‹ Luther, sa vie et son œuvreChapitre 36 sur 43 · II · texte numérisé non relu

II

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giens; ensuite il reconnut ses péchés et en fit la confession devant moi. C'est ainsi que le maître demanda au disciple des consolations tirées de la Parole de Dieu, aussi bien que d'être absous et déchargé de tous ses péchés. Il m'exhorta à prier déligemment pour lui, et j'exigeai de lui la même chose. Ensuite il me demanda la permission de participer, le dimanche suivant, au Saint Sacrement du corps et du sang de Jésus-Christ, car il espérait prêcher ce dimanche-là. II ne s'attendait pas alors à l'accident qui le surprit l'aprèsmidi. Cependant il dit : « Si c'est la volonté du Seigneur de « m'appeler aujourd'hui, que sa volonté se fesse. » Je fus touché de ce discours et d'autres semblables.

tt Lorsque je vis, le soir, qu'il était si vivement attaqué, je crus qu'efiFectivement il mourrait, car je savais avec quel zèle il s'était disposé, le matin, à finir ses jours. Ici il ne Saut pas négliger un point qui mérite d'être remarqué. Après qu'il eut feit sa confession et qu'il m'eut parlé de l'attaque intérieure qui lui avait causé des angoisses inexprimables, il ajouta : « Beaucoup de gens s'imaginent que, parce que je « fois parattre un certain air de gaieté dans la conversation, « tous mes pas sont semés de roses ; mais Dieu sait ce qu'il « en est. Je me suis souvent proposé, pour complaire aux « hommes, de prendre un plus grand air de gravité, ou cornet ment dirai-je? de sainteté; mais Dieu ne m'a point donné « de pouvoir le feire. Le monde, Dieu en soit béni, n'a aucun «crime à me reprocher avec justice; cep»lendant je lui suis « en scandale. Peut-être Dieu veut-il que ce monde aveugle « et ingrat devienne fol à mon sujet et soit puni, par sa propre « perte, du mépris qu'il &it de moi, parce qu'il le juge a indigne d'apprécier en moi les dons qu'il a refusés à tant « d'autres et dont il m'a fevorisé afin que je les employasse à V l'avantage de ceux qu'il connaît. C'est ainsi que ce monde, <i qui méprise la Parole de salut que Dieu lui fait annoncer (( par un aussi faible et aussi chétif organe que moi, troov<! « en ma personne une occasion de scandale et de chote.

« Quelles sont les intentions du Seigneur dans ces jugements? « Cest ce que j'abandonne à sa décision. Je lui demande et « le prie journellement avec zèle qu'il m'accorde cette grâce « de ne donner occasion à personne de se scandaliser par ff des péchés que je pourrais commettre. »

« J'écoutai ces paroles avec un plaisir secret. En parlant ainsi de difiFérentes choses, l'heure du dtner approcha. Et comme nous avions été invités chez des nobles, je le fis souvenir d'avoir un peu de complaisance pour ses hôtes et de ne pas se refuser à cette invitation. Il refusa cependant d'y aller; sur quoi je priai son épouse de le solliciter à venir, et à ne pas rester seul à la maison, espérant que la conversation pourrait lui être avantageuse. Il vint donc à ce dtner, il mangea et but fort peu, ce qu'aucun des convives n'observa que moi seul. Cependant, selon sa coutume, il fut de bonne humeur, et autant enjoué qu'il lui fut possible, car les dangers qu'il avait courus ne s'étaient pas encore effacés de sa mémoire.»

« A midi, raconte à son tour Juste Jonas, il se leva de table, il entra dans mon jardin pour dissiper ses inquiétudes et pour se récréer. Là, il s'assit, et nous parlâmes de différentes choses pendant environ deux heures. En sortant de ma maison, il dit à ma femme et à moi que nous irions souper avec lui. Y ers cinq heures» nous nous rendîmes au cloître, où il logeait. Son épouse nous dit alors qu'il s'était couché sur son lit afin de se reposer et de reprendre des forces, parce qu'il était revenu très-faible à la maison. Elle me pria de ne pas m'ennuyer et de croire que s'il tardait un peu, c'était sa faiblesse qui en était cause. Quelque temps après, le docteur se leva de son lit, dans l'intention de souper avec nous; mais 1*2 se plaignit d'un tintement douloureux et extraordinaire de Foreille gauche (symptôme qui, selon les médecins, précède ordinairement la feiblesse). Et comme ce tintement augmentait, il dit qu'il était si faible qu'il ne pouvait demeurer avec nous à table* Sur quoi, il remonta dans sa chambre pour se

remettre au lit. Je le suivis aussitôt pas à pas, et son épouse ne tarda pas à nous rejoindre. En entrant dans sa chambre, sur le pas même de la porte, il eut une faiblesse et me dit précipitamment : « J*ai bien mal, monsieur le docteur Jonas, « donnez-moi de Teau ou ce qui se trouvera sous la main, « sans quoi je meurs! »

et Alors, tout effrayé et tremblant, je saisis un pot d^eau fraîche, dont je versai une partie sur son visage, et l'autre dans le dos, du mieux que je pus. Cependant il commença à dire en priant : « Mon bon Dieu, si telle est ta volonté, si cette A heure est celle que tu as prévue, que ta gracieuse volonté « se fasse! » — Il dit encore, en élevant les yeux au ciel et avec beaucoup de ferveur, TOraison dominicale et le Psaume sixième tout entier. Dans Tinstant, arriva la femme du docteur, qui, le voyant défait et comme mort, fut surprise, et appela les servantes. Lorsqu'il fut couché, il aurait bien voulu reposer, mais il se plaignait qu'il était très-faible et qu'il ne sentait absolument plus aucune force. Nous lui fîmes des frictions, nous lui donnâmes des rafraîchissements et des confortatifs ; en un mot, nous fîmes tout ce que nous pûmes jusqu'à l'arrivée du médecin.

a Peu de temps après, il se prit de nouveau à prier, en disant : « Seigneur mon bon Dieu! que j'aurais eu de joie a de verser mon sang pour ta Parole ! tu le sais, mais je n'en « suis peut-être pas digne; que ta volonté soit faite. Si tu le a veux, je mourrai volontiers; seulement que ton saint nom ii soit béni et glorifié, par ma vie ou par ma mort. S'il est « possible, bon Dieu, je désire vivre plus longtemps à cause ((de ceux qui t'aiment et de tes élus. Mais si Theure est « venue, fais selon qu'il te plaira, tu es le maître de la vie « et de la mort, mon bon Dieu ; c'est toi qui m'as engagé « dans cette cause, tu sais qu'il s'agit de ta Parole et de ta « vérité ; ne permets pas que tes ennemis lèvent la tête, se « réjouissent et se glorifient en disant : Où donc est leur Dieu? « Mais glorifie ton saint nom en dépit des efforts des ennemis

« de ta salutaire Parole. Mon très-cher Seigneur Jésus-Christ, M tu m'as accordé gratuitement la connaissance de ton saint « nom. Tu sais que je crois en toi, seul vrai Dieu avec le Père ti et le Saint-Esprit, et que je me console en sachant que tu « es notre Médiateur et Sauveur, qui as répandu ton sang « précieux pour nous pécheurs. Sois près de moi à cette 4i heure et me console par ton Saint-Esprit. »

a II dit encore une fois : « Tu sais. Seigneur, que plusieurs « à qui tu Tas accordé, ont répandu leur sang pour la cona fession de ton Évangile. J'espérais de répandre aussi mon « sang pour Tamour de ton saint nom, mais je n'en suis pas a digne; que ta volonté soit faite! Tu sais^ Seigneur, que « Satan m'a poursuivi en plusieurs manières, pour me priver « de la vie du corps par le ministère des tyrans, des rois et « des princes de la terre. Il m'a poursuivi aussi dans mon a âme, par ses dards enflammés et par des tentations ter- « ribles et sataniques. Mais tu m'as soutenu merveilleusement « jusques ici, contre leur fureur et leur rage; soutiens-moi a encore, à l'avenir. Dieu fidèle, si c'est ta volonté. »

« Alors il pensa au médeciu du corps, et il demanda si le docteur Augustin ne viendrait pas bientôt. — Oui, lui dimesnous. — II vint, en effet, bientôt après. Arrivé, il lui fit chauffer des coussins et des linges, sans parler d'autres secours. Après quoi il le rassura en lui disant qu'il devait avoir espérance, et que s'il plaisait à Dieu, il n'y avait rien à craindre pour cette fois. Alors arriva aussi le docteur Pommer, pasteur de l'Église de Wittenberg, auquel Luther avait fait sa confession, le matin du même jour. Il lui dit, comme il le dit à moi et aux femmes qui étaient autour de lui, lorsqu'il eut commencé à se remettre de sa faiblesse : u Ah! s'il vous plait, priez pour moi! » — Nous l'exhortâmes de nouveau à prier le Seigneur Jésus de ne pas nous priver de ce fidèle ministre de sa Parole.

