‹ Luther, sa vie et son œuvreChapitre 37 sur 43 · LES TURCS · texte numérisé non relu

LES TURCS

Les quatre années qui suivent la diète ' de Spire (1526- 1530) sont très-fëcondes de travail pénible, de douleurs incessantes pour Luther, de succès considérables pour la Réforme* Celle-ci gagne de proche en proche et s^organise, dans le Holstein, la Silésie, une partie du Brandebourg, les grandes villes du Nord, sous la forte impulsion de Bugenhagen (Pomeranus) et d^Amsdorf, deux hommes admirables de Kdélité luthérienne, inaecessibles à Tesprit sectaire. £lle pénètre partout par la puissance seule de Tesprit, en Autriche, en Hongrie, sur les terres mêmes du duc Georges de Saxe, pourtant si bien gardées. Dans le Brandebourg, la femme de Télecteur Joachim, la princesse Elisabeth, sœur du roi Christiern de Danemark» ardente convertie, persécutée, s'échappe de la prison où son mari la tenait enfermée, et s'enfuit à Witteuberg avec son médecin Ratzeberger* Autant en fait la nièce du duc Georges, la duchesse Ursule de Mùnsterberg.

Ce prosélytisme ardent, que nulle frontière n'arrête, irrite les puissances catholiques. Celles-ci prennent contre le fer-

* HoRTLBDBR, Handiungcn und Àusschreiben v. d, Ursachen des d, Krieys wider die schmalk» Bundesuerwandien. Gotha, 1645» — Mullbr, Hist, v. d. ev. Stànde Frol. u. Àpp. — Walch., XVII, Corp. Réf., I, 1067 ss. ^ KuLLinoER, Réf. Gesch., II. — Plarck, Gesehm des proi. Lehrbegriffts. -^ Hakilk, II. — Jakmks, 111, 106 ss.

ment qui les trouble, des mesures violentes; Thërésie luthérienne est partout poursuivie, Tesprit de persécution s'éveille, le sang coule, les bûchers s'allument.

La mort d'p^ de ces martyrs, nommé Léonard Kaiser (ou Keiser), eut un grand retentissement. Cet homme, issu d'une famille distinguée, avait été vicaire d'un chanoine de Passau, en Bavière. Converti au luthéranisme, il prêcha ouvertement ses nouvelles croyances, fut accusé devant Tévéque, jeté en prison, puis relâché sous là promesse de se taire. Libre, il se rendit à Wittenberg, où il étudia. Deux ans après, appelé dans son pays par son père mourant, il tomba malade en chemin, fut dénoncé par le curé du lieu et de nouveau arrêté. On lui fit longuement son procès. Languissant dans sa prison, il désirait et redoutait tour à tour le martyre.

(c Mon vieil homme, écrivait-il à ses amis, est tourmenté comme en enfer; il murmure contre Dieu, comme si Dieu lui faisait tort. L'Esprit, quoique faible, se fait sentir aussi et me console. J'ai bien résolu en moi-même que ni la mort ni la vie ne me sépareront de l'amour de Dieu et de sa Sainte Parole; mais, hélas! il y a douze heures dans le Jour !n

En vain, les plus grands personnages, entre autres le margrave Casimir d'Anspach et les comtes de Schauenbourg, intercédèrent-ils en sa faveur. Condamné le II juillet (1527) à être brûlé, il marcha au supplice avec un indomptable courage et une douceur exquise, priant pour ses bourreaux, demandant au peuple de chanter le Veni, Spiritus. Quand la flamme Tenveloppa, il poussa un cri : « Seigneur Jésus, je suis à toi, sauve-moi. »

Cette mort fit sur Luther une impression profonde. Il avait écrit au martyr durant la captivité de celui-ci, et tout accablé de ses douleurs et de ses soucis» il enviait sa fin. ttOh! misérable I que je suis loin de ressembler au bon Léonard Kaiser! J'enseigne et je prêche la Parole, j'en parle et j'en écris, mais lui l'accomplit. Ah! si Dieu m'estimait digne de me donner, non une double part, mais la moitié seulement de son cou-

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rage contre Satan, que j'aimerais à quitter ce monde! Dieu soit béni éternellement pour la grâce qu'il vient de nous manifester, à nous indignes, dans la personne de ce bienheureux. Nous reconnaissons ici qullne nous a pas abandonnés. Priez pour nous; et que le Seigneur Jésus-Christ fesse de nous les imitateurs de ce cher et bienheureux Léonard * . »

Dès lors le branle était donné, et la persécution sévit. L'archiduc Ferdinand, roi de Bohème et de Hongrie, dans un mandement daté de Bude (20 oct.), fait revivre Tédit de Worms, accole dans ses menaces le nom de Luther à celui de Zwingle et aux anabaptistes, édicté contre Thérésie des peinas nouvelles. Albert de Mayence, archevêque de Magdebourg, très-circonspect pourtant ou très-indifférent des choses religieuses, laissa égorger un prédicateur luthérien, Georges Winkler, pour avoir prêché l'Évangile dans sa ville de Halle et administré le Saint Sacrement sous les deux espèces.

