‹ Luther, sa vie et son œuvreChapitre 39 sur 43 · LUTHER AU CHATEAU DE GOBOURG · texte numérisé non relu

LUTHER AU CHATEAU DE GOBOURG

L'empereur Charles-Quint était parti d^Espagne pour se rendre, par Tltalie, dans ses États d'Allemagne, où sa présence était à la fois désirée et redoutée. Ayant imposé à la France vaincue le déshonorant traité de Cambrai, au Pape celui de Barcelone, il songeait maintenant à s'occuper avec suite des affaires de l'Allemagne et de la guerre du Turc, Dans ces deux traités il s'était solennellement engagé à ramener les princes hérétiques à l'obéissance et à prendre les armes contre eux en cas de résistance.

Le 24 février 1530, il fut couronné par le Pape, à Bologne, et il prêta le serment obligé de soutenir de tout son pouvoir les droits de l'Église et de ne jamais attenter à ses prérogatives. Ses fréquentes entrevues avec Clément VU durant un séjour de quatre mois dans le même palais, l'influence de son entourage (il traînait à sa suite une légion de moines et

' Lettres. — Corp, Réf., II, 50 88. — Walch., XVI, 734 as. — Sleida5. — Sbckendorp. — GoELESTiRi Hist, Comitior, Àug. ceiebr, -^ Foerste- MàHtr, Urkundenbuch zur Geschichte des Àugsb, Reichstags, — Schirmacher, Briefe und Acten zu der Geschichte des Religionsgespràches zu Marburg, 1529 und des Reichstages zu Àugsburg 1530. Gotha, 1871.

de fanatiques), sa répulsion personnelle profonde contre rhërësie luthérienne le poussaient à des mesures violentes. D'un autre côté, les nécessités de sa politique prudente et circonspecte, le besoin qu'il avait, en face de Tinvasion des Turcs, du soutien des princes protestants, les sages conseils de son ministre Gattinara (Mercurius) inclinaient, pour le moment, son esprit vers la modération. Il s'appliqua doi^c à dissimuler ses véritables sentiments et à attendre avec patience le jour où il pourrait impunément « châtier les luthériens » .

N'ayant, au sujet des réformes de FÉglise, rien obtenu du Pape, pas même la promesse d'un Concile que son ministre demandait avec instances, il convoqua, le 21 janvier, une diète pour le 8 avril à Augsbourg, diète qu'il voulait honorer de sa présence, qu'il désirait solennelle à cause des grandes questions qu'il s'agissait de résoudre. La lettre d'invitation qu'il envoya aux princes et aux villes impériales était conçue dans des termes fort modérés, presque amicaux pour les protestants. L*Empereur y promettait, en effet, d'entendre, d'examiner avec douceur et prudence les opinions, les sentiments de chaque parti, de décider sur les points en litige à la satisfaction générale^ et d'amener les choses à ce point que, comme tous reconnaissaient le Christ pour leur chef, on pût vivre à [l'avenir dans une même communion, dans une même Église, dans Tunité de la foi, et maintenir une paix constante.

Deux fois de suite (le 11 et le 21 mars) il écrivit avec beaucoup d'afiabilité à l'électeur de Saxe pour le prier d'assister en personne à la diète; et son frère, le roi Ferdinand, joignit ses instances aux siennes. Le duc répondit qu'il se rendrait avec déférence à l'invitation de l'Empereur, et écrivit (14 mars) à ses théologiens Luther, Pomeranus, Jonas et Mélanchthon, de se disposer à l'accompagner et de rédiger au plus tôt, toute affaire cessante, une exposition de la doctrine évangélique pour la présenter k la diète. « C'est

un concile national qui s'ouvre, leur disait-il; il faut qu'on sache enfin ce que nous enseignons et aussi ce que notre conscience nous permet de céder. »

Luther, à la réception de cette lettre, rappela précipitamment Juste Jonas de l'inspection des paroisses à laquelle il était encore occupé :

« Le prince nous écrit, à vous, à Pomeranus, à Philippe et à moi de tout quitter, et de nous réunir promptement afin de terminer, pour dimanche prochain, ce qui sera nécessaire pour la diète qui s'ouvre le 8 avril. Charles vient en personne à Augsbourg, avec des intentions pacifiques, assure-l-il dans sa lettre. Aujourd'hui et demain, malgré votre absence, nous ferons, nous trois, tout ce qui nous sera possible. Conformez-vous le plus tôt que vous pourrez au désir du prince; abandonnez à vos amis le reste des travaux, et venez demain, car on est pressé. Christ veuille que tout

se fasse pour sa gloire ' !