« Il répondit : a Mon cher monsieur le pasteur, je vous a ai (ait ma confession aujourd'hui, et vous avez prononcé

S58 I.UTIIKR.

« mon absolution, j*en suis bien beureux. » — Après avoir

dit cela, la fieiiblesse augmentant, il répéta , dans sa prière,

des paroles et des passages consolants de rÉcriture sainte,

qu'il prononçait avec une ferme foi et une confiance entière

en la grâce et en la miséricorde que Dieu nous a témoignée

en Jésus-Christ. « Dieu que j*aime tendrement, disait-il, tu

« es le Dieu des pécheurs et des misérables qui sentent leurs

« angoisses et leurs misères, qui cherchent sincèrement des

u consolations et des secours dans ta grâce, car tu dis : « Venez

« à moi, TOUS tous qui êtes travaillés et chargés, je vous

a soulagerai. » ^ Je viens, Seigneur, fondé sur ta promesse;

« je suis dans une grande angoisse, et je sens de nombreux

« besoins; aide-moi, par un efiFet de ta grâce et de ta fidélité.

o Amen. » — Peu de temps après, il dit à sa femme : « Ma

« chère Catherine, si Dieu trouve à propos de me retirer à

« lui, je te prie de tè soumettre à sa gracieuse volonté; tu es

« bien ma femme légitime, tu peux le croire et tu n'as pas

ft besoin d'en douter. Que le monde impie et aveugle dise de

« toi ce qu'il voudra, laisse-le dire, prends la Parole de Dieu

« pour règle, et t'y tiens fermement attachée, tu y trouveras

Il une source assurée et constante de consolations contre le

« Diable et contre les calomniateuri. »

« Là-dessus, il dit au docteur Pomeranus et à moi : « Je a pensais d'écrire encore quelque chose touchant le baptême, « aussi bien que contre Zwingle et d^autres qui falsifient et « qui pervertissent la doctrine du Saint Sacrement, mais peut- « être Dieu ne veut-il pas? que sa volonté soit faite. »

Pomeranus, dans son récit, ajoute : « Se tournant vers moi et le docteur Jonas, il nous dit : « Gomme le monde aime à (( mentir, plusieurs diront sans doute qu'avant ma mort j'ai Cl rétracté ma doctrine ; voilà pourquoi je vous demande io- « stamment de vouloir être les témoins de la confession de ma « foi. Je dis, en bonne conscience, que j'ai enseigné la vérité (( selon la Parole de Dieu, d'après l'ordre de Dieu qui m'y a « attiré et contraint, sans ma volonté. Oui, j'ai bien enseij

SA Vil:: ET SON OEUVRE. 35»

« touchant la foi , la charité , la croix, le Sacrement et les «autres articles de la Doctrine chrétienne. Plusieurs m'accua sent d'être trop vif et trop dur quand j'écris contre les « papistes, les sectaires et leurs feusses doctrines, et m'attaque u à leur hypocrisie. Il est vrai que parfois j'ai été bien vif et ai « durement combattu mes adversaires, mais pas de manière à « ce que je doive m'en repentir. Que j'aie été vif ou modéré, (( jamais je n'ai cherché leur dommage, jamais surtout la perte A de leur âme. J'ai toujours voulu le bonheur, le salut de « chacun, même de mes ennemis. Je m'étais proposé d'agir, a d'écrire sur le saint baptême contre Zwingle et les autres a sacramentaires ; mais ainsi qu'il le paraît. Dieu en a décidé « autrement. » Là-dessus il nous parla avec un grand sérieux des fanatiques sacramentaires, et il se plaignit, avec larmes, du grand nombre de sectes qui surgissent, qui falsifient la Parole de Dieu, et qui n'épargneront pas le troupeau qu'il s'est acquis par son sang. « Bien que j'en sois indigne, dit-il, fc Dieu m'a revêtu de grands dons qu'il n'a pas accordés à « des milliers d'hommes ; j'eusse voulu les employer plus (c longtemps à son honneur, à l'avantage, à la défense des ce élus, si telle eût été sa volonté. Devant tant de sectes qui (c s'élèvent de toutes parts, vous serez inégaux et £aiibles ; a mais je me console à la pensée que Christ est plus fort que et Satan avec tous ses anges. Il est leur maître. »

» Un moment après, continue Jonas, il commença de nouveau à prier et à dire : « 0 mon cher Seigneur Jésus-Christ, ce qui as dit : « Demandez, et il vous sera donné; cherchez, et « vous trouverez ; heurtez, et l'on vous ouvrira » , donne-moi, ce en vertu de ta promesse, à moi qui t'en prie actuellement, tt non de l'or et de l'argent , mais une ferme foi. Que je ce trouve, en cherchant, non les plaisirs et les joies du monde, ce mais consolation et soulagement dans ta béatifiante et saluée taire Parole. Ouvre-moi/à moi qui heurte; je ne demande a rien de ce qui est grand et estimé dans le monde, car je n'en « serais pas meilleur à tes yeux, mais donne-moi ton Saint-

« Esprit, pour éclairer mon cœur, pour me fortifier et nie « consoler dans mes angoisses et dans mes détresses, pour « me conserver jusqu'à ma fin dans la vraie foi et dans la « confiance en ta grâce. Amen. »

« Sur cela il dit encore : « Que de ravages ne feront pas, « après ma mort, les fanatiques, les sacrilèges mutilateurs « du Saint Sacrement, les anabaptistes et d'autres sectes! « mais je me console en ce que Christ est plus fort que Satan « et tous ses suppôts. H est le Seigneur* » — Après avoir dit cela, il pleura tout haut, et Ton vît les larmes couler sur son visage. Pendant qu'on lui chauffait des linges et des coussins, pour ranimer son corps exténué de froid, il demanda à voir son enfant : « Où est donc mon cher petit Jean?» ditil. Lorsqu'on lui apporta cet enfiant, celui-ci sourit à son père, qui lui dit : » Pauvre petit en&nt, je recommande ma K très-chère Catherine et toi, pauvre orphelin, aux soins de a mon Dieu qui est bon, juste et fidèle. Vous n'avez rien, « mais Dieu, qui est le père des orphelins et le protecteur a des veuves, aura soin de vous nourrir et de vous entrece tenir. » — Ces discours du docteur et d'autres semblables n'avaient pas peu effrayé et affligé son épouse; elle ne fit cependant pas éclater la douleur qu'elle ressentait de voir son cher époux dans une aussi triste situation, mais elle lui donna à connaître qu'elle était résignée à la volonté de Dieu, en lui disant : a Mon cher époux, si telle est la volonté de a Dieu, j'aime mieux vous sentir auprès de lui qu'auprès de a moi. Ce n'est pas précisément moi ni mon enfant qui y fai- « sons obstacle ; il y a encore bien des âmes pieuses et chréa tiennes qui ont besoin de vous. Ne vous inquiétez pas, mon « cher mari, à cause de moi. Je vous abandonne à sa divine K volonté ; j'espère et j'ai cetle confiance en Dieu qu'il vous « con.servéra, »