Luther, qui suivait tous ces mouvements et qui faisait siennes les souffrances de ses disciples, ne cacha point sa douleur et son indignation. Il pensa même à accuser Tarchevêque de ce meurtre odieux; puis, retenu par ses amis, il écrivit une lettre de consolation aux chrétiens de Halle, sur la mort de leur pasteur : « Il serait indigne , y disait-il, de se taire sur une action aussi cruelle, aussi perfide que celle-là; je veux crier avec ceux qui jettent leur plainte au ciel, jusqu'à ce que Dieu nous écoute [comme il a écouté la voix du sang d'Abel, et jusqu'à ce qu'il fasse justice. Le sang de maître Georges Winkler est une semence qui portera du fruit au

t Db W., II, 616, 623; III, 179, 204, 214. — Voir Er. Leonhard Kaiser im Beyem um des Evangelii wiUen verbrannt, Eine selige Gefchichte Math, Luth, Walch, XXI, 173 ss. (par Michel Stiefel, avec une préface de Luther et un épilop,ue à tous les chers chrétiens). — Seckbrd., 11^ 84. — JiJRO, Deutschiand in der Révolutions période, -^ Cornélius, Munster 9 Àufruhr, II, 53 ss. — Ottii, Annales anabaptici, 1672, p. 44 ss. — Les Anabaptistes ont compté Kaiser parmi leurs martyrs à tort, mais il est vrai aussi qa*on a brâlé en Bavière, à la même époque, de nombreux Anabaptistes.

centuple; et à la place d'un ministre égorgé, on en verra surgir cent autres qui renverseront le règne de Satan ^ »

Dans son commentaire sur le prophète Jonas, il avait dit : « Les princes insensés, séduits par les sollicitations de leur Dieu» exercent leurs fureurs et leurs cruautés avec acharnement. Ils ont formé le dessein de bannir du monde Dieu et son oint, de détruire sa Parole. Ils ont déjà répandu beaucoup de sang innocent, et ils se disposent à en répandre davantage encore; aussi pouvons-nous nous glorifier de ce que la véritable Église chrétienne ne saurait être aujourd'hui méconnue, puisqu'elle est si fortement attaquée, d'un côté par les sectaires et les imposteurs, de l'autre par les tyrans. Des uns et des autres elle souffre des imprécations, des outrages et de la confusion comme elle n'en a peut-être jamais souffert. »

Ces paroles redisaient lés craintes, les appréhensions, l'angoisse du moment, dont son âme était remplie. Les deux partis irrités n'attendaient que l'occasion d'en venir aux mains. Un aventurier la leur fournit et feillît jeter l'Allemagne dans une guerre civile.

Un petit gentilhomme de Misnie, Othon de Pack ', vicechancelier du duc Georges de Saxe, persuada au landgrave Philippe de Hesse, dont il avait gagné la confiance, que son maître, le duc Georges et les princes du parti catholique, le roi Ferdinand, Albert de Mayence, Joachimde Brandebourg, les évêques de Salzbourg, de Bamberg, de Wùrtzbourg, et le duc de Bavière, avaient formé entre eux une ligue secrète pour l'extirpation de l'hérésie (1528). Ils se disposaient, disait-il, à envahir les États de TÉlecteur de Saxe, à dépouiller celui-ci de toutes ses possessions, puis à tourner leurs

« Erl., XXII, «94. — De W., III, 182, 196, 198. 2 Sur Pack. — Strauchii Jd. Disp, de tumullu Packino s, per Otton. Pachium^ 1526 concUato, — Wideburg, Ehrenreilung D, Otto Pack, — Bk., 135. — C. R.y I, 984 ss. — Rankk, ÎII.

t88 LUTHER.

armes contre le landgrave Philippe qu^on traiterait avec moins de rigueur, tant à cause de sa jeunesse qu'à cause de sa parente avec le duc Georges dont il était le gendre. Il lui livra même une copie du traite pour une assez forte somme d'argent. Philippe» se souvenant des précédentes ligues, entraîné peut-être aussi par ses propres désirs, crut la chose, en avertit TÉlecteur de Saxe avec lequel il se hâta de conclure une alliance défensive. Les deux princes mirent sur pied leurs armées, comptant sur le secours du Danemark, de la Prusse, des villes impériales, et résolurent de prévenir par une rapide agression l'attaque dont ils étaient menacés.

