‹ Luther, sa vie et son œuvreChapitre 35 sur 43 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

UNE ANNÉE DE SOUFFRANCE. LA PESTE A WlTTENBERG. ^TRAVAUX ET POLÉMIQUE.

Tout ce flot de calomnies et d'outrages qui avaient insulté au mariage de Luther avait été impuissant à troubler la paix de son honnête foyer. Ses lettres de cette époque (1525- '1527), jusqu'aux premières atteintes du mal mystérieux qui si souvent déjà Pavait visité, respirent le calme, Tapaisement, la grâce. Un mot les résume, qu'il dit lui-même à son ami Stiefel : « Je n'échangerais pas mon heureuse pauvreté pour toutes les richesses d'un Crésus. » Accomplissant des travaux dont plusieurs hommes eussent été accablés, écrivant et bataillant sans trêve contre les adversaires de son Évangile, organisant PÉglise, mêlé à toute la politique du temps, et Dieu sait combien elle était compliquée! il retrouva dans cette vie nouvelle une seconde jeunesse. L'ancienne mélancolie a disparu ; il jouit naïvement d'un bonheur qui a dépassé son attente. Tout ce monde charmant de femmes et d'enfents, cette jeune famille qu'il voit éclore, font surgir en lui de& facultés nouvelles et lui causent un véritable enchantement dont ses lettres sont pleines. Quel que soit le sujet qu'il traite, au milieu des plus grandes préoccupations, un mot sans cesse s'échappe de sa plume : « Ma chère femme, ma Catherine, Catena meà, mon Seigneur Ketta vous salue et salue tous les vôtres.»... « Dites à maftre Eisleben qu'hier à dix heures, par la grâce de Dieu, ma chère Catherine m'a enfanté un petit Jean Luther. 11 nous a bénis; grâce et gloire à son inefiFable bonté. »

350 LOTHER.

« O mon Spalatin, le Seigneur m'a béni en me donnant, à moi le plus heureux des époux, de la meilleure, de la plus aimable des femmes, un petit Luther. Je suis père, par la grâce admirable de Dieu. Je désire, j'implore pour vous une faveur, une bénédiction plus grande encore, car vous êtes bien meilleur que moi'. »

Ce cher foyer qu'il s'est conquis en foulant courageusement aux pieds tant de préjugés et tant de craintes, est devenu, du lendemain de son mariage, un centre unique où toutes les amitiés comme toutes les douleurs aboutissent. Quiconque travaille pour l'Évangile y trouve affection et hospitalité. Sa femme elle-même, nature d'ailleurs plus ferme que tendre et toujours un peu hautaine, s'intéresse à ses amis, à leurs familles. Il les salue de sa part, leur parle d'elle, de sa bonté, de ses légères souffrances. En même temps, il intercède auprès des hommes en place, auprès du prince, pour tous les malheureux, pour un meunier à qui l'on fait tort, pour quelque pauvre paysan qui a peine à payer sa dette, pour des étudiants, des pasteurs dans la détresse, pour des réfugiés et des persécutés. Il ne demande jamais rien pour lui, bien que fort pauvre et vivant au jour le jour du plus chétif revenu, empruntant parfois pour donner aux autres, absolument inhabile aux choses domestiques, ne tirant rien de ses ouvrages qui se vendent dans le monde entier et enrichissent sas libraires; du reste, trèshonoré, vénéré de tous et vivant avec son prince dans un commerce familier.

La naissance, les premiers pas dans la vie de son enfant, le transportent; il raconte à ses amis ses expériences de ♦ père, les doux soucis de la première éducation : « Mon petit Jean se porte à merveille. Le malheur est que sa mère a jusqu'ici peu de lait, c'est à peine si elle lui en arrose le palais de quelques gouttelettes... Mon petit Jean vous salue;

» De W., III, 115, 116, 117.

SA VIE ET SON CffiUVRE. 351

il commence à faire ses dents et cause à sa mère de dëli* cieuses souffrances. Ketha vous envoie ses meilleurs vœux; elle TOUS souhaite un petit Spalatin qui vous enseigne ce que son cher petit Jean lui a enseigné, c'est-à-dire la bénédiction et la joie du mariage dont le Pape et son monde sont indignes'. »

Cette vie lui paraissait d'autant plus douce que sa jeunesse avait été sevrée de bonheur. Ce moine trouvait un charme exquis aux choses de la vie commune, à la famille, «ce grand Ordre divin » , disait-il. L'enfant excitait en lui un monde de sentiments nouveaux, délicieux. Il veillait sur lui avec une crainte jalouse, interrogeant anxieusement l'avenir sur sa destinée : « Priez, afin que Christ me conserve cette progéniture contre Satan qui, je le sais, n'épargnera rien pour me blesser dans mon fils, si Dieu le lui permet. L'enfant a déjà éprouvé quelques légers malaises que j'attribue à la crudité du lait*. »

Pour mieux parer son bonheur, il s'entourait de Qeurs, de verdure, s'adonnait au jardinage, voulait planter, semer; il demandait à ses amis des graines pour le printemps prochain. «J'ai planté mon jardin, j'y ai creusé un puits, et le tout a bien réussi. Venez, Spalatin, je vous couronnerai de lys et de roses. » — « Merci pour les graines que vous m'avez promises. Je rirai de Satan qui rugit avec les siens, je cultiverai mon jardin, et je jouirai de toutes les bénédictions de Dieu*. »

En même temps il abordait, l'étude des mathématiques, afin de comprendre les rouages d'une horloge que lui avait envoyée l'abbé Frédérich de Nuremberg; il apprenait aussi l'art du tourneur et s'y exerçait journellement avec son bon Famalus, Wolfgang Sieberger ou plus simplement Wolf*.

