‹ Luther, sa vie et son œuvreChapitre 38 sur 43 · II · texte numérisé non relu

II

nait sans cesse à son capital argument : « Ceci est mon corps* Je ne me soucie pas d'autres preuves », et en disant cela il soulevait le tapis de la table et montrait à son adversaire la parole sacramentelle : « Hoc est corpus meum, »

Le dimanche au soir, il devint évident pour tout le monde que raccord cherché ne serait point obtenu. Zwingte ne pouvait abandonner une doctrine à laquelle il avait attaché son nom et qu'il considérait comme sa part à lui dans la grande œuvre réformatrice. Pour Luther, renoncer à son grand dogme de la présence réelle, ou même l'atténuer, c'eût été rétracter tout son Évangile.

La discussion étant arrivée à son terme, le chancelier Feige demanda à Œcolampade et à Zwingle s'ils avaient quelque chose à ajouter encore à leur démonstration. — « C'est parfaitement inutile » , répondit Zwingle. Luther repartit : n Mes adversaires n'ont rien prouvé de ce qu'ils avaient annoncé; leur propre conscience doit le leur dire. » — Le chancelier les conjura de chercher néanmoins les uns et les autres les moyens d'une entente cordiale et d'une union. — « Je n'en sais qu'un, dit Luther, c'est que nos adversaires donnent gloire à la Parole de Dieu et croient ce que nous croyons. »

Les Suisses protestèrent qu'ils ne pouvaient céder en rien, puisque leur doctrine était fondée sur la Parole de Dieu, et qu'ils avaient suffisamment montré à Luther son erreur. — Luther alors remercia les Suisses de la façon courtoise avec laquelle ils avaient discuté. « Je n'ai plus, ajouta-t-il, qu'à vous laisser aller, à vous remettre à Dieu qui jugera, et à le prier de vous convertir. » — « Nous ferons de même à votre égard, » répondit Œcolampade. Zwingle, très-ému, pria ses adversaires d'excuser sa vivacité et protesta encore de son amour pour la paix.

Sur le désir manifesté par Jacques Sturm, qu'on voulût bien entendre les prédicateurs de Strasbourg exposer leurs sentiments touchant les points de doctrine qu'on les accusait de mal enseigner, Bucer prit la parole, exposa tout au long

ses sentiments et ceux de ses collèg^ueâ sur les articles du pëché et de la trinité, puis se tournant vers Luther, lui demanda son assentiment. — Celui-ci, qui en plusieurs occasions avait accusé Bucer d'un certain manque de loyauté, lui répondit durement : « Mes doctrines tous sont bien connues; et vous ne voulez pourtant avoir rien reçu de m6i. Je ne sais si vous enseignez chez vous ce que vous venez de confesser ici, et si vous n'abuserez pas de mon assentiment. Mon esprit et votre esprit ne s'accordent pas; je ne puis donc que vous remettre, comme je l'ai dit, au jugement de Dieu et vous prier d'enseigner de telle façon que vous puissiez un jour lui en rendre compte. »

Le prince, voyant que la conférence publique n'avait pas abouti, essaya encore des entretiens particuliers entre les principaux chefs, Luther, Mélauchthon, Zwingle, OËcolampade, Hedion, Brenz, Osiander, Bucer, les invita à sa table, les pressa de toutes manières. Bucer, esprit fort délié et conciliant, habile aux moyens termes, faillit amener une entente en déclarant que son opinion était que le corps de Christ est. présent dans la Cène pour les croyants, mais non pour les impies; mais ses amis ne consentirent pas à ses paroles. Il fallut enfin se rendre à l'évidence et reconnaître que sur ce point l'accord entre les luthériens et les Suisses était impossible.

Cette conférence d'hommes illustres, de laquelle on attendait de grandes choses et, dans tous les cas, l'apaisement des esprits, n'allait-elle aboutir qu'à statuer une invincible opposition entre les deux grandes fractions du protestantisme naissant? Les Suisses, intraitables sur l'article de la Sainte Cène, étaient coulants sur tout le reste; ils désiraient qu'on établit au moins les points considérables sur lesquels on était uni. On chargea Luther de les fixer lui-même; et celuici les rédigea rapidement dans la matinée du lundi, avec toute l'acuité de sa propre pensée, sans aucune atténuation, peut-être avec le secret désir qu'ils ne fussent pas acceptés.

404 LUTHEB.

Ils le furent cependant, et les Suisses n'y firent que des chanr {{ements insignifiants. Ils sont au nombre de quatorze et traitent de Tensemble de la doctrine chrétienne.