Le duc Jean, pourtant, eut des scrupules, des doutes , et consulta son chancelier, le docteur Brîick (Pontanus), ses théologiens, Luther et Mélanchthon. Ceux-ci, bien qu'ils fussent persuadés de l'existence du traité , s'appliquèrent aussitôt à arrêter leur mattre sur une voie dangereuse, à modérer l'ardeur entraînante du landgrave. Luther et Mélanchthon représentèrent au prince, en termes touchants, la folie qu'il y aurait à s'engager dans une guerre, à moins qu'on en fût réduit à la dernière nécessité. « Prenez garde, disaient-ils, quand on a levé tout ce peuple d'hommes armés, il n'est pas facile de l'arrêter. Ne serait-ce pas Satan qui cherche à changer les évangéliques en d'autres Mùnzer ' ? »

Les princes catholiques étaient pris au dépourvu , partant disposés à négocier. Le duc Georges, auquel son gendre avait envoyé copie du traité secret, répondit qu'il était imaginaire; les autres protestèrent également, le déclarant une coupable imposture. Après maints pourparlers et grâce à l'entremise des électeurs de Trêves et du Palatinat, le conflit fut enfin apaisé; l'impétueux Landgrave, qui avait déjà fait irruption sur le territoire de ses voisins, reçut une somme de 100,000 florins pour le dédommager de ses armements. On

I Voir les avis de Luther et de.Mélanchthon. De W., III, 314,316, 319, 322, 323.

l'SA VIE KT SON OEUVaE.* 389

passa par où il voulut, mais dès lors aussi, on comprit que le parti évangélique était deveuu une puissance redoutable, capable de troubler la paix de l'Empire. Quant au malheureux Pack, auteur de tout ce tumulte, abandonné, chassé par le Landgrave, affirmant et niant tour à tour Texistence du traité, selon que l'espérance ou la crainte le faisait parler, il finit, après la plus triste des Odyssées, par tomber entre les mains du duc Georges, dont la haine vindicative le poursuivait de cité en cité. Il fut décapité (en 1536) et paya de sa vie son imposture ou la découverte d'un secret trop tôt éventé.

Cette aventure, compromettante pour le parti évangélique tout entier, eut pour Luther quelques suites désagréables. Croyant, malgré les dénégations intéressées, à l'existence du traité secret, il s'en était ouvert en termes fort vifs à plusieurs de ses amis, entre autres à Amsdorf et à Wenceslas Link :

« Leurs excuses, et celles du duc Georges en particulier ne prouvent rien. Leur esprit, leurs actes, leurs édits, tout ce qu'ils ont fait jusqu'ici, ne nous montrent-ils pas ce qu'ils veulent faire encore? Personne n'ignore qu'ils persécutent rÉvangile et qu'ils désirent la perte de notre prince..* Tout nous indique que le duc Georges est complice ou même l'auteur de ce sanguinaire traité. — Les nobles excuses du duc Georges sont pour moi une confession. Qu'ils nient, quMIs s'excusent, qu'ils mentent! je suis certain que cette ligue n'est pas une pure chimère... Que Dieu confonde ce maître fou qui, semblable à Moab, a plus d'audace que de pouvoir, et s'enfle au delà de ses forces. Nous prierons contre ces homicides ^ »

Link eut l'imprudence de communiquer cette lettre à des amis et même de la lire en chaire. Le duc Georges en reçut une copie. Ce prince, dont rien n'assouvissait l'animosité contre la personne de Luther, blessé aussi des encourage-

« DeW., III, 339, 340.

ments que tous les persécutés de ses États trouvaient auprès de celui-ci ', entra dans une violente colère contre cet ennemi qui sans cesse le bravait. Luther refusa net les explications qu'il exigeait de lui. Un échange de lettres et de brochures irritées eut lieu *, où Luther lui rendit avec usure ses mépris. L^ÉIecteur Jean intervint, mit fin au débat en calmant, le mieux qu'il put, son irritable cousin et en enjoignant à Luther d^avoir à respecter les princes et de ne plus se commettre à Favenir, sans son autorisation, à un débat public avec eux.

Sur ces entre&ites, l'empereur Charles-Quint avait convoqué une nouvelle diète dans la ville de Spire, pour le mois de février de l'année 1529. Les deux objets sur lesquels il appelait les délibérations des États étaient invariablement les mêmes : la guerre contre le Turc et les affaires de la religion. L'instruction donnée à ses commissaires était, comme toujours, dure et menaçante envers le parti évangélique* L'Empereur se plaignait que sou règne eût vu nattre et grandir des doctrines funestes en matière de foi, déshonorantes pour rÉglise; il ajoutait qu'une fausse interprétation du décret de la diète de Spire de 1526 avait engendré des sentiments contraires à la sainte foi chrétienne et donné lieu au soulèvement des sujets contre leurs princes; et afin de prévenir le retour de semblables abus^ il annulait, de son autorité impériale, ce décret.