« Pendant que l'on frottait le docteur avec des linges chauds, et qu'on lui mettait des coussins chauds sur Testomac et autour des pieds : « Je sens, dit-il, Dieu merci, du

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(c soulagement. Mon évanouissement cesse, et je reprends des « forces. Si je pouvais transpirer, j'espère que, par la grâce « de Dieu, j'échapperais encore cette fois. » Augustin dit là-dessus : « T^ous voulons nous retirer et le laisser seul, « pour voir s'il ne pourrait pas reposer et transpirer. » — Sur cela nous lui souhaitâmes le bonsoir, et nous le quittâmes au nom du Seigneur, en recommandant à ceux qui restaient auprès de lui, d'être tranquilles.

a Le lendemain, Luther me dit : « Jonas, le jour d'hier est « un jour notable pour moi; j'y ai été à l'école et j'ai passé « par une rude étuve. Le Seigneur fait descendre aux enfers « et il en &it remonter. » Il ajouta que l'angoisse qu'il avait soufferte le matin dans son âme avait été beaucoup plus grande et plus violente que l'attaque dont son corps fut assailli le soir, u Le Seigneur fait mourir et il fait vivre, « dit-il ensuite, car il est le Maître de la vie et de la mort. A a lui soit louange, honneur et gloire en Éternité. Amen * ! »

Luther ne se remit que lentement de cette crise, et pas d'une manière complète. Il resta toute l'année maladif, misérable, peu apte au travail; mais comme il le dit luimême, ses langueurs corporelles n'étaient rien à côté de l'angoisse spirituelle dans laquelle son âme se débattait. L'esprit surmené par tant de travaux se sentait faible et comme anéanti par l'excès même de la pensée; ce cœur audacieux qui avait engagé un combat mortel contre toutes les puissances du siècle mollissait par moments. Le doute, un doute cruel, qui avait pour objet son oeuvre, sa mission, qui s'en prenait à son Christ même, à son Dieu et qui le mordait au fond delà conscience, doute pire que la mort, le jetait dans un état d'horrible désespoir. Il l'attribuait tout uniment au diable. « C'est Satan, disait-il, qui veut me perdre. » Il suppliait ses amis de l'aider , de combattre pour lui , de

' Walch., XXI, 158 ss.

ftitiguer Dieu de leurs prières afin qu*il le délivrât de cette mort.

En même temps la peste venait de se déclarer à Wltten'berg; tout ce qui pouvait partir fuyait le fléau. L'Université était transférée à léna; TËlecteur lui avait enjoint de s'y rendre également. Tout malade qu'il fût, il refusa, disant : « Le bon berger donne sa vie pour ses brebis », et il resta avec sa femme, son enfiant, le docteur Pomeranus et les ecclésiastiques de la ville. Qu'était-ce que la peste à côté des horribles tentations qui l'assaillaient?

ic On dit que vous êtes malade, mon cber Spalatin. Moi aussi j'ai été frappé d'une subite syncope ; j'ai pensé mourir entre les bras de ma femme et de mes amis; mais le Seigneur a eu pitié de moi, et m'a rétabli promptement. Priez pour moi, je vous en conjure, demandez au Seigneur qu'il n'abandonne pas son pauvre pécheur. On dit que nous avons la peste, mais c'est un fiaiux bruit. »

(10 juillet, k Spalatin.)

« J'ai eu une grave syncope; ma tête ne peut s'occuper ni à la lecture ni à l'écriture. »

(13 août, à Haussmann.)

a Pendant plus d'une semaine, j'ai été balloté dans la mort et dans l'enfer; blessé dans tout mon corps, j'en tremble encore de tous mes membres. J'avais perdu mon Christ, j'étais abandonné aux flots, aux tempêtes du désespoir et du blasphème. Mais Dieu, touché des prières de ses saints, a eu pitié de moi et a délivré mon àme du plus profond abtme. Vous aussi, ne cessez pas de prier pour moi, ainsi que je le fais pour vous. Je crois que mon agonie est soufiFerte pour plusieurs. Nous sommes persuadés que c'est bien la peste que nous avons; mais nous espérons qu'elle nous sera clémente, à nous qui sommes à Christ, troupeau méprisé et déjà assez affligé par la haine du monde et par nos propres

péchés. Je désirerais vous voir, si j*en étais digne. HansLuft est malade depuis neuf jours; hier, il n'avait plus ses sens; néanmoins, on espère le sauver. Portez -vous bien avec tous les vôtres ou plutôt les nôtres; pensez à nous dans vos prières, comme des vivants pensent aux morts, des affiranchis aux prisonniers. Que Jésus-Christ, le vainqueur de la mort, de Tenfer, du péché, du monde et de la chair, soit dans sa force, avec nous et avec vous. »

(2 août, à Mel.)

« J*ai été malade de corps, beaucoup plus d'esprit. Satan, avec ses anges, me fatigue par la permission de notre Dieu Sauveur. C'est pourquoi je me recommande à vos prières, certain que le Seigneur vous exaucera et qu'il mettra Satan sous nos pieds. Amen. Zwingle et OËcolampade ont répondu; mais je ne les ai pas lus. Je ne puis lire avant d'être rétabli. Je suis tout entier au repos et au loisir, Lazare languissant, malade de Christ. Notre académie a été transférée à léna. »

(12 août, à J. Menius.)

u Priez pour moi afin que je recouvre ma santé si telle est la volonté du Sauveur... La peste s*est déclarée, mais d'une façon assez bénigne ; la frayeur des hommes est extraordinaire, et ils fuient'* Je n'avais jamais vu, jusqu'ici, la

A Jean Hess, prédicateur à Breslau, lui ayant demandé quelle était la conduite que Ton devait tenir dans les maladies contagieuses, il lui répondit dans un écrit intitulé : Est-il permis de fuir devant la mort? (Ob man vor dem Sterben fliehen mage, Erl., XXII, 37 ss., 1527.) « Les ecclésiastiques, pasteurs, directeurs des consciences, sont obligés de demeurer parmi leurs troupeaux, lorsque ceux-ci sont visités par les maladies et la mortalité; car Jésus-Christ leur a donné cet ordre précis : « Le bon berger donne sa vie « pour ses brebis. » N'est-ce pas en cas de mort que l'on a le plus besoin de l'Evangile? Tous ceux qui sont revêtus de charges civiles, magistrats, juges, doivent rester aussi. C'est un péché que d'abandonner une société entière à tous les dangers qui la menacent, et saint Paul a dit : « Celui qui n'a pas « soin des siens est pire qu'un infidèle. » Ainsi le serviteur ne doit pas abandonner son maître, ni le maître, son serviteur. La loi de Dieu oblige égale-

3A4 LUTUER.

prodigieuse puissance qu^a Satan pour jeter rëpouvante dans les cœurs. Il a rëussi à disperser cette académie qu'il hait avec raison plus que toutes les autres. Et pourtant, depuis rinvasion de la maldaie, nous n^avons eu jusqu'*ici dans Tintérieur de la ville pas plus de dix-huit décès, en tout comptant, les petits enfants et les jeunes filles. Dans le faubourg des Pécheurs, elle a sévi davantage ; dans notre quartier, nul décès, encore bien qu'on y enterre tout le monde. Aujourd'hui, nous avons enseveli la femme de Tilon Denius, qui a expiré hier presque dans mes bras. C'est le premier décès au centre de la ville. Ces dix-huit décès ont eu lieu tout autour de moi, à la porte de TElster. Parmi les morts est la toute jeune fille Barbara, sœur de la femme d'Eberhard ; annoncez-le à celui«ci. La fille de Jean Gromberg a périaussi^ Hans Ijuft est ressuscité et a vaincu la peste. Beaucoup d'autres en reviennent aussi, pourvu qu'ils aient recours à des remèdes; mais un grand nombre de personnes sont si barbares, qu'elles méprisent la médecine et meurent ainsi sans secours. Jean, le jeune fils de Justus Jonas, est mort aussi. Lui, est parti pour son pays avec sa maison. Moi je reste, et cela est bien nécessaire à cause de cette prodigieuse épouvante dans le peuple. Poméranus et moi, nous sommes seuls avec les chapelains; non pas seuls, car Christ est ici; il triomphera en nous de l'ancien et homicide serpent, cet artisan du péché, bien qu'il le blesse au talon*. • J.es fanatiques ont écrit contre moi... »