Le Landgrave, heureux de cet accord inespéré, conjura alors les deux partis de se considérer comme frères, et fit ressortir les heureux fruits qui allaient naître de leur union. Zwingle joignit ses prières à celles du prince et demanda instamment que de part et d^autre on s'admit à la table de la communion. « Il n'y a personne au monde, disait-il au Landgrave, avec qui je désire plus d'être uni qu'avec ceux de Wittenberg. »

Luther, après un moment d'hésitation, arrêta cette effusion : « Non, dit'il, nous ne le pouvons; vous avez un autre esprit que nous. »

Cette parole dure, parole vraie pourtant que l'histoire a ratifiée, empêcha l'union. Les Suisses blessés n'insistèreut plus, et demandèrent simplement qu'on leur tendit une main d'affection.

« Oui, répondit Luther, autant que la conscience le permettra. »

Et au quatorzième article accepté par tous on ajouta ces mots : « Bien que dans le temps actuel, nous n'ayons pu nous accorder sur l'article de la présence réelle du corps et du sang de Jésus-Christ dans le pain et dans le vin, les deux partis doivent s'entr'aimer chrétiennement, autant que la conscience le peut permettre, et prier instamment le Dieu Tout-Puissant qu'il veuille les affermir par son Esprit, dans le vrai sens du sacrement. Âmen. — Ont signé : Mart. Luther, Phil. Mélanchthon, Juste Jonas, André Osiander, J. Brentz, Etienne Agricola, Jean GScoiampade, Ulric Zwingle, Mart. Bucer, Gaspard Hédion. » (4 oct. 1529.)

Ces dernières conférences furent menées rapidement : une épidémie, la suette anglaise^, venait d'éclater dans la

* La suette anglaise sévit pour la première fois en Allemagne en 1485; de là elle se répandit sur le continent. On l'appelait aussi « la grande mort ■.

ville et y faisait des victimes. Le Landgrave quitta Marbourg le mardi matin; Luther et les siens partirent dans l'aprèsmidi. Avant leur départ, ils lui avaient fait parvenir un petit écrit apologétique répondant encore aux objections des Suisses, et particulièrement à des interprétations qu'OEcolampade avait données de la doctrine des Pères, de saint Augustin et de Fulgence, sur la Sainte Gène '.

Tout ce monde de théologiens illustres se dispersa, satis* fait de Tœuvre accomplie ; les esprits étaient détendus, les cœurs rapprochés. Quelle que fût l'importance du point de doctrine touchant laquelle ils n'avaient pu tomber d'accord, ils avaient tout au moins montré au monde que les deux réformes, malgré leur différence de génie, avaient en commun de grands dogmes chrétiens et confessaient la même vérité. Philippe de Hesse crut un instant à Taccomplissement prochain de ses vastes projets. Zwingle» qui avait eu avec lui de secrets et intimes entretiens, partit plein d'espérance, avec la certitude sinon d'avoir triomphé des luthériens, au moins d'avoir conquis en Allemagne de chaudes sympathies pour ses doctrines rationalistes. Luther, heureux de n'avoir rien cédé et d'avoir résisté à une alliance qui compromettait son Évangile, crut aussi avoir remporté la victoire '•

« Vos députés, écrit-il à Gerbellius (le 4 octobre), vous diront jusqu'à quel point nous avons pu nous entendre. Nous avons bien défendu nos doctrines; nous nous sommes séparés en paix, eux nous feisant beaucoup de concessions, mais tenaces sur l'article du sacrement de l'autel. On doit la charité et la paix, même à ses ennemis. Nous leur avons déclaré qu'ils peuvent compter sur notre charité, mais qu'il nous est impossible de les regarder comme des frères et des membres de Christ, à moins qu'ils ne reviennent à d'autres

' Dr W., 111,508.

- Le seiuimcMit <]ii'un accord s*étaît fait fut généinl, même chez les adversaires du la liéf'urmc.

406 Ll^THKIi.

sentiments. Vous jugerez quel peut être le fruit de tout cela. Certes si l'on se départit des écrits amers et des disputes publiqueS) un grand scandale sera 6té ; nous n*en espérions pas tant. Plût à Dieu que Christ enleyàt leur dernier scrupule ' ! •

Le même jour, à sa femme :