' Le duc Georges était particulièrement blessé de l'appui que les seigneurs d*Einsiedel avaient trouvé auprès de Luther. Il avait menacé ceux-ci de confiscation s'ils gardaient auprès d'eux des ministres hérétiques et s'ils continuaient à prendre la communion sous les deux espèces. Luther, consulté par eux, répondit qu'ils ne devaient rien faire contre la foi et la conscience, souffrir la tyrannie du duc et porter leur plainte jusqu'à l'Empereur luimême. (De W., III, 265-278.)

* Werantwortung der Mainzischen Biindniss halber, par le duc Georges.

Réponse de Luther : Von heimlich gestohlenén Briefcn, sammt ÀusUgung des 7 Psalm wider Herzog Georgen zu Sachsen, Erl., XXXI ss. V. Seidemann. — Erl., 130 ss.

SA VIE ET SON OEUVRE. 3«l

Forts de cette instruction, les États catholiques relevèrent la tête et ne firent plus mystère de leurs dispositions belliqueuses. Partout les persécutions contre les hérétiques redoublèrent de violence.

La diète s'ouvrit le 15 mars seulement; le roi Ferdinand la présidait. L'Électeur de Saxe s'y rendit, emmenant avec lui Mélanchthon comme théologien. Dès les premiers jours^ les États évangéliques se trouvèrent en minorité ; le parti de la conciliation, à l'entremise équitable duquel on avait dû l'arrêt si doux de 1526, effrayé sans doute parles derniers événements et le menaçant esprit d'entreprise du Landgrave de Hesse, se jeta tout entier du côté opposé; et bientôt la diète rendit un décret conforme à la volonté de l'Empereur : « Le décret de Spire (1526), y était-il dit, ayant été mal interprété et ayant servi de prétexte légal pour justifier des doctrines nouvelles, erronées, et des sectes funestes, il a été résolu, pour obvier à des ruptures et à des dangers ulté rieurs, que ceux qui se sont conformés à l'Édit de Worms s'y conformeront encore dans la suite et y obligeront tous leurs sujets. Quant aux États où la nouvelle doctrine a pris naissance, et d'où l'on ne pourrait la bannir sans donner lieu à des soulèvements et sans s'exposer à des embarras et à des dangers considérables, on leur enjoint de s'abstenir autant que possible de toute autre nouveauté. Le Saint Office de la messe ne sera point aboli; et dans les lieux où l'on a reçu la nouvelle doctrine, il ne sera défendu à personne, soit de lire, soit d'entendre la messe. Les prédicateurs prêcheront et enseigneront l'Évangile selon l'interprétation des auteurs approuvés et reçus de l'Église. »

Cet édit violent reprenait toutes les libertés conquises au prix de tant de luttes, parquait la doctrine évangélique dans des bornes qu'elle ne devait pas franchir, et, ne pouvant l'anéantir, en arrêtait tout au moins l'essor. Les États évangéliques exposèrent en vain leurs doléances, négocièrent. Us n'obtinrent rien, et le roi Ferdinand publia l'édit. Il ne leur

39S LIJTUER.

restait d*autre parti à prendre que celui de se soumettre ou de protester.

Le 19 avril, ils présentèrent à la diète une protestation solennelle, et en appelèrent en même temps à TEmpereur. Six princes et quatorze villes signèrent cet acte : Jean, Élecde Saxe; Georges, Margrave de Brandebourg; Ernest et Françoisi ducs de Lunebourg; Philippe, Landgrave de Hesse, et Wolfgang, prince d'Anhalt. Les villes étaient : Strasbourg, Nuremberg, I31m, Constance, Lîndau, Memmingen, Kempten, Nœrdlingen, Heilbronn, Reutlingen, Issny, Wissenbourg et Winsheim. « Parmi ces villes, remarque Seckendorf, il y en avait de peu considérables; mais leur zèle pour la sainte doctrine évangélique était d'autant plus louable qu'elles se reposaient non sur leurs propres forces, mais sur la bonté de leur cause. Le magistrat de Nuremberg, surtout, se signala par beaucoup de courage et de fermeté; il avait muni ses députés à la diète d*une instruction solide, détaillée, par laquelle plusieurs autres États furent excités à faire éclater le même zèle. »