(19 août, à Spal.)

ment les pères et les mères, les enfants à s*entr'aider. Il faut aussi renfermer dans ce même devoir de fidélité les médecins et toutes les personnes en place. Hors de là, chacun est libre de faire ce que lui commande son courage ou sa pusillanimité, quand tout est bien pourvu et que la présence de tant de monde n*est pas nécessaire, — car c*est Dieu lui-même qui a mis dans le cœur de l'homme le désir' de la vie et la crainte de la mort. Ce désir n'est criminel que s'il se trouve en collision avec ce que nous devons à notre prochain. Ces maladies terribles qui désolent un pays sont d'ailleurs une épreuve pour notre foi et notre charité. •

SA VIE ET SON OECvRE. 365

« Merci, cher Agricola, pour la consolation que vous m Wez donnée en me disant que votre Église prie et intercède pour moi. Dieu vous le rendra, dans vos tribulations. Je vous conjure de ne pas cesser de me consoler et de prier, car je suis sans force et bien pauvre. Ce ne sont pas I«s sacramentaires qui me troublent, puisque je n'ai pas encore lu leurs furieuses attaques; et j'espère bien, par Jésus-Christ, les mépriser et les vaincre. Non, c'est Satan lui-même qui avec toutes ses forces lutte contre moi : Dieu m'a livré à lui comme un autre Job, pour être un signe, et il me tente par une extraordinaire infirmité d'esprit; mais grâce aux prières des saints, je ne suis pas abandonné en ses mains, bien que les blessures que j'ai reçues se guériront difficilement. Mon espérance est que mon agonie est pour plusieurs, bien qu'il n'y ait pas de maux que mes péchés n'aient mérités. Ma mission à moi, c'est d'avoir enseigné purement la Parole de Christ pour le salut de plusieurs. Je puis m'en glorifier, et c'est ce qui brûle Satan. Aussi voudrait-il me voir submergé et perdu avec la Parole. Il a fait que je n'ai rien eu à souffrir des tyrans de ce monde, tandis que d'autres sont tués, brûlés et meurent pour Jésus-Christ; mais en esprit je souffre plus qu'eux du prince de ce monde. Que notre Dieu, père de Notre-Seigneur Jésus-Christ, soit béni pour toutes choses, qu'il accomplisse en moi sa volonté l Mon. Dieu ! fais que cette volonté, .je la trouve bonne et agréable. Amen. JeanPomeranus, qui est ici seul avec moi et les chapelains, vous salue. Non, nous ne sommes pas seuls, puisque Christ, vos prières et celles de tous les saints et des anges sont avec nous, visiblement, efficacement. »

(21 août à Agricola.)

« Je vous supplie, au nom de Christ, de m'aider de vos prières contre Satan et ses anges qui m'accablent outre mesure, afin que Christ, qui m*a élu jusqu'ici pour faire con* naître son Évangile, ne me délaisse point; mais qu'il glorifie

S66 LIjTHER.

son nom dans ma Êdblesse, soit par ma mort, soit par ma vie. Je ne demande pas cela en vain, car j*ai besoin des prières et des secours des saints dans lesquels je vénère et adore Christ. »

(26 août, à HauMmann.)

« La peste est beaucoup moins grande qu^on le dit. C'est la fuite et la crainte inouïe des nôtres qui ont répandu cette rumeur. Satan nous combat; ne pouvant, comme il le voudrait, régner par la mort, il règne par la crainte. Que Jésus-Christ le foule sous nos pieds. Amen. »

(19 septembre, à Agricola.)

a Voilà bientôt trois mois que je languis moins dans mon corps que dans mon àme. J'écris peu ou point. Satan m'a criblé. »

(8 octobre, à Stiefel.)

« Je vous félicite, cher Jonas, de ce que vous avec changé d'opinion sur Érasme, cette vipère aux brillantes couleurs, mais au dard mortel.. • Gomme je lisais cette partie de votre lettre à ma femme, elle se mit à dire : « Ist nicht der theur a Manne zur Krôten worden? Siehe dal w Elle se réjouit de ce que vous pensez de lui comme moi. Celui qui a dit qu'il ne fallait pas vanter un homme avant son dernier jour, a dit une chose très-sensée... Dieu ne m'a pas encore rendu ma première santé ; il permet encore que l'ange de Satan me tente et me blesse ; mais le Seigneur est là qui protège et soutient.

« Voici des nouvelles de notre peste. Dans l'hôpital, nous n'avons eu que quinze morts, bien qu'on j ait amené près de cent malades. De quarante personnes qu'a traitées maître Bohemus, six seulement ont succombé I «

(19 octobre, à J. Jonas.) « O moi misérable, comment oserais-je me comparer à

Léonhard Kaiser? Un prédicateur verbeux à côté de cet homme puissant qui a mis la Parole en acte ! Qui me rendra digne de vaincre Satan avec une demi-part de son esprit? Béni soit Dieu qui, au milieu de tant de calamités, nous a donné en lui le spectacle glorieux de sa grâce, afin qu'il ne paraisse pas qu'il nous a abandonnés. »

(27 octobre, à Michel Stiefel.)

tt Christ nous a exaucés, et, par sa miséricorde, il adoucit notre peste. Priez pour moi, misérable et abject ver, tourmenté par un esprit de tristesse, par la volonté miséricordieuse du Père, à qui soit gloire dans ma misère ! La seule chose dont je puisse me glorifier, c'est d^avoir enseigné purement la Parole de Dieu, de ne Tavoir point falsifiée par amour pour la gloire ou les richesses. J'espère que Celui qui a commencé son œuvre en moi aura piété à la fin, puisque je ne recherche et ne désire que mon Dieu propice. Saluez tous les frères, et recommandez-nous à leurs prières. Que Jésus-Christ, qui nous a appris à enseigner son Évangile malgré les fureurs de Satan, nous enseigne aussi à y croire d'un esprit sûr et libre. C'est en lui qu'il faut nous confier au milieu de cette génération dépravée et perverse.

« Je crois Zwingle digne d'une sainte haine... Je n'ai pas lu encore VHyperaspistes (d'Érasme) . Infirme de Jésus- Christ, je vis à peine et je ne puis ni lire ni écrire. Dieu &it passer sur moi tous ses flots. Et ceux-là mêmes qui devraient avoir pitié de moi me mortifient encore dans ma contrition. Que Dieu ait pitié d'eux et les convertisse ! Amen. »

(27 octobre, à Mel.)

« S'il plait à Dieu, mon Amsdorf, que moi qui jusqu'ici consolais tous les autres, je sois indigne de consolation, que sa volonté soit faite ! Je ne demande qu'une seule chose, et il faut la demander avec moi, c'est que mon Christ fasse de moi ce qu'il lui plaira, qu'il m'accorde de n'être jamais

ingrat ou ennemi, moi qui jusqu^ici Tai enseigné et adoré avec tant de zèle et de ferveur, Lien que je Taie souvent offensé par la grandeur et la multiplicité de mes péchés. Satan demande qu'on lui livre un autre Job; il cherche à cribler saint Pierre avec ses frères; mais Christ lui a dit : « Respecte son àme », et ù moi : « Je suis ton salut. » Toute mon espérance est qu'il ne s*irritera pas de mes péchés. Je désire répondre aux Sacramentaires ; mais je ne le pourrai aussi longtemps que je ne serai pas plus fort d'esprit.