» De W., III, 118, 148.

« De W., III, 117.

» De W., III, 117, 59.

* De w., III, 168, 178, 186.

« L'ingratitude des hommes, sedisait-4I, est telle, qu'il faudra bien un jour me nourrir de mes mains. »

Cet enchantement dura deux années à peu près; et son bonheur domestique, tout le temps de sa vie.

Au commencement de Tannée 1527, il eut une première attaque de sa mystérieuse maladie. Le 13 janvier, il écrit à Spalatin : « Je viens d'être angoissé par un caillot de sang qui s'est arrêté près du cœur, j'en ai presque rendu l'âme; un peu d'eau de chardon bénit m'a assez promptement délivré. C'est une eau admirable, bien que les médecins la négli^gent ou en ignorent les vertus '. »

Il se remit en effet, et reprit ses travaux accoutumés, £aible, mais encore plein de joie.

ft Ketha mea vomit et nauseat, œgrotatque rursus, sed bona, ut spero, œgritudine. Joanellus meus lœtus et robustus est, atque homo vorax et bibax, Dei gratia*. » (5 juillet, à Link.) tt Grèce et paix. Je vous félicite de ce que Dieu vous a donné une fille; je l'ai ardemment désiré pour vous. Vous aussi vous apprendrez à connaître ffropy^v tV f uaucjjv icpoç xk Tsxva. »

Le lendemain, une attaque subite, plus effrayante, le mettait aux portes du tombeau. Pomeranus et Juste Jonas étaient présents; ils nous ont laissé chacun une relation de cette crise singulière. Leur récit est si naïf et si instructif qu'il convient ici de les laisser parler :

« Le samedi, raconte Pomeranus, jour de la Visitation de Marie, qui précède le dimanche où l'on explique au peuple chrétien les belles et consolantes paraboles (Luc, xv) de la brebis perdue et de l'enfant prodigue, notre bon père le docteur Martin Luther soutint une rude épreuve dans son âme comme celle dont il est souvent parlé dans le livre des Psaumes. Il avait eu, à la vérité, de semblables attaques

» De W., III, 155.

« Dk W., III, 173.

dans les temps précédents, mais elles n'avaient jamais été si violentes que cette fois, ainsi qu'il l'avoua le jour suivant au docteur Jonas, au docteur Christian et à moi, nous disant qu'elle avait été plus rude et beaucoup plus dangereuse qu'une faiblesse corporelle dont il fut assailli le même samedi à cinq heures du soir. Cette attaque fut si subite que nous nous attendions à le voir expirer. II nous dit, le dimanche suivant, que cette faiblesse corporelle n'était point une fai* blesse de nature, mais une affliction à peu près semblable à celle que saint Paul avait soufferte de la part de Satan « qui « le souffletait » . (// Cor., xn.)

« Le samedi matin, après que cette épreuve spirituelle fut passée, le bon Job craignant que, si la main de Dieu venait à s'appesantir encore une fois sur lui, il ne la pût supporter, et estimant que le moment pouvait être arrivé où son Seigneur Jésus-Christ l'appelât à lui, il m'envoya son domestique Wolf, à huit heures avant midi, et me fît dire de me rendre en diligence auprès de lui. A ces mots, je m'étonnai un peu. Je trouvai cependant le docteur dans son assiette ordinaire, auprès de son épouse. Observez que son esprit était toujours recueilli et résigné en toutes choses à la volonté de son Dieu. Ce n'était pas dans le sein des hommes qu'il versait ses plaintes, vu qu'ils ne pouvaient l'aider, et qu'il ne pouvait leur être utile en se plaignant. II avait coutume de se montrer aux hommes du côté où désiraient de le voir ceux qui cherchaient des consolations auprès de lui. S'il lui arrive d'être un peu trop gai à table, il en est ensuite plus mécontent de lui-même. Cependant sa bonne humeur ne peut ni déplaire aux âmes pieuses ni les offenser, car il est autant affable et honnête qu'ennemi de la dissimulation et de l'hypocrisie. Pour revenir à mon sujet, je demandai au docteur pourquoi il m'avait fait appeler. — « Ce n'est point pour une mauvaise « affaire » , me répondit-il.

a Étant montés dans sa chambre où nous nous retirâmes à part, il se recommanda instamment à son Dieu, lui et les

Page 1