La protestation invoquait, d'un côté, le décret précédent de la diète, qui, en vue du maintien de la paix, avait heureusement annulé Tédit de Worms, l'unanimité avec laquelle avait été voté ce décret devenu le droit public et la sauvegarde de tous; de l'autre, des motifs sacrés de conscience. « Pour ies choses qui concernent la gloire de Dieu, le salut et le bonheur des âmes, chacun paraîtra devant Dieu et lui rendra compte pour sa propre personne, sans qu'il pût se justifier en alléguant le prétexte spécieux de la pluralité des suffrages... Nous protestons, devant Dieu le scrutateur des cœurs et le juste juge, ainsi que devant tous les hommes et toutes les créatures, que, pour nous, pour les nôtres et pour tous ceux qu'il appartiendra, nous ne pouvons consentir à aucun acte ou arrêt contraire à Dieu, à sa sainte Parole, au salut des âmes, à la bonne conscience, et par conséquent pas au susdit arrêt. Nous déclarons donc

tout ce qui s^est fait comme nul et de nulle valeur. »

Ce grand courage ne fit point revenir la diète de sa résolution; mais les États catholiques, qui ne s^attendaient pas à tant d'ënergie, décidèrent de suspendre les hostilités et de maintenir la paix jusqu'au prochain concile.

La protestation de Spire était plus un acte de foi que de politique. En invoquant le droit sacré de la conscience, les princes protestaient non pour eux-mêmes seulement, mais encore pour ceux dont ils n'avaient pas accepté Talliance (les Suisses). Une lettre écrite le 26 avril par le prince Jean Frédéric à TÉIecteur, ^on père, nous montre à quelle hauteur toutes ces âmes étaient montées.

« J ai appris avec beaucoup de joie, lui disait-il, que le Dieu Tout*Poissant a fiait la grâce à Votre Altesse et à d'autres princes et États de confesser franchement et sans rougir le nom de Dieu et sa Parole, devant tout le monde, par Tacte que vous avez fait dresser, et que Votre Altesse avec les autres États a déclaré vouloir y persister, et ne s'en laisser détourner en aucune manière par tout ce que pourraient faire les hommes. Veuille le Dieu Tout-Puissant accorder gracieusement à Votre Altesse et aux autres États cette constance et cette fermeté pour Tavenir et Ty maintenir jusqu'à rÉtemité. »

Lutlier, pendant que s'accomplissait cet acte mémorable, était resté à Wittenberg, presque indifférent aux agissements des puissants de ce monde, ne croyant ni à la politique ni aux desseins de l'homme dans les choses de Dieu, répugnant surtout à toutes les alliances projetées, n'ayant foi qu'en la force de la Vérité, et attendant toujours la fin du monde :

M On raconte ici que le prince a été expulsé de Spire; on ajoute que son Electorat va lui être ôté ; je n'y crois pas, et je ne le crains point. »

(A SpalatiD, mars.)

« Nous ne savons rien de ce qui se passe à la diète de

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Spire. On parle d*un horrible tremblement ai terre en Carinthie et en Istrie, qui aurait détruit des châteaux, des villes, des régions entières, et brisé la tour de Saint-Marc, à Venise. Si ces récits sont yéridiques, de tels prodiges nous annoncent la fin du monde. »

(A G. Hecker, 18 ami.)

c II est impossible de consentir au décret de la diète de Spire, parce que c'est blesser la conscience que d'abandonner une doctrine reconnue pour chrétienne et salutaire, parce qu'il n'est pas licite de rétablir des abus qu'on a soimême condamnés, parce que ce serait autoriser des choses contre lesquelles tout l'empire est soulevé, parce que toutes les diètes précédentes ont remis à un futur concile le soin de terminer tous les différents en matière de foi. » (Avis donné en avril à l'Électeur par Mélanchthon et Luther.)

« La diète est finie sans autre fruit que celui-ci : Les ennemis de Christ et les tyrans des âmes (Ghristomastiges et Psychotyranni) ne pourront assouvir leurs fureurs. Qu'il nous suffise d'avoir obtenu cela de Dieu, car je n'espère rien du concile.

« Il y a chez nous un homme venu de Venise qui affirme que le fils du Doge de Venise est à la cour du Sultan. Nous avons jusqu'ici combattu contre le Turc, tandis que Venise, la France, le Pape se tournent ouvertement et impudemment de son côté. Au milieu de la nuit, une voix se feit entendre qui dit : « Voici l'époux, venez à sa rencontre. »

(A W. Link, 6 mai.)

ce Ce même homme m'a remis l'histoire de Clément VU; je l'ai lue et j'ai craint que le ciel tombât sur l'heure. Le jour de Christ est proche ; il ne saurait plus tarder.

(A Jonas, 6 mai.)

« Caristadt s'est établi dans la Frise, joyeux et triomphant.