« Grâce et paix en Christ. Cher Seigneur Catherine, sachez que notre colloque amical de Marbourg a pris fin et que nous sommes tombés d*accord sur tous les points, hormis l'article de la Sainte Cène où nos adversaires n'ont voulu reconnaître que du pain et du vin, et n'y confesser que la présence spirituelle de Christ. Le Landgrave cherche une union plus intime; il voudrait que tout en n'étant pas d'accord, nous nous considérions comme frères. Il y travaille avec une grande ardeur; mais nous ne voulons pas da titre de frères. Je pense que nous partirons demain ou après demain pour le Voigtland, où nous appelle notre gracieux Seigneur. — Dites à Pomeranus que le meilleur argument de Zivingle était : « Corpus non potest esse sine loco : ergo ft Christi corpus non est in pane » , et celui d'OEcolampade : M Sacramentum est signum corporis Christi, » Je pense que, pour n'avoir rien trouvé d'autre, il faut que Dieu les ait aveuglés. J'ai beaucoup à faire, et le messager presse. Souhaitez à tous une bonne nuit, et priez pour nous. Nous sommes (irais et dispos, et vivons comme des princes. Embrassez Lerrchen et Hanschen. Au jour de saint François 1520. Votre dévoué serviteur*.

tt Tout le monde ici s'épouvante d'une épidémie de sueur. Hier, cinquante personnes se sont alitées, une ou deux sont mortes.

« Martin Luther, n

13 octobre, à Agricola :

' u Nous avons discuté pendant deux jours. J'ai répondu à Œcolampade et à Zwingle, et leur ai opposé cette parole :

» De W., !!,511 î^DeW., 111,512

uHoc est corpus meum. » J*ai réfuté toutes leurs objections. En somme, ce sont des hommes ineptes et inhabiles à dis- •cuter. Bien qu'ils sentissent que leurs arguments ne portaient pasy ils n'ont voulu faire aucune concession sur la présence <le Christ, et cela, à ce que nous pensons, plus par crainte -et pudeur que par malice. Sur tous les autres points ils ont «édé, comme vous pourrez le voir dans la cédule déjà imprimée. A la fin, ils nous ont priés de les recotinaftre comme frères, et le prince nous en a vivement pressés; mais nous «i*avons pu le leur accorder. Nous leur avons pourtant donné la main de paix et de charité, afin qu'on en finisse avec les •disputes et les écrits amers, et que chacun enseigne, défende, soutienne sa doctrine sans invectives, » Mélanchthon ajouta à cette lettre :

« Ils ont beaucoup insisté pour que nous les nommions, nos frères. Voyez leur sottise. Ils nous condamnent et veulent néanmoins que nous les reconnaissions comme frères ! Nous n'avons pas voulu y consentir; je suis convaincu que si la •chose était à refaire, ils ne soulèveraient plus une semblable tragédie '. »

19 octojbre, à Amsdorf :

« Me voici de retour chez moi, sain et sauf, mon cher Amsdorf. Le landgrave nous a traités magnifiquement. Hier «t^e soir, je suis d'un esprit attristé. C'est un ange de Satan, quelque ange de mort qui me tourmente ainsi. Ajoutez la furie des Turcs qui sont à nos portes et qui nous visitent avec une verge de fer, les horribles blasphèmes de nos adversaires et partout l'intolérable ingratitude du peuple. Que Dieu ait pitié de nous I Amen. Excitez votre Église à la repentance et à la prière. Le temps est venu, la nécessité presse. A. bientôt d'autres nouvelles ; mes doigts fatigués tremblent, je ne puis vous écrire davantage *. »

' De W., 111,513.

« De W., III, 515.

Le motif pour lequel Télecteur Jean ayait écrit à Luther de le rejoindre avec ses amis Jonas et Mëlanchthon à Schleitz ou à son château de Torgau, était toujours cette question non résolue de» alliances et cette autre plus angoissante encore pour sa conscience, de la légitimité d'une guerre contre TEmpereur. Le landgrave Philippe, qui avait le sentiment de Timminence du péril dont le parti protes-* tant était menacé, pressait, conjurait, travaillait à la réalisation du vaste plan qu'avait conçu son génie, et auquel Zwingle, homme d'État lui-même et politique consommé, s'était associé avec toute l'ardeur de son tempérament. Ce plan n^allait à rien moins qu'à unir tous les protestants de l'Allemagne, les cantons suisses, la république de Venise et la France dans une alliance formidable contre l'Empereur et le Pape.

c Que ferez-vous, écrivait Philippe à l'Électeur, dans le cas où l'Empereur voudra vous contraindre à renoncer à l'Évangile? N'ètes-vous pas résolu à vous défendre contre lui? Ëtes-vous disposé à tout souffrir et à renoncer à tout? Si chacun perd courage, abandonne ses alliés et se contente d'être simple spectateur, c'est alors un châtiment de Dieu sur les trop timides Allemands. Ne vous persuadez pas que si moi et d'autres venons à périr, vous serez épargné; votre liaison avec le roi de Bohème ne vous servira de rien, n L'Électeur répondit (23 septembre) qu'il tiendrait parole, dût-il lui en coûter la vie, son honneur, ses biens, tout ce qu'il possédait dans le monde, mais qu'il fallait préalablement décider jusqu'où, selon le droit divin, on pourrait s'engager dans une guerre contre l'Empereur, de peur qu'en faisant profession de suivre la Parole de Dieu, on n'attirât sur soi son châtiment, et qu'on n^en retirât que honte et confusion, tout en s'exposant encore à perdre son âme.