« Ma maison commence à être un hôpital. Anna, la femme d'Augustin, y a pris la peste; mais elle revient à la vie. Marguerite Mochinn nous a donné des craintes; elle avait un apostème et d'autres signes; elle est aujourd'hui convalescente. Je crains beaucoup pour ma Catherine qui doit bientôt accoucher. Voilà trois jours que mon petit (ils malade ne mange rien; on attribue cet état à la dentition, mais dans une pareille situation on peut aussi tout craindre. La femme de Georges, le chapelain, toute proche de ses couches, a été saisie par la peste ; pourvu que l'enfant vienne à bien ! Que le Seigneur Jésus l'assiste dans sa miséricorde ! Ainsi, des combats au dehors, des craintes assez vives au dedans. Christ nous visite. Notre seule consolation à opposer aux fureurs de Satan, c'est la certitude d'avoir pour nous la Parole de Dieu ; et s'il tue nos corps, du moins les âmes des croyants seront-elles sauvées... A Wittenberg, à la Toussaint, dixième anniversaire de le chute des indulgences. Nous buvons au souvenir de ce jour, nous consolant les uns les autres. »

(1^'^ novenibi*e, à Amsdorf.)

(c Dimanche, j'ai été tout éperdu quand j'ai vu la femme de Georges le chapelain avorter, puis mourir avec son enfant, d'une double mort, de la douleur de l'enfantement et de l'intoxication de la peste. Christ n'a écouté ni nos

larmes ni nos prières. Elle est morte consolée , pleine de foi et d^espérance ; elle est allée à Christ. Tous étant frappés de terreur, j^ai pris chez moi le chapelain avec sa famille. Ma Catherine est jusquUci courageuse et en bonne santé. Mon petit Jean est malade depuis huit jours, d'une maladie dou* teuse dans des jours tels que ceux-ci. On dit que ce sont les dents 9 et il &ut bien le croire. Hier et aujourd'hui, après la mort de la femme du chapelain, nous n'avons eu aucun décès. Christ veuille que ce soit la fin! Au faubourg des Pécheurs, la peste a cessé, les noces recommencent; ils se livrent à la joie, mais on ne peut pas encore avoir de certitude. Car, il y a huit jours, elle avait aussi cessé dans la ville ; à peine avions-nous un décès par jour, lorsque tout à coup, le vent changeant, en un seul jour douze personnes sont mortes, la plupart, de jeunes enEeints... Si vous ne regardez qu'aux choses visibles, la peste est dans ma maison. En réalité, c'est la vie, c'est le salut, bien qu'avec des tentations. Catherine vous salue et demande pourquoi vous ne venez pas nous visiter. Poméranus vous salue; aujourd'hui il

purge. »

(4 novembre, à J. Jonas.)

« Nous espérons que la peste va finir; car elle frappe d'une façon intermittente. Un jour elle sévit, le lendemain elle est plus douce. Nous sommes livrés à des craintes diverses, moi j'ai mes tentations et la sollicitude pour ma femme qui doit bientôt accoucher. Priez pour nous. J'ai eu trois fois la peste dans ma maison. Mon petit enfant a été plus de huit jours malade. Il ne mangeait pas et ne pouvait que boire. Je désespérais de lui, mais il commence à mieux aller. Je souffre depuis des mois de cette tempête dans mon àme et de la faiblesse d'esprit... Poméranus vous salue affectueusement, il habite chez moi depuis que l'épouse du chapelain est morte au presbytère, non à cause de lui, mais à cause de moi, afin qu'il console ma solitude. «

(7 Doyemlire, à Haussmann.) II. S4

« Érasme et les sacramentaires écrivent contre moi. Ils font bien de me fouler aux pieds, moi misérable; il faut qu'ils suivent l'exemple de Judas et qu*ils me forcent à m^écrier avec Jésus-Christ : • Ils ont persécuté Imnocent et «(le pauvre; ils ont mortifié celui qui avait le cœur contrit. » Je porte la colère de Dieu, parce que j*ai péché contre lui. Le Pape et César, les princes et les évéques, le monde entier me hait et m'attaque. Ce n'est point assez ; il faut que mes frères m'accablent aussi I Mes péchés, la mort, Satan avec ses anges, sévissent sans trêve contre moi. Et que sera-ce qui me sauvera, qui me consolera, si Christ lui-même, à cause de qui ils me haïssent, me délaisse aussi? Mais noD : il ne m'abandonnera pas, moi, misérable pécheur, le dernier des hommes, je pense. Oh f plût à Dieu qu'Érasme et les sacramentaires pussent éprouver, pendant un seul quart d'heure, tout ce que mon pauvre cœur endure 1 Je suis assuré qu'ils se convertiraient. Voilà, mes ennemis sont forts; ils versent dans mon àme douleur sur douleur; ils poursuivent celui que Dieu a frappé ! Mais assez de plaintes. Je ne dois pas être impatient sous la verge de Dieu qui frappe et guérit, tue et fait vivre. Qu'il soit béni dans sa sainte et parfeite volonté I

tt II est impossible que celui qui hait le monde et son roi ne plaise pas à Christ. « Si nous étions du monde, le « monde aimerait ce qui est de lui. » — J'ai quelque crainte pour les couches de ma femme ; l'exemple de la femme du chapelain m'effraye, mais le Tout-Puissant a fait de grandes choses en moi; grandes sont aussi celles qu'il tant que je porte. Que mon Christ, que j'ai prêché purement et que j'ai confessé, soit mon rocher et ma forteresse! Amen. »

(10 novembre, à Juste Jonas.)

« Ce n'est pas un vulgaire démon qui s'e^t jeté sur moi; c'est leur prince lui-môme. Si grande est sa puissance et sa science des Écritures, que si je n'eusse été soutenu par la parole des autres, ma propre science n'y eût passulfi.Je

SA VIE ET SON ŒUVRE, STl

VOUS dis cela pour que vous ne cessiez de prier ppur moi... Ma Retta a commence aujourd'hui à sentir les douleurs de Tenfantement. Que Dieu soit avec nous! »

(17 novembre, à Haussmann.)

tt Par la misëricorde de Dieu, je suis assez bien de corps; quant à l'esprit, je n'en sais rien; j'ignore ce que je ferai... Je m'inquiète peu du monde, du Pape, de César et des rois; je soupire après Christ, après sa grâce, après son salut.

« Je pense vous avoir envoyé Genèse; j'ai bientôt terminé Zacharie. Je réponds aux fanatiques, avec une [profession de ma foi; Satan voudrait et fait en sorte que je n'écrive plus... Mon frère, priez pour moi. »

(22 novembre, à Link.)

a Je sais que la tentation m'est nécessaire afin que je sois humiliéy et Dieu glorifié; mais il ne faut pas que j'y succombe. Jésus m'aime, bien que j'aie fait et fasse encore des choses qui sont de Satan. Il est miséricordieux, il pardonne. Quant à ce que j'ai fait contre Satan pour Christ, je ne m'en repens pas et ne lui demande pas grâce; car c'est un homicide et le père du mensonge... C'est admirable, comme Satan se transfigure en ange de lumière, en Christ lui-même, et combien il exerce ses forces contre moi pour me perdre. »

(2 novembre, à Eberbard firisger.)

« On m'annonce en ce moment une petite fille de ma Catherine. Gloire et louange au Père dans les cieux. Âçien. Des couches heureuses, q*ioique douloureuses. Mon petit Jean est guéri et joyeux, la femme d'Augustin est rétablie, enfin Marguerite Mochinn a échappé à la mort d'une manière inespérée. Nous avons perdu dix porcs. Christ, notre consolation, fesse que. la peste se contente de ce tribut. Moi, je suis toujours, comme dit TÂpôtre, mort et pourtant rivant. . . Les étudiants nous reviennent peu à peu. w

(LO décembre, 4 Jonas.)- ..«i - S4.

a Le 10 décembre, à dix heures, ma Catherine m^a donné une petite fille. On l'appellera Élisaheth : c'est le nom de la mère de Jean-Baptiste. La peste a cessé. »

(13 décembre, à Spal.)

« La peste a cessé. •• Je ne suis pas encore délivré de mon épreuve; je ne désire pas rétre, si c'est à la gloire de mon DieUy mon très^doux Sauveur. »

(14 décembre, ù Haussmann.)