Soyons des Hercules et des Atlas, car nous portons le monde sur DOS épaules. Ni éréques ni princes n'accomplissent leurs devoirs. Ils ne sont d'accord que pour persécuter la Parole de Dieu. Hier, f ai accueilli trois nonnes qui, avec Tassistance de leurs proches, se sont miraculeusement enfuies de Freiberg en Misnie. Moab (le duc Georges) en est furieux. '.

(A Jonas, 5 juin.)

« Philippe se tourmente et se ronge de soucis pour l'Église et la République, jusqu'à compromettre sa santé. Priez pour lui et pour moi, afin que Christ écrase Satan, n

(A Jonas, 14 juin.)

« Vous autres, à Nuremberg, vous êtes comme en paradis; vous avez du moins un magistrat qui &it tout et vous épargne les soucis et la peine. Nous, nous sommes même vexés par des afiFaires de cour qui n'ont certes rien d'ecclésiastique. Le dernier jour est proche et doit venir *• »

(A \V. Link, 20 juin.)

Philippe de Hesse, souveraia d'un petit pays, eût été digne par son activité et SQn génie de gouverner un grand État. C'était le seul des princes évangéliques qui, avec un étonnant esprit d'entreprise et d'agrandissement, eût de hautes visées politiques. Prévoyant que la question religieuse qui troublait l'Allemagne se déciderait tôt ou tard sur un champ de bataille, il s'ingéniait à créer une force capable de résister au parti catholique à la tête duquel était l'Empereur, et il travaillait avec une ardeur que rien ne lassait, à constituer une ligue de tous les protestants, les Suisses compris ; mais ses efforts étaient paralysés par Tobsti-

» De W., m, 435, 438, 449, 450, 452, 45*, 469, 470, 472.

nation de TÉIecteur de Saxe et de ses théologiens. Le duc Jean était un saint homme, à vues étroites, dont toute la politique consistait à confesser TÉvangile et à mourir, au * besoin, pour Thonneur de Dieu. Mélanchthon, qui Tavait accompagné à la diète de Spire, rêvait toujours un rapprochement impossible avec les catholiques, s'épouvantait des calamités futures et se reprochait amèrement d'avoir (ait déjà trop de concessions aux Suisses. Luther répugnait à tout ce qui pouvait ressembler à une ligue contre l'Empereur; l'autorité suprême, toujours respectable, redoutait l'esprit remuant du Landgrave Philippe, déclarait que c'était être incrédule à Dieu que d'employer des moyens humains pour défendre sa cause, et considérait comme une félonie toute alliance avec les sacramentaires. Dès les premiers pourparlers, il donna nettement son avis défavorable à l'Électeur :

c L'alliance que l'on projette n'ayant d'autre but que de défendre la doctrine de l'Ëvangile, et une partie des contractants étant encore indécis sur les articles de la foi, il est impossible de s'appuyer sur eux. Le landgrave étant, de sa nature, un prince remuant, ne pourra»t-il pas entreprendre contre le gré de l'Électeur des choses où celui-ci se trouverait impliqué? — Quelle folie de chercher un appui dans les hommes plutôt qu'en Dieu seul t — Recevoir dans cette ligue ceux qui favorisent Terreur touchant le Saint Sacrement, n'est-ce pas autoriser cette erreur ' ? »

« Non, gracieux prince, lui disait-il dans une lettre particulière, une pareille alliance ne peut venir de Dieu. D'ailleurs, elle n'est pas nécessaire; les papistes ne peuvent rien; ils n'auront pas le courage de rien entreprendre contre nous. Dieu ne nous a-t-il pas entourés jusqu'ici d'une muraille invincible*?»

1 L'Avis de Lutber à l'Électeur. De W., III, 455 ss. » De W., III, 454.

Devant Finflexibilitë des princes luthériens il ne restait au landg^rave d'autre parti à prendre que d'essayer d'accorder, par un suprême effort, les théologiens divisés. La première pensée lui en vint à la diète de Spire ; il en parla à Mélanchthon, et en écrivit k Zwingle. Il lui fallut beaucoup de perse- ▼ërance pour vaincre les résistances de ses amis. Mélanchthon exigeait qu'on écartât Zwingle de la conférence, qu'on se bornât à traiter avec Occolampade et les hommes de sa nuance qu'il espérait gagner. Il allait même, chose bizarre, jusqu'à réclamer « d'honnêtes papistes » comme juges du débat'.