Luther, consulté par son prince, n'hésita pas, ni sur ce point, ni sur l'autre. Il répondit : a Pas d'alliance avec des hommes qui n'ont pas la même foi, c'est-â-dire le même

baptême et le même sacrement. Pas de résistance armée contre TEmpereur, qui est notre suzerain. » L'Électeur et le margrave Georges de Brandebourg étaient dans les mêmes sentiments.

Luther et ses amis ayant reçu la mission, de dresser les articles principaux de la foi commune, comme base de Talliance projetée, le £rent sans aucun ménagement ni pour les Suisses ni pour Rome. Prenant pour point de départ de leur travail les articles de Marbourg, ils accentuèrent contre Zwingle la doctrine sur la personne du Christ, le péché originel, et contre les papistes, renseignement évangélique sur la messe, le célibat, les vœux monastiques et PÉglise. Les dix-sept articles furent présentés successivement aux conférences des États protestants à Sehwabach (16 octobre), puis à Smalcalde (29 novembre), et maintenus avec obstination par les deux princes luthériens. Les députés des villes (Ulm et Strasbourg, etc.) n'osèrent leur donner leur assentiment, prétextant qu'ils n'avaient pas reçu les pouvoirs nécessaires. Les conseils de Luther prévalurent, et le Landgrave céda. Les articles de Sehwabach restèrent le drapeau autour duquel se groupa toute la Réforme luthérienne.

Plus délicate encore et plus difficile à résoudre était la question de la résistance armée à l'Empereur. Les députés que les États protestants lui avaient envoyés après la diète de Spire, avaient été indignement maltraités; Charles-Quint envoyait d'Espagne et d'Italie des paroles menaçantes; les princes catholiques poussaient à la guerre. L'heure pressait, tous songeaient à se défendre, et tous, hormis Philippe de Hesse, hésitaient devant la responsabilité d'une résolution pleine de périls. La plupart des juristes penchaient ouvertement pour l'affirmative. « C'est, disaient-ils, un axiome de droit, que l'opprimé peut et doit se défendre contre une agression injuste'. Les princes, d'après le droit même de

1 Georges Vogler, chancelier du margrave de Brandebourg, dans une con-

Tempire, sont souverains dans leur pays, et Dieu leur commande de protéger et de défendre leurs sujets, comme le berger défend son troupeau. » Quelques théologiens, entre autres Pomeranus (qui revint ensuite à Topinion de Luther), concluaient dans le même sens, alléguant les exemples fameux de résistance qu'on lit dans TAncien Testament : Samuel résistant à Saûl, les Macchabées défendant leur foi, les armes à la main, contre les infidèles.

Ici encore Luther fut inflexible. D*un côté, il se feisait une si haute idée de son Évangile et du royaume de Dieu , il le concevait si saint, si spirituel, si divin, si élevé par sa nature même au-dessus des choses et des luttes de ce monde, que nulle puissance humaine ne pouvait Tatteindre et lui nuire; et il considérait comme le signe d'une incrédulité coupable la seule pensée de le défendre avec des armes charnelles et de vouloir le protéger du dehors. De Tautre, il ne croyait pas à la légitimité d'une résistance contre l'autorité de l'Empereur, autorité souveraine établie de Dieu. Lui résister, c'était, à ses yeux, ébranler les bases mêmes de la société civile.

Déjà pendant le colloque de Marbourg il avait écrit à

sultadon sur ce sujet, conclut en ces termes : « Les États protestants tous ensemble, et chacun en particulier, reconnaissent Sa Majesté Impériale pour vrai et légitime maître, pour un empereur et un monarque ordonné de Dieu, auquel ils se soumettent en toute humilité et pour le service duquel ils sont prêts à consacrer leurs corps, leurs pays et leurs sujets ; mais dès que Sa Majesté, en autorisant Tarrèt de la diète impériale, veut s'arroger le droit de dominer sur la foi, sur les âmes et sur les consciences des Etats, et les contraindre à adopter des choses contraires à la vérité, à trahir leur conscience et à provoquer la colère de Dieu qui est leur souverain maître, c'est sans doute aller trop loin et attenter, sans discrétion, aux droits et à la Majesté de Celui qui s'est réservé à lui seul cette autorité et cette domination, qui, même à cet égard, n'a pas laissé la moindre ombre d'autorité aux h ommes, selon ce que dit le prophète : Cœlum, cœli domino ; terram aiutem dédit filiis hominum, (Ps. oxy.) Aussi personne n'est obligé d'obéir en ce cas, ni à l'Empereur, ni ^ ane puissance quelconque , car ici il faut suivre la règle : qu'il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes. » (Voir Hordeder, t. 11, liv. I, ch. IV.) C'était la doctrine de Luther sur la liberté de conscience, mais cette désobéissance à l'injuste allait-elle jusqu'à la résistance armée? Toute la question était là.