« Revenez donc, la peste est vaincue ; tous ceux qui ont fui reviennent en foule; demain le magistrat, puis Tacadémie... Pour moi, je suis sain de corps; quant àTàme, selon que Christ m*aide; il me tient et je le tieus par un fil léger. Satan, par contre, se suspend à moi par un câble trèsfort et cherche à m'entrainer dans Fahfme ; mais grâce à vos prières. Christ l'emporte... Vengez-moi en confondant son orgueil, moi qui vous ai tous vengés en dénonçant son

aituce. »

(S9 décembre, à Jonas.)

« Ma tentation est bien adoucie, mais à certaines heures

elle revient plus terrible. »

(31 décembre, à Jonas.)

« J'écris une seconde fois contre les fanatiques et aussi contre les anabaptistes. Rien de nouveau, si ce n'est qu'on dit que le Turc envahit la Hongrie avec de grandes forces.»

(31 décembre, k Haussmann.)

« J'ai reçu votre lettre consolante. Que Christ vous rende la pareille! Cette tentation a été des plus graves. Dès mon eiifiainço je la connaiS| mais j'espérais qu'elle ne s'aggraverait pas autant '• »

(1*' janvier 1528, à Viscampius.) ' Db W., m, 155, 173, 186, 189, 190, 191 , 193, 195, 200, 205, 2iO,

Le retour de ses amis, sa santé raffermie à peu près, sa sollicitude pour son Évangile menacé, la naissance de sa petite fille, si ardemment attendue, relevèrent insensiblement son esprit déprimé; il se reprit lentement à vivre, à espérer, à combattre. La pauvre enfant, née en des jours mauvais, au milieu même de la peste, ne vécttt pas longtemps; elle mourut quatre mois après.

« 3 avril 1628.

« Ma chère petite Elisabeth est morte; c'est extraordinaire comme sa mort m'a rendu Tâme triste, presque féminine. J'éprouve comme une grande pitié pour elle. Je n'aurais jamais cru que les parents pouvaient avoir l'âme si tendre envers leur progéniture. Priez pour moi *. »

Il fit graver sur la tombe de l'en&nt ces simples mots :

« Hic dormit Elisabeth Jiliola Lutheri. »

Sa constitution très-ébranlée ne se remit que lentement. II demeura faible, avec des retours subits de ses tentations, et de constantes indispositions de corps, vertiges, hémorrhoïdes, catarrhes, insupportables et perpétuels bourdonnements d'oreilles : « Si c'est un don apostolique, disait-il, d'être angoissé du démon, fréquemment aux portes de la mort, je puis certes me glorifier d'avoir cette ressemblance avec saint Paul et saint Pierre*. »

C'est pourtant durant ces années d'accablement et de tentations spirituelles qu'il poursuivit sa grande lutte contre les enthousiastes et les sacramentaires avec une vigueur de pensée extraordinaire. Son esprit s'était concentré sur ce

212, 213, 215, 216, 217, 219, 221, 222, 225, 2Vl, 2W, 2VS, 2V9, 251, 254, 250.

» Dk W., IIÏ, 305.

« De W., III, H3.

point capital : sauver son Évangile des excès et le défendre contre les fanatiques, comme il Tavait défendu contre les papistes ; et de son cœur outré jaillissaient ces écrits polémiques d'une importance extrême qui caractérisent et, à la fois, limitent son œuvre.

Sa polémique contre les catholiques, qui jadis était le but de sa vie, n'occupe plus, à cette heure, qu'une place secondaire dans ses préoccupations. Pensant avoir tout dit, il jugeait désormais inutile de faire la lumière à un monde qui, par endurcissement de cœur, se refusait à Faccepter. II laissait volontiers ses amis batailler à sa place, se bornait à recommander leurs écrits dans de vives préfaces*.

On se rappelle qu'en 1525, sur les vives instances de ses amis et particulièrement du roi Christiem, de Danemark, Luther avait écrit au roi d'Angleterre, Henri VIII. On lui avait assuré que le Roi était, depuis quelque temps, fort porté pour la doctrine évangélique ; on lui avait conseillé de Tapaiser par une démarche respectueuse et de mettre ainsi dans son parti ce prince orgueilleux qu'il avait tant offensé publiquement. Sa lettre, écrite à la même époque et sous l'empire des mêmes illusions que celle qu'il avait adressée au duc Georges, était humble à l'excès, dépassait la mesure, néanmoins ferme quant à la doctrine.

a J'ai follement agi, lui disait-il, en écrivant contre Votre Majesté; et maintenant que je sais, par des hommes dignes de foi, que le livre publié sous votre nom n'est pas de vous, j'ai honte de m'être laissé entraîner. Je me jette aux pieds de Voire Majesté ; je la supplie, au nom de Christ et de sa croix, de vouloir bien me pardonner; et si la chose peut lai

' En autres : PréFace à une satire contre le Pape et ses membres. « II faut, disait-il, fouler Rome aux pieds, comme de la boue, comme la sanguinaire Jézabel. » 1526. Erl., XXIX, 287.

Préface aux prophéties de Jean Lichtenberger. 1527. Erl., LXIII, 250.

Préfiace à la vision de Nicolas de Flue. 1528. Erl., LXIII, 260.

Préface au livre deN. Spenglersur le Dro/f canonique. 1830. Erl., LXIII, 287. Etc.. etc.

être agréable, je suis disposé à faire une rétractation publique de ce que j'ai avancé contre elle. Quelque cbélif et méprisé que je sois, j'ai été sollicité d'écrire à Votre Majesté par l'avis que j'ai reçu, qu'elle favorisait la cause de l'Évangile, et qu'elle avait conçu de l'indignation pour ces mauvais esprits qui combattent la Vérité et la doctrine évangélique. Cette nouvelle a été pour moi comme un vrai Évangile, je veux dire une nouvelle qui a réjoui mon cœur. Dieu veuille affermir Votre Majesté, afin qu'elle se livre de toute son àme h l'Évangile pour lui obéir et pour le soutenir. Qu'il la préserve de se laisser séduire par les discours empoisonnés des flatteurs et des hypocrites, dont toute la religion consiste à orier : « Luther est un hérétique. »

« Je souhaite plutôt que Votre Majesté pense et dise en •elle-même : « Quel mal enseignerait Luther, puisqu'il ne « dit autre chose, sinon qu'il faut que nous soyons sauvés par a la foi en Jésus-Christ le Fils de Dieu, qui a souffert, qui est 4< mort et qui est ressuscité pour nous selon les clairs témoi- « gnages des saints Évangiles et des apôtres? » Tel est, en effet, le point capital de ma doctrine et le fondement sur lequel j^édifie, en préchant la charité à l'égard du prochain, Tobéissance à l'égard des supérieurs et la mortification de la chair pécheresse, comme nous l'enseigne la doctrine chrétienne. Qu'y a-t-il d'injuste ou de mauvais dans cette doctrine? 11 ne feiut point se précipiter, il fout examiner ce que je dis, avant que d'en juger. Pourquoi ne veut*on pas m'écouter, et pourquoi me condamne-t-on sans m'avoir entendu, sans m'avoir convaincu d'erreur? — Vous savez, Sire, qu'il y a de grands princes en Allemagne, des yilles libres et des gens éclairés qui ont adopté mes sentiments, et qui, Dieu merci, aimeraient mieux souffrir que de me laisser condamner. Je souhaite que Notre-Seigneur Jésus* Christ ajoute Votre Majesté à ce nombre, et qu'il la sépare de la troupe des meurtriers d*àmes, etc. »

La réponse du roi Henri VIII coupa court à ses illusions.

376 LDTHBB.

La partie était belle pour le monarque irrité. Il en profita sans ménagement, accabla Luther de son royal mépris.