Luther eût voulu s'y soustraire : « Très-illustre prince, écrivait-il à Philippe, je ne crois pas à l'alliance que vous désirez ; mais je dois reconnaître [et louer la grandeur de votre zèle. Je me résoudrai donc à tenter cette œuvre inutile et dangereuse, car je ne veux pas laisser à nos adversaires la gloire d'aimer la paix et l'union plus que moi. Mais aussi je vous supplie de vous informer, avant tout, s'ils sont disposés à céder quelque chose de leur opinion, afin qu'il n'arrive pas justement le contraire de ce que vous espérez. A quoi bon se réunir, si de part et d'autre on est décidé à ne point faire de concession * ? »

Le landgrave tint bon, obtint l'assentiment des princes luthériens, et Luther, non convaincu, murmurant, dut se soumettre :

c Le landgrave de Hesse nous convoque à Marbourg pour le jour de la Saint-Michel, il brûle de nous accorder avec les sacramentaires. Philippe et moi, après nous être longtemps et en vain récusés, forcés par son insistance {improbiiate ejus)y nous avons enfin donné la promesse que nous y irions. Le jour de notre départ n'est pas encore fixé. Nous n'avons aucun espoir , nous soupçonnons des pièges ; nous craignons

< Avis de Mélanchthon. De W , III» 501. Luther, qui cherchait à empêcher le colloque, s'y est associé.

« De W., III, 473.

qu'ils 86 vantent de nous avoir vaincus, comme au temps d^Arius. On convoque aussi Osiander de Nuremberg, Brentz et les autres ; mais ceux-ci essayent de se récuser. Quoi qu il arrive, priez pour nous... Ce jeune homme de Hesse est un esprit inquiet, qui roule toutes sortes de pensées. Dieu nous a sauvés, depuis deux ans, de deux incendies qui eussent pu mettre le feu à toute rAllemagne. Le péril est plus grand par nos amis que par nos ennemis. Satan, sanguinaire, ne respirant que meurtre et carnage, ne se repose pas. Priez donc ' . »

(2 août, k Brismann.)

« Vous pensez comme nous que cette insidieuse convocation ne peut rien donner de bon aux Églises de Jésus-Christ. Je vous en prie, n*y venez pa8» si cela vous est possible; ne promettez pas, si vous n*avez rien promis. Nous avons résisté de toutes nos forces ; mais ce jeune Macédonien de Hesse a tellement fatigué notre prince, qu'il a bien fallu céder '. »

(A Brentz, 29 août.)

Zwingle arriva le premier à Marbourg (29 septembre 1529). Entrant en plein dans les vues du Landgrave dont il comprenait les hautes visées politiques, homme politique lui*méme, il rêvait comme lui de grandes choses : la conquête de r Allemagne à ses propres idées, une réforme plus radicale que celle de Luther, rabaissement des puissances catholiques et la création d'un parti qui tiendrait en ses mains les destinées de TEurope. Un peu efiFrayé d'abord du choix de la ville de Marbourg, à cause des dangers de la route, il se décida rapidement et partit de Zurich de nuit, clandestinement, afin de n'être pas empêché par un ordre du conseil de la ville, séjourna quelque temps à Strasbourg, d'où il

1 De W., III, 491.

2 De W., III, 500.

amena, d'après rinvitation du Landgrave, ses amisi : OEcolampade de Bâle, Bucer et Hedion, Jacques Sturm Tillustre magistrat de Strasbourg, et deux conseillers de Zurich et de Bâle, Robert Frey et Ulrich Funk,

Le lendemain (jeudi 30) arrivèrent Luther, Mélanchthon, Juste Jonas, Gruciger et Myconius. A la frontière hessoise Luther avait demandé et obtenu de Philippe un sauf-conduit pour lui et les siens. Le samedi, tous ses amis du sud, Osiander, de Nuremberg, Brentz , de Schv^âbisch Hall, Agricola, d'Âugsbourg, les rejoignirent. Il était venu une foule de monde, nobles, bourgeois, théologiens, de Cologne, de Francfort, de Strasbourg et des cantons suisses.

Philippe avait fait à tous ses hôtes indistinctement une réception splendide. Il les hébergea dans son château et les combla de prévenances ^

Pensant sagement qu'il était imprudent de lancer sans préparation ce monde de théologiens irrités dans une discussion publique, il ménagea d^abord entre les chefs des deux partis des conférences particulières, qui eurent lieu le vendredi (I" octobre) : Luther avec OEcolampade ; Mélanchthon avec Zwingle. Nous ne savons rien de Tentretien de Luther avec OEcolampade. Luther en dit seulement : « Nous avons discuté avec beaucoup de douceur (suavùer), OEcolampade, affirme quUl a rencontré en Luther un nouveau docteur Eck. » Mélanchthon, par contre, amena Zwingle à d'importantes déclarations sur Tensemble de la doctrine chrétienne ; il lui dit les doutes qu'on avait chez ses amis touchant ses enseignements sur le péché originel, la divinité de Jésus- Christ, la Trinité, les moyens de grâces, etc.... Zwingle, dans son grand désir d'union, expliqua sa pensée, Tatténua, et finalement sur tous les points, excepté celui de la sainte Cène, tomba d'accord avec. son antagoniste.