SA VIE ET SON OEUVRE. 41 î

rÉIecteur : « N'entrez dans aucune alliance offensive contre (l'Empereur. Il faut demander uniquement la paix. Quant aux conséquences, Dieu y pourvoira. »

Consulté depuis à trois reprises différentes, ainsi que les autres théologiens, à la veille des conférences de Smalcalde, de Nuremberg, puis en mars 1530, trois fois il donna son avis officieux presque dans les mêmes termes, ramenant Pomeranus et entraînant la plupart des jurisconsultes saxons è ses propres sentiments.

« Nous ne pouvons en bonne conscience ni conseiller ni approuver une semblable alliance, vu que si l'on venait à répandre du sang, ou s'il en résultait du mal, nous aimerions mieux dix fois être morts que de nous exposer au reproche d'avoir occasionné des désordres par notre Évangile. Notre devoir est de souffrir; et nous devons, selon le prophète {Ps. XLiv), nous estimer « comme des brebis pour la bou- (c chérie » . Les dangers auxquels Son Altesse Électorale pourrait être exposée ne sont pas une considération à laquelle il faille s'arrêter, parce que Jésus-Christ est assez puissant, et qu'il a des moyens et des voies suffisantes pour préserver et garantir la personne de ce prince. Nous estimons que toutes ces menaces viennent du Diable, et qu'elles ne serviront qu'à la ruine de nos adversaires. (Ps. ii et iv.) Dieu, jusqu'ici, a su tirer Son Altesse Électorale de tous ses embarras; il lui a inspiré du courage, il a découvert, détruit et confondu tous les artifices et les pièges du Diable; il ne veut pas iaire moins à la suite, si nous avons la foi et si nous l'en prions. — Jusqu'à ce jour Dieu nous a accordé un secours si visible, que l'on a pu en conclure que notre cause n'était pas la cause des hommes, mais celle de Dieu. Voilà notre gloire et notre consolation. Ne sommes-nous pas obligés d'avouer que sa protection surpasse tout ce que nous avons de sagesse et de pouvoir? Outre cela, nous ferons plus, s'il plaltà Dieu, par nos prières et nos supplications que nos adversaires par leur fierté et leurs vanteries. Quand («contre notre attente) les

choses en viendraient au point que nous fussions poursuivie par TEmpereur, et que Luther ou tel autre fût cité devant lui, nous ne refuserons point de comparaître, et nous ne voulons eiposer Son Altesse Électorale à aucun danger, comme jadis nous Tavons déclaré plus d'une fois à Télecteur Frédéric. Ce n'est point à Son Altesse Électorale de défendre notre foi; aussi ne le peut-elle pas. C'est Taffaire de chacun en particulier de défendre sa foi; c'est à nos risques et périls qu'il fout croire, quand même l'Empereur en voudrait à notre vie \ »

Dans sa consultation du 6 mars (1530) donnée conjointement avec Mélanchthon, Pomeranus et Jonas, il ajoute :

« Peut-être, selon le droit impérial et civil, est-il possible de conclure que dans un cas de cette nature il est permis anx princes de résister en armes à Sa Majesté Impériale, d'autant plus que celle-ci s'est elle-même engagée par serment à ne point user de violence envers aucun d'eux et à respecter les libertés anciennes*. Mais selon l'Écriture, il en est autrement. Nul chrétien ne saurait avoir le droit de s'élever contre l'autorité, celle-ci fût^elle injuste. Un chrétien ne sait qu'une chose, souffrir la violence, qui lui est faiite. Quand même l'Empereur commet des actes injustes et est parjure à son serment, son autorité impériale n'en subsiste pas moins, aussi longtemps que l'empire et les électeurs ne l'ont pas déposée S'il était permis de se rebeller contre l'injustice, il n'y aurait plus d'obéissance dans le monde, puisque chacun pourrait accuser l'autorité d'être injuste à son égard...