« Vous avez raison de rougir de votre écrit, lui disait-il, et plus encore de tous vos livres, remplis de honteuses erreurs et d'hérésies stupides. Je confesse avec joie avoir écrit contre vous cet ouvrage qui m'a valu les applaudissenients de toutes les âmes pieuses et celles du Saint-Siège de Rome. Ce n^est pas d'aujourd'hui que j'aime l'Évangile, car c'est grâce à lui que j'ai combattu et réfuté vos abominables hérésies. Vous me dites que vous avez honte de lever les yeux sur moi. Je m'étonne que vous osiez les lever sur Dieu et sur les hommes de bien, vous qui, pour satisfaire votre honteuse passion, avez déshonoré une nonne consacrée à Dieu et avez fait d'elle une vile prostituée, etc. »

L'affaire n'en resta pas là. Emser (avec Gochiaeus), tou* jours à l'affût d'une occasion pour venger ses vieilles injures, publia la lettre de Luther, la réponse méprisante du Roi, avec une préface pleine d'invectives, et sous ce titre trompeur : Lettre de Martin Luther au roi d'Angleterre, dans laquelle il s'humilie^ demande grâce au Roi pour l'avoir dij-^ famé, et lui ojjre de se rétracter. Cela fit scandale.

Luther, qui soupçonnait Érasme d'être Fauteur ou tout au moins l'instigateur de cette odieuse lettre, ne s^en émut pas trop. La seule chose qui le peina fut qu^on pût croire qu'à un moment quelconque, il avait renoncé à son Évangile. Il répondit donc au Roi, ou plutôt au public, brièvement et avec toute sa fougue {Réponse à Técrit calomnieux du roi d Angleterre^) : »

« Je me serais tu sur ce livre du roi d'Angleterre, comme je l'ai fait pour tant d'autres écrits envenimés qu'on publie contre moi, si l'on ne m'accusait d'avoir rétracté ma doctrine. C'est une chose que je ne supporterai jamais. Attaquez ma personne, j'y consens, ma personne ne doit que se taire

* Âuf des Kônigs %u Engeland Làsterschrift TUeL Erl., XXX, 1 s».

et souffrir; mais si tous touchez à ma doctrine, j'élèverai la voix, je crierai, et que Dieu me préserve d'être patient et doux! Non, non, aussi longtemps que je sentirai une goutte de sang dans mes veines, je dirai : Non, dussé-je froisser tous les rois, tous les empereurs et tous les princes de ce monde* — Aussi vrai que Dieu vit, ni roi ni prince ne doivent penser que Luther s'humiliera devant eux pour sa doctrine et leur demandera grâce, comme s'il avait enseigné Terreur. Ici je ne cède à personne. Ma doctrine, c'est la seule chose que je défende, non-seulement contre les princes et les rois, mais contre la fureur du diahle. Je n'ai que cela au monde, qui garde, fortifie, réjouisse mon cœur. Pour ce qui concerne ma personne et ma vie, je sais mieux que personne que l'une et l'autre est pécheresse, et ne mérite point d'être exaltée. Oui, je suis un pauvre pécheur, et je laisse à mes ennemis la gloire d'être des Saints et des Anges. Si je m'abaisse ainsi, c^est devant Dieu et ses élus, non devant le monde et les incrédules. Devant le monde, je suis saint aussi et je veux l'être. « Je m'étais laissé persuader que le roi d'Angleterre s'était converti et penchait vers l'Évangile. Je me suis donc humilié devant lui, selon l'exhortation de saint Paul, comme un chrétien doit le faire devant un autre. J'en suis, hélas ! pour mon humilité, mais je ne me suis fait aucun tort. Celui qui nous juge tous, les mendiants et les rois, est là-haut, qui rendra sa sentence. Le roi de Danemark, Ghristiern, mon gracieux Seigneur, avait fait naître en moi de si grandes espérances, m'avait tant sollicité en m'assurant qu'une lettre conçue en termes respectueux ne manquerait pas de pro» duire un bon effet, qu'enivré de ces paroles, je me dis : Qui sait? 11 y a douze heures dans le jour; si tu pouvais en saisir une favorable pour gagner le roi d'Angleterre, ne devrais^ tu pas en profiter ? C'est ainsi que , par bêtise , j'ai écrit cette lettre, lettre inutile, lettre perdue. J'ai jeté, comme le dit l'Écriture, mes perles aux pourceaux, et ceux-ci se sont rués sur moi.

378 LCTHBR.

« Ce n'est du reste pas la première fois que pareille chose m'arrive. Je me suis humilie deyant le duc Georges, humilie aussi à Augsbourg devant le cardinal, humilié à Worms, et m'en suis toujours mal trouvé. Pauvre Luther! ne cherche donc pas des saints Jean Baptiste dans le palais des rois ni sous des hahits de soie! Quelle bêtise de ma part de me laisser si Cacilement entraîner à flatter tous ces hobereauxy et de ne pas suivre mon propre sentiment, c'està-dire de rendre coup pour coup aux tyrans ! Eh bien ! réunissez-vous donc pour me harceler et pour me chasser; vous poursuivez une belle pièce de gibier. Dès que Luther sera aux abois, vous aurez gagné. Mais non; quand tout le monde prendrait mon parti et m'abandonnerait ensuite, je puis voir cela sans surprise, sachant qu'il ne m'était pas attaché dans un temps où j'étais seul. Je puis vivre et mourir avec d'autant plus de joie, que je vis et que je meurs avec cette assurance dans mon àme, que j'ai cherché le bien du monde avec empressement, et que j'ai contribué à rendre claire l'Écriture sainte et la Parole de Dieu, comme elle ne l'a point été depuis mille ans... Je vous en prie encore une fois; pour l'amour de Dieu, ne vous inquiétez plus de Luther; car ce n'est pas, en vérité, Luther que vous pourchassez. Quand vous seriez dix mille mondes entassés l'un sur l'autre, il faudra bien que vous laissiez subsister sa doctrine. Mon corps sera bientôt consumé; mais ma doctrine vous consumera ^ »

Emser, Cochlaeus, Faber, confesseur du roi Ferdinand, puis évéque de Vienne, et d'autres encore, se firent les défenseurs officieux de la majesté royale outragée. Luther ne répondit pas. L'année suivante, et plus longtemps encore, ils renouvelèrent leurs calomnies sur son mariage. Alors surgit toute une littérature ignoble, en prose, en vers, littérature équivoque, fangeuse, par laquelle on essayait de le

' Voir Walch., XIX, 20, 472 ss. — Erl., XXX, 1 ss. — Db W., H. 664; III, 12, 23 ss., 156« 161, 163, 178.

dëshonorer. On lui envoyait à lui-même, à sa femme, ces écrits impurs. Il les méprisa. Ses amis n^eurent pas, comme lui, la sagesse du silence et ne gardèrent pas toujours la même réserve *.

Les quelques écrits de polémique anticatholique qui sortirent de sa plume dans cette période (1525-1530) sont relatifs à des points de doctrine particuliers :

En 1525, des observations très-vives sur les bulles du pape Clément YII, prescrivant un jubilé et] accordant de nouvelles indulgences '.

En 1526, une réponse à Técrit d'un comte d'Henneberg sur les vœux monastiques.

« La vraie mortification, y dit-il, c'est le combat spirituel, le travail, la peine, le souci dans la vie ordinaire '. »

Dans la même année, deux sermons sur les chapitres xv et XVI du livre des Actes des apôtres, relatifs aux bonnes oeuvres, à la foi, à la liberté chrétienne. Il y montre quelles difficultés Tapôtre saint Paul a eues pour déraciner les opinions judaïsantes de la première Église.

En 1527, sa lettre de consolation aux chrétiens de Halle, h Toccasion de la mort de Winckler, et Tannée suivante, une réponse à un mandement de Tévéque de Meissen, touchant le retrait du calice dans la communion des laïques^, réponse impétueuse, ironique, où il dénie à TÉglise le droit de rien établir contre la Parole de Dieu , et dans laquelle il compare rÉglise ancienne, sainte, savante, pauvre , à celle d'aujourd'hui, où des évêques ne connaissent pas même le catéchisme.

