vous supplions, au nom de Jésus-Christ, de combattre avec nous, dans vos prières, dans votre enseignement» cette peste spirituelle, ce blasphème contre le Sacrement, par lequel Satan corrompt et empoisonne le monde. • (A J. Hess.)

« Zv^ingle et OEcoIampade ne cessent pas. Et voilà trois

* Secunda justa ac aequa responsio ad Mart. Lutherum, oder dass der Missverstand D. Mart. Luthers auf die ewi» bestandige VTorte : dasist meia Leib, nicht bestehen mag. Basel, 1527. in<^''«

« Voir chap. VI.

mois que je languis, plus d'âme que de corps ; je ne puis rien écrire. Satan m'a passé au crible. » (A N. Stieffel.)

« Je crois digne d'une sainte haine ce Zwingle qui traite si légèrement et si malicieusement la Parole de Dieu... Tous les fleuves de Dieu ont passé sur moi. Ceui qui devraient avoir compassion de moi me mortifient et me contristent. Que Dieu ait pitié d'eux et les convertisse *. » (A Mélanchthon.)

« Je désire répondre aux sacramentaires ; mais je ne puis rien, tant que je ne serai pas plus fort d'esprit. » (A Amsdorf.)

« Ils me foulent aux pieds, et je m'écrie avec Jésus-Christ : « Ils ont persécuté l'innocent et le pauvre, celui dont le (( cœur est mortifié. » Je porte tout le poids de la colère de Dieu, parce que j'ai péché contre lui. Le Pape, César, les princes, les évéques, tout le monde me hait et cherche ma vici Et ce n'est pas assez, mes frères aussi s'élèvent contre moi.

«Oh! plût à Dieu qu'Érasme et les sacramentaires éprouvassent pendant un seul quart d'heure tout ce que mon pauvre cœur endure! Je suis persuadé qu'ils se convertiraient. Mes ennemis sont fermes, et ils vivent; ils ajoutent douleur sur douleur à celui que Dieu a frappé. » (A J. Jonas.)

« Enfin je réponds encore une fois aux sacramentaires, par la profession de ma foi. Satan agit, il voudrait que je n'écrivisse plus rien et que je descendisse avec lui aux enfers; mais Christ combat et se moque de lui. Amen, n (A Link.)

« Que peut donc être cet homme, ce Zwingle, si rude en grammaire et en dialectique, sans parler des autres arts? Il

' Mélanclithon était très-ému de cette dispute sur la Cène. Il est avec Luther, mais timidement. Il déclare à ses amis c|u'il ne comprend pas qu'on puisse placer Jésus-Christ dans un endroit du ciel comme Homère y place ses dieux, ni comment il soit possible de séparer sa divinité de son humanité. En 1529, il écrit à OEcolampade que s'il n'a pas lui-même pris la plume, c'est pour qu'on ne puisse pas dire qu'il a été influencé par l'amitié de Luther.

336 LUTÎlKn.

ose pourtant se vanter de ses victoires; mais sa gloire se tournera en confusion, » (A Brenz.)

« Zwingle a été ramené triomphalement de Berne par un millier d^hommes; il y a remporté la victoire; il en est glorieux; mais bientôt viendront la confusion et la perdition. Prions sans cesse*. » (A Gabr. Zwilling, 7 mars 1528.)

Enfin, souffrant encore, il se remet au travail, et en mars 1528 parut son grand et dernier travail sur la matière si controversée : Confession de Martin Luther sur la Sainte Cène\

Cet ouvrage est moins vif que les précédents, de ton plus posé, de discussion plus régulière. Cest, à ses yeux, le dernier quMl écrira contre « ce fol esprit » , non dans Tespoir de convaincre des hommes qui ne peuvent plus Fétre, mais dans la pensée de rassurer les consciences et de fortifier les faibles dans la saine doctrine. Rien de particulier, du reste. Il discute de nouveau tous les arguments de Zwingle et d'ŒcoIampade, ceux de « ses voisins » les Silésiens Krautwald et Scbwenkfeld , cet enseignement qui détruit Tessence même du Sacrement, et il combat en même temps le dogme catholique de la transsubstantiation. Puis il prend corps à corps la doctrine de Zwingle sur la séparation des deux natures en Jésus-Christ , ce blasphème qui fait du sacrifice même de la croix un mensonge, a J'avertis chacun de prendre garde à Zwingle, de fuir ses livres comme un poison de Satan; c'est un homme perverti; il a perdu Christ entièrement. Les autres sacramentaires ne tombent que dans une seule erreur; lui n'écrit pas un seul livre sans en enfanter une nouvelle*... Non, ce n'est pas uniquement la nature humaine de Jésus qui a souffert pour nous sur la

1 De W., ni, 190, 206, 210, 216, 217, 220, 221, 225, 230,289.

^ Vom Abendmalil Chrisd, Bekenntniss Mart. Luther. Erl., XXX, 151 ss»

^Allusions aux doctrines de Zwingle sur le pénKé originel, les deux natures de Jésus-Christ, le baptême.

croix. Cette « Alloôsis » nous feit un Christ tel que je cesserais d'être chrétien si elle était vraie. Son Christ n'est pas plus et ne feit pas plus par sa vie et sa mort qu^un saint vulgaire. En vérité, c*est le Fils de Dieu qui a été crucifié pour nous; c'est la Personne qui est Dieu; elle a été crucifiée dans son humanité. »

Tous ses efforts convergent vers un but unique : convaincre les âmes de la merveilleuse présence de Jésu8*Christ dans la Sainte Cène. Cette présence, il y croit non-seulement par fidélité à la Parole de Dieu, mais encore parce qu'elle répond aux instincts les plus purs de sa foi, parce qu'il aspire nonseulement à croire en Dieu, mais à le posséder, à s'unir à lui dans l'intimité la plus profonde et la plus réelle, parce qu'il croit à l'unité de l'humain et du divin. Il cherche à la rendre lumineuse, à expliquer l'inexplicable. Ainsi quand il parle du ciel, aux vues puériles de Zwingle, il répond : « Le ciel, c'est tout ce qui est Dieu et devant Dieu; Jésus-Christ était au ciel alors qu'il marchait sur la terre. Dieu, du reste, a bien des modes divers de manifester sa présence. Les scolastiques ont déjà reconnu trois modes de présence différents : les choses matérielles comblent l'espace où elles se trouvent; tel le corps de Christ dans sa vie terrestre. Mais aussi un être peut exister dans l'espace sans en être enveloppé et sans être étendu, tel le corps de Christ ressuscité, traversant les portes, les murailles. Enfin il y a cette toute-présence de Dieu, au ciel et dans l'univers à la fois, sans que rien puisse le contenir et le limiter. »

Et cette dernière présence, il cherche à la faire sentir par d'ingénieuses comparaisons : la bulle d'air au centre d'un cristal, la voix de l'orateur qu'on entend de partout, l'œil qui perçoit tous les objets à sa portée, le son dans les airs, etc. , etc» — Quant à la grâce qu'enferme un si haut mystère, elle appa» ratt dans ces paroles : « Il a été donné , il a été rompu pour vous, pour la rémission des péchés, n C'«st comme un résumé de tout l'Évangile et la certitude du pardon. Puisque la chair

Page 1