« Voici, du reste, le conseil que nous donnons à l'Électeur : Si c'est à nous que Sa Majesté Impériale en veut, nous ne demandons d'être protégés par aucun prince, par aucun sei«-

< Consultation du J8 novembre, demandée par le chancelier Briick et remise avant Fentrevue de Smalcalde. De W., III, 526.

' C'était une question de droit. Les juristes disaient avec beaucoup de raison : L'Empereur n'étant parmi les électeurs que le premier entre ses pairs, et ceux-ci jouissant de l'autorité souveraine dans leurs Euts, la résistance à sa tyrannie est légale.

SA VIK ET SON OEUVRE. AVâ

{jneur. Qu'on laisse le pays ouvert à TEmpereur, qu'on l^abandonne à sa disposition, et qu'on remette à Dieu le soin de toute cette affaire... Si TEmpereur, après qu'on lui aura ainsi abandonné le pays, veut contraindre les princes à persécuter leurs sujets pour la cause de TEvangile, à les emprisonner, à les bannir, à les fisiire mourir; si ces princes estiment qu'un pareil ordre est injuste et contraire à la Parole de Dieu, alors il y va aussi de leur foi. Ils ne sont nullement obligés de lui obéir, de peur de devenir les complices de son iniquité. Il doit leur suffire d'avoir abandonné le pays à sa disposition, et ils doivent dire : — Si l'Empereur veut iaire violence à nos sujets parce qu'ils lui appartiennent, nous remettons cette affaire sur sa conscience. Ne pouvant Tempécher, nous ne voulons ni l'aider ni y consentir; car il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes... etc. '. »

Ce qu'il y a de remarquable ici, c'est que cette haute doctrine de la soumission chrétienne à la violence du méchant, ce grand principe de l'absolue spiritualité du royaume de Dieu qui ne résiste à la violence que par la prière et le martyre, fut accepté. Les princes fléchirent devant cette grande obstination, et fisiibles, désarmés, enveloppés de menaces , résolurent d'attendre avec foi les événements. Philippe de Hesse sentit qu'il avait perdu la partie, et que ses séduisants projets avaient définitivement échoué.

Tandis que l'Allemagne était ainsi livrée tout entière à celte grande lutte religieuse, divisée en deux partis prêts à en venir aux mains, un péril immense la menaçait. Les Turcs conduits par Soliman ravageaient la Hongrie et bientôt allaient camper aux portes de Vienne. L'épouvante était dans toutes les âmes. La manière dont ils faisaient la guerre, les dévastations, les incendies, les cruautés inouïes qui sui«

* De W., III, 560.

vaîent leurs victoires, leurs succès étonnants, Fétrangeté même de leurs mœurs amollissaient tous les courages. Dans cet accablement, Luther jeta un cri de relèvement. « C'est 6og et Magog, disait-il ; c'est Taccomplissement de la prophétie de Daniel; c'est un des signes de la fin du monde; néanmoins il faut combattre ! »

En 1528, il publia un écrit : la Guerre contre le Turc, qu'il dédie à Philippe de Hesse, comme au plus Taillant des capitaines * .

« De stupides prédicateurs, y disait-il, font croire au peuple qu'on ne peut, qu'on ne doit pas combattre les Turcs ; des extravagants enseignent qu'il est défendu aux chrétiens de leur résister les armes à la main. Les Allemands sont un peuple si brut, si sauvage, moitié hommes, moitiés diables, que d'autres, enfin, vont jusqu'à désirer leur triomphe et leur domination. Cette méchanceté du peuple, ces folies sont imputées à Luther et à son Évangile, comme il y a trois ans la révolte des paysans et tout le mal qui arrive dans le monde. 11 est donc urgent que j'écrive sur ce sujet, moins pour répondre à mes calomniateurs que pour rassurer les consciences innocentes. »

Il montre alors pourquoi il a pu dire jadis « que com*^ battre le Turc, c'était s'opposer à Dieu qui par lui nous châtie » . « C'est, dit-il, parce que c'était une guerre religieuse è laquelle on nous conviait, la guerre du Pape, guerre qu'il ne voulait pas lui-même sérieusement, la guerre de Dieu contre l'incrédulité. Non, le chrétien ne doit pas défendre sa foi avec des armes charnelles ; car s'il en était ainsi, c'est le Pape avec les siens que nous devrions combattre. Néanmoins dans ce péril qui nous menace, les chrétiens ont leur rôle aussi : Christianus doit combattre aussi bien que Carolus (l'Empereur), et c'est des chrétiens surtout que dépend la

i Vom Kriege wider die Tûrken. Enï.., XXXI, 31. Écrit en aoûl 1528, it ne parut qu'en mars 1529.