Le lendemain samedi (2 octobre), le colloque s'ouvrit à six

* Luther était d'abord descendu à Thôtel de TOurs.

heures du matin, dans une des salles du château. Zwingle Teût dësirë puhlic, Luther, très-intime. Le landgrave décida qu'on n'y admettrait que les théologiens de distinction, les seigneurs de la cour, quelques nobles et les hôtes étrangers. Lui-même, entouré de sa cour, ayant à ses côtés le duc fugitif Ulric de Wurtenberg, présidait la séance. Les trois principaux champions, Luther, Zwingle, Œcolampade, étaient assis devant une même table.

Après le discours d'ouverture prononcé par le chancelier du prince, Jean Feïge, harangue gracieuse qui exaltait les bienfiaits de la concorde, Luther prit la parole et demanda instamment que la discussion comprit d'autres doctrines que celles de la Gène, puisque ses adversaires étaient soupçonnés d'avoir, sur un grand nombre de points importants, des sentiments erronés. Zwingle répondit qu'on n'était convoqué que pour cette seule question; mais que celle-ci résolue, il ne difiFérerait pas de discuter aussi les autres. Alors Luther dit avec un très -grand sérieux :

ce J'ai enseigné la vérité touchant l'article du Saint Sacrement; j'en ai la certitude. Si OËcolampâde et Zwingle ont quelque chose à objecter contre cette vérité, je suis prêt à les écouter et à leur répondre. Pour moi, je m'en tiens à cette unique parole de l'institution de la Gène : « Ceci est « mon corps. » — Et pour montrer sa ferme résolution de ne céder ni aux arguments de ses adversaires ni aux entratnements de la discussion, il souleva le tapis de velours dont la table était recouverte et écrivit à la craie : a Hoc est corpus meutn, »

La discussion commença rapide, en forme de dialogue, comme entre hommes qui avaient déjà essayé leurs forces les uns contre les autres et qui allaient droit au cœur du sujet. Zwingle et Œcolampade, qui tour à tour parlaient, reprirent et résumèrent la réfutation de la doctrine luthérienne qu'ils avaient si souvent tentée, et firent valoir avec vivacité leurs principaux arguments. « La chair ne sert de rien (Jean, vi,

€ S.). Il est impossible qu'un corps soit à la fois présent eu plusieurs lieux. — Les sacrements sont des signes et non des réalités. » (OËcolampade.)

On discuta pendant toute la journée du samedi et le dimanche suivant (2 et 3 octobre). Luther seul répondait aux Suisses; Mélanchthon et Brentz se bornèrent à quelques observations. Ces adversaires qui, dans leurs écrits, avaient échangé tant de paroles injurieuses et tant de fiel, furent ici très-courtois; ils cherchaient les formes les plus respectueuses, se témoignaient les uns aux autres beaucoup de considération. Zwingle, ardent, assuré que ses doctrines plaisaient en haut lieu, avait parfois une pointe d'arrogance. Luther montrait une certaine roideur hautaine et restait persuadé qu'il avait devant lui un émule de Garlstadt et de Mùnzer. Il n'y eut qu'un seul instant de tumulte promptement apaisé. Zwingle, commentant le passage de saint Jean : a La chair ne sert de rien » , s'était écrié : « Ce passage vous casse le cou, monsieur le docteur! » Luther reprit vivement : « Nous ne sommes pas en Suisse ; ici on ne casse le cou à personne sans jugement. » — « En Suisse non plus, repartit Zwingle ; mais je me suis servi simplement d'une taçon de parler accoutumée dans notre pays. » Le landgrave dut intervenir et faire cesser le débat.

Les Suisses, en résumé, n'apportaient pas un seul argument nouveau, et Luther leur répondit comme il l'avait déjà fait jusqu'ici : « P La parole de Jésus-Christ, dans l'Évangile de saint Jean (vi), ne s'applique pas à sa chair, puisque luimême dit que sa chair donne la vie, mais à notre chair pèche* resse, à notre sens charnel. Il y a dans la Gène à la fois une xnanducation spirituelle et une manducation orale. 2"* Lj raison seule n'est pas admise à juger de la Toute-puissance de Dieu. Dieu a parlé : a Hoc est corpus meum, » Sa parole sufBt à notre foi. 3® Oui, les sacrements sont des signes, mais d'une grâce présente. Il est téméraire de vouloir les interpréter autrement que ne le fait la Parole de Dieu. * Il reve-

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