* Voir la liste de ces dégoûtants pamphlets, dans Ukbrt, Z>. M. Luther*s Leben, etc., I, 190 ss.

* Frl., XXIX, 297.

* Erl., XXIX, 318.

4 Bericht an eînen guten Freund Ton beider Gestalt, etc. Erl., XXX, ^73.

« Combien de fois ne nous sommes-nous pas offerts de nous soumettre à tout ce que Ton pourra nous prescrire, sous la seule réserve que le Pape et ses partisans ne nous contraigpnissent pas à enseigner ou à vivre -d'une manière contraire à la Parole de Dieu ? Enfin par surcroît de cornplaisance et afin quMIs voient bien que nous n^agissons pas par caprice, nous nous offrons même h observer le jeûne du carême, au cas que les souverains en fissent une ordonnance civile. J'appelle ordonnance civile celle dont le but est d'établir le bon ordre dans le monde et dans TÉtat, sans chercher à s'en prévaloir devant Dieu.

« Les ordonnances du Pape ne sont nullement pour nous un fardeau; mais ce qui pour nous est intolérable, c^est qu'on prétende s'en faire un mérite devant Dieu, et par elles rendre les hommes meilleurs. »

Il conclut en ces termes : « Ainsi je vous exhorte et vous prie, mes chers amis, de persévérer dans votre foi. Quand vous n'auriez d'autre raison pour vous séparer de leur Église, il doit vous suffire de savoir qu'ils répandent le sang innocent, et qu'ils se rendent coupables d'un crime qui, comme le sang d'Abel, crie sans cesse vers le ciel... Cette seule considération n'empêchera, s'il platt à Dieu, de jamais rentrer dans le papisme, et quand j'y aurais été jusqu'ici et que je n'aurais rien trouvé à redire à leurs doctrines, je me séparerais d'eux à cause du sang qu'ils répandent, pour ne pas m'en rendre complice... Sourds à toute réforme, ils se roidissent aujourd'hui, cherchent à maintenir leurs erreurs et leurs abus par le fer et le feu, pourchassant, persécutant, tuant les hommes innocents. Dieu nous préserve de faire cause commune avec eux! »

Rome, à ses yeux, était bien vaincue. Toute son attention était désormais pour ce péril nouveau qui avait éclaté avec rinsurrection de Mûnzer. Il voyait là un monde sombre, imbu de doctrines pernicieuses pour la société, monde dan-'

SA VIK bT SON UëUVRE. 381

(j^ereux, qui grandissait daos le silence, recrutait ses adhérents dans le mystère et mettait en échec rÉvangile. Chez tous ces adversaires nouveaux, quels qu'ils fussent, sacramentaires ou anabaptistes, il croyait retrouver Tesprit qu'il avait combattu chez Mûnzer.

Les anabaptibtes faisaient de rapides progrès dans les pays d'où la Réforme était bannie et où elle était persécutée. La haine du clergé les confondait avec les luthériens. Luther avait été rendu» de bonne heure, attentif à leur succès parmi le petit peuple. Leur constance extraordinaire dans les persécutions, la manière dont ils savaient mourir Tétonnaient. 11 voyait dans cette vertu même un fruit de Tesprit du mal.

« La nouvelle secte des anabaptistes s^accrolt étonnam* mant, grâce au courage de ceux qui vivent, à Taudace de ceux qui périssent par le feu et Teau* (31 décembre 1527.)

« Dieu, sans doute, aura pitié de ces malheureux hommes, captifs de Satan. Des scènes semblables à celles que vous me narrez se passent en Bavière. On ne peut les contraindre ni par le fer ni par le feu. Ils abandonnent femme, enfants, famille, biens. Satan se démène comme si nous étions à la dernière heure du monde. Mon avis est que vous ne devez pas les livrer au magistrat; ils se livrent assez d'eux-mêmes... Il y a chez tous ces hommes un rcbte de l'esprit de Mùnzer : ils prêchent comme lui l'extermination des impies et le règne <les saints sur la terre. (27 janvier 1528, à Hess.)

K Je pense que la fermeté des anabaptistes mourants est semblable à celle que saint Augustin nous révèle chez les donatistes, et Joseph chez les Juifs, lors de la destruction de Jérusalem* 11 est indubitable que tout cela est l'œuvre de Satan, surtout là où ils meurent, le blasphème contre le Saint Sacrement à la bouche. De saints martyrs, comme notre Léonard Keiser, meurent avec humilité, avec crainte et une grande douceur d'âme à l'égard de leurs ennemis. Eux, au contraire, mettent de la haine et de la colère dans

38i f^UTHER.

leur tënacitë, et c^est ainsi qu'ils meurent ^ » (12 mai 1828, à Link.)

Sa polémique contre Tanabaptisme naissant se borna néanmoins à quelques écrits d'assez peu d'importance : une lettre à deux pasteurs qui rivaient en pays papiste (1528), et une préface au livre que J. Menius publia en 1530 sur les principes de cette secte. — Un nommé Balthazar Hubmeyer, qui jouissait d'un {jrand crédit auprès des siens et qui plus tard fut brûlé à Vienne, avait publié un livre sur la réitération du baptême, dans lequel il assurait que Luther était dans les mêmes sentiments que lui. Luther prit occasion de ce livre pour exprimer très-rapidement son opinion sur l'anabaptisme et ses vues sur le baptême des enfants.

« Ce n'est point à nous, y disait-il, à prouver que le baptême des enfants est légitime. Ce sont eux, au contraire, qui par la Parole de Dieu doivent prouver qu'il ne l'est pas; car ils ont contre eux le long usage qui remonte au temps des apôtres et qui s'est légitimé dans l'Église, par d'innombrables bienfaits. C'est ainsi, d*ailleurs, que j'ai renversé les couvents et la messe. Ils nous font sans cesse cette objection, que les petits enfants n'ont pas la foi I Gela est-il bien sérieux ? Jésus-Christ n'a-t-il pas dit que le royaume de Dieu leur appartient? Jean-Baptiste n'avait-il pas la foi dans le sein de sa mère? etc., etc. »

L'importance de cette lettre n'est point dans sa partie dogmatique, mais dans l'expression très-vive de sa répulsion contre toute persécution religieuse. « On n'a pas le droit, dit^il, d'égorger, de brûler, de faire mourir si impitoyablement ces misérables. II faut laisser chacun croire ce qu'il veulp. S'il ne croit pas bien, il sera assez puni par le feu de l'enfer. Pourquoi les martyriser encore par des peines cor^ porelles? surtout s'ils n'errent que dans des matières de foi et s'ils ne sont pas coupables de sédition l Bon Dieu ! qu'il

. «De W.,III,«58, 26a,3il*

est aisé de tomber dans Terreur, et de se laisser enlacer dans les pièges du Diable 1 C'est avec la Parole de Dieu et TÉcriture qu'il feut leur résister; le feu n'y fera que peu de chose '. »

En dépit de sa maladie et de sa grande activité extérieure, Luther, durant ces années, trouva du temps pour continuer ses chers travaux sur la Parole de Dieu. Dans ses cours à l'Université qu'il n'interrompit jamais, même pendant la peste, il expliquait les petits prophètes, l'EccIésiaste de Salomon, ft un problème de la vie », le prophète Ésaïe, le Cantique des cantiques, les Épitres à Tite et à Timothée; il publiait ses beaux commentaires sur Jonas, Habacuc, Zacharie, et poursuivait avec ardeur sa traduction de TAncien Testament '• Chaque dimanche et un jour dans la semaine, il prêchait sur les Péricopes et sur les livres de Moïse'...

' Von der Wiedertaufe, an zween Pfarrherrn. Erl., XX VI, 254 ss. — Préface au livre de J. Menius. Erl., LXIII^ 290.

2 Voir les déteiU dans KosTua, II, i54> et ss.

3 M athésius raconte que dans les premiers jours de janvier 1530 il cessa» subitement «es prédications, irrité de trouver en AVittenberg « une nou* velle Gapernatim ». Il fallut l'intervention de l'Électeur pour les lui faillereprendre.

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