victoire; mais leur combat, le seul qu'ils puissent livrer, c'est la prière et le recours à Dieu. Faites pénitence et amendez votre vie. La bataille charnelle n'est point l'œuvre du Pape ni de l'Église; c'est l'affaire de l'Empereur. A celuici nous ne demandons pas de défendre la foi et de nous délivrer de Timpiété des Turcs; nous lui demandons simplement de faire son devoir, d'accomplir l'œuvre sainte de sa charge, de défendre les biens, l'honneur, la vie de ses sujets^ et de sauver son pays. »

Enfin il supplie tous les princes de cesser leurs divisions,^ de se grouper autour de Charles-Quint et de l'aider sansréserve à la délivrance du pays^ Cette grande calamité l'oppresse; il souffre du malheur de son peuple comme s^il eût été le sien propre :

« Les Turcs sont à nos portes. Ils nous visitent avec une verge de fer. Que Dieu ait pitié de nous! — Je médite un appel aux Allemands contre leur invasion. Nous avons mérité cette colère de Dieu, et, loin de nous repentir, nous persistons dans nos péchés. — Je vais publier un sermon de bataille contre le Turc; Philippe et Jonas feront de même*^ Ce n'est pas un jeu, c^est la fureur dernière de Dieu; le monde va finir. Christ viendra détruire Gog et Magog, et délivrer les siens. Les Écritures sont accomplies; néanmoinsnous sommes certains que nos prières pourront quelque chose contre ce Turc qui désolera l'Allemagne jusqu^à la fin du monde; c'est ce qu'enseigne le prophète Daniel.

(i — Priez pour moi, je suis pénétré d'une douleur mortelle contre le Turc et leur Dieu, c'est-à-dire le Diable.

a — Hier (26 oct.), nous avons reçu la nouvelle que les Turcs ont abandonné Vienne, retournant vers la Hongrie,, par un miracle de Dieu.

« — Dieu, dans cette année-ci, a combattu vaillamment pour nous. Ils ont perdu vingt-six mille hommes, et nous, six mille, dans leurs assauts. J'ai aimé vous communiquer ces nouvelles afin que vous rendiez grâces avec nous et que vous

priiez. Car le Turc, devenu notre voibia^ ne nous laissera pas une paix éternelle. Vous blâmez notre prince de s'être allie contre eux avec les adversaires de la Parole. Mais il s'agit ici de la défense commune. Si Tennemi envahit la demeure d'un impie, ne devons-nous pas venir en aide à celui-ci, puisqu'il nous £aut bien assister celui qui a faim et qui a soif?

« — Dans mon agonie, je porte aussi cette douleur du Turc; il me fout le vaincre, lui et le Diable qui est son Dieu.

a On raconte que le Turc est en fuite ; mais Daniel dit qu'il doit combattre contre les saints jusqu'à ce que vienne le jugement et que TAncien des jours monte sur son trône.

« — Je publie contre eux un sermon de guerre. Que Dieu soit notre muraille et qu'il envoie ses anges à notre secours! Je loue la fidélité de votre Ëglise à prier contre eux et contre les portes de l'enfer. Que Dieu vous exauce en ces jours de notre tribulation! A cause d'un seul juste. Dieu ne voulait pas perdre une pauvre ville; puisque tant d'hommes pieux le prient, que ne fera-t-il pas pour nous?

« — L'Autriche est à peu près dévastée. Vienne, par un miracle du ciel, n'a pas été prise; mais elle est irréparablement désolée; tous les villages voisins sont brûlés, plus de cent mille personnes tuées ou menées en captivité. Il en est de même en Hongrie. L'Allemagne est pleine de traîtres qui favorisent le Turc, Ajoutez à ces maux celui-ci : l'empereur Charles nous menace et promet de sévir. Le Turc à l'Orient, un autre Turc pire à l'Occident. L'Évangile se venge ainsi de la haine et du mépris qu'on a pour lui. J'espère que le jour est venu qui mettra fin à tous ces superbes. Voici l'heure de Jésus soufFrant et agonisant. Faites en sorte que votre Église prie pour la foi de tous, des captifs aussi bien que de ceux qui sont livrés à la mort.

« — On dit que le Turc retiré en Hongrie nous reviendra au printemps, et que César arrive en Allemagne. Mais celui-ci, personne ne le craint»

a — II y a espoir, d'après la vision de Daniel, que Philippe et Jonas publient, que le Turc ne s'emparera pas de TAllemagne, bien qu'il nous presse et nous venge du mépris dans lequel on tient l'Évangile. Au jour du jugement, Christ détruira Gog, le Turc, Magog et le Pape, l'ennemi politique et l'ennemi de son Église '. »

Quelque temps après la délivrance de Vienne, il publia l'écrit qu'il avait composé alors que le péril était imminent : Exhortation contre les Turcs, son sermon de bataille, disait-il".

« Le Turiî est parti, à quoi bon nous en tourmenter? » disent maintenant nos bons Allemands; et là-dessus, ils vont reprendre leur vie tranquille, oublier Dieu qui les a secourus. »

Dans cet écrit plein d'enthousiasme, il jette tout son héroïsme; il exhorte les captifs à souffrir pour le Seigneur, à confesser leur foi dans l'esclavage, le peuple à s'armer et à combattre cette bonne guerre de la délivrance de la patrie. Le Turc, c'est Gog et Magog, le fléau de Dieu prophétisé, celui qui doit venir avec l'Antéchrist, le Pape, jusqu'à ce que Jésus les arrête tous deux * .

De ces années si pleines d'événements, si troublées par la maladie, les épreuves de toute nature, les tentations spirituelles, les luttes intestines et les périls du dehors ; de ce temps d'affliction profonde et de relèvement miraculeux, un monument est resté, un chant simple et profond comme son âme, cri de détresse poussé vers Dieu, chant de triomphe.

C'est le célèbre cantique : Einfeste Burg ist unser Gott. Paroles et mélodie jaillirent un jour de son âme blessée, mais

> De W., III, 427, 431, 515, 516, 5ir, 518, 519, 520, 523, 524, 525.

* Manhnung wider die Tûrken. Erl., XXXI, 80 ss.

' L. publie à la même époque un écrit latin d'avant la chute de Gonstantinople sur les Mœurs et la religion des Turcs. Il y ajouta une préface dans laquelle il compare leurs mœurs à celles de la papauté. Erl., LXV, 248

héroïquement confiante en Dieu. Il est impossible d'en préciser davantage l'époque; c*est à coup sûr entre les années 1527 à 1529. Ce cantique est devenu Thymne des Églises protestantes, de tous pays et de toute dénomination ' :

C'est une forteresse que notre Dieu,

C'est notre bonne armure et notre glaive.

Il nous délivrera de toutes les angoisses

Qui nous accablent maintenant.

Le vieil et terrible ennemi

Aujourd'hui nous menace.

Grande puissance et grande ruse

Sont ses armes cruelles,

Nul sur sa terre ne lui est comparable.

Bien vaine est notre force.

Et nous voilà bientôt perdus.

Mais pour nous combat l'homme qu'il faut,

L'homme que Dieu lui-même a choisi.

Demandes-tu quel il est?

Il se nomme Jésus-Christ,

Le Seigneur Zebaoth ,

Il n'y a pas d'autre Dieu que lui,

C'est lui qui l'emportera dans la bataille.

Quand même le monde serait plein de démons,

Et voudrait nous engloutir,

Nous n'aurons pourtant nulle crainte.

Car c'est nous qui l'emporterons.

Le prince de ce monde.

Si terrible qu'il se montre.

Ne nous peut rien pourtant.

Déjà il est jugé,.

Une simple parole le tue.

1 Ce cantique apparaît pour la première fois dans le recueil de Wittenberg de 1529 qu'on n'a pas retrouvé, puis dans le Recueil publié la même année à Augsbourg. Luther ne l'a donc pas composé à l'occasion de la Diète d' Augsbourg de 1530 (opinion de Sleidan et de Weller, ami de Luther, si souvent reproduite). Schneider {Luther s geistliche Lieder) le place en l'année 1527, époque de ses grandes tentations et du martyre de Rayser,ei plus spécialement à la Toussaint, dixième anniversaire de l'affichage de ses thèses. (De W., III, 227.) Viimar {Kirche und Welt, V, II, p. 192) penche pour la même époque, et n'ose en reculer la composition au delà de la diète de Spire (1529); Rostlin (II, 619), à la diète de Spire ou tout de suite après. Voir Wackernaoel, L. Lieder, 91 ss< Deutsches Kirchenlied, III, 20. Geffken, Deutsche Zeitsch. /. christ. TTiWnscAa/îf, 1858, p. 255 ss. — KoSTn», II, 619.

La parole, il faut bien qu'ils nous la laissent,

Et nous ne les en remercierons point.

La parole est en honneur chez nous,

Avec Tesprit et tous ses dons.

Qu'ils tuent nos corps,

Qu'ils nous enlèvent nos biens, nos enfants, nos femmes :

Laissez tout partir,

Ils n'y gagneront rien.

Le règne enfin nous restera.

Page 1