« 14 mars. »

Pressés par une seconde lettre de l'Électeur, les théologiens se mirent à l'œuvre, rédigèrent un certain nombre de mémoires touchant les abus de l'Église romaine, et, comme exposition de la foi protestante, reprirent simplement les dix-sept articles de Schwabach avec quelques légères modifications de forme '.

Le traité de Barcelone n'avait pas été longtemps un mystère pour l'Allemagne ; les paroles menaçantes de l'Empereur avaient été promptement divulguées, les partisans du Pape, princes catholiques et clergé, ne cachaient nullement leur joie et les espérances qu'ils fondaient sur la présence de Charles-Quint à la diète.

« Les papistes triomphent, écrit Luther, le Sauveur arrive,

' De W., 111,564.

* L*identité des articles de Torgau avec ceux de Scliwabacli est aujourd'hui bien reconnue. Il reste encore quelques-uns des mémoires 'rédiges à Toccasion de la Diète. (V. Plitt, 520.)

disent-ils; voici César! Terrible Sauveur, en efiFet, qui les dévorera.

a L'Empereur est en route pour rAlIemagne; il vient, à ce que plusieurs pensent, plein de colère contre nous, à moins que le Turc n'arrive aussi comme sous les murs de Vienne, où il a forcé les ducs de Bavière, les plus orgueilleux des hommes, à demander bien humblement assistance aux princes hérétiques. Il faut que le monde soit dans la joie, et les apôtres dans l'affliction ; mais cette joie sera de courte durée. Prions, et les portes de Tenfer ne prévaudront point contre nous \ »

On s'effrayait beaucoup dans l'entourage de l'Électeur; et ses amis, Philippe de Hesse entre autres, cherchaient à le dissuader de se rendre à la diète, prévoyant des dangers, une arrestation.

Jean résista à leurs sollicitations, ordonna des prières publiques dans ses États et prépara son départ. On rapporte qu'ayant réuni ses théologiens, il leur dit :

a Vous voyez, mes chers Messieurs, à quelles extrémités il eu faut venir pour la cause de la religion. Si vous vous croyez en état de soutenir hardiment toute votre doctrine, c'est bien; sinon, prenez garde d'attirer un désastre sur mon pays. » A cela les théologiens répliquèrent qu'ils ne voulaient exposer Son Altesse Électorale à aucun danger, et que dans le cas où Elle ne trouverait pas à propos d'embrasser leur parti, ils La suppliaient qu'Elle voulût gracieusement permettre qu'ils parussent en personne devant l'Empereur, pour lui rendre compte de leur doctrine. L'Électeur leur répondit : « Zelo summo et fide Abrahœ. A Dieu ne plaise que je m'exclue de votre société. Je veux confesser mon Seigneur Jésus-Christ avec vous '. »

« De W., 540, 564.

' L'anecdote, I apportée par Seckendorf d'après Sanberti (Mirac, August,

Sa vit ET SON OECVHh. 425

Luther et ses amis quittèrent Wittenberg le 3 avril et rejoignirent le prince à sa résidence de Torgau. Quand tout fut prêt pour le départ, TÉlecteur demanda à Luther de prêcher sur ces paroles de Jésus-Christ : « Celui qui me confessera devant les hommes, je le confesserai devant mon Père céleste. » (Matth., x, 32.) Et il se mit en route pour se rendre à la diète. Une suite nombreuse et brillante raccompagnait : son fils le prince Jean-Frédéric, le duc de Lunebourg, le duc d^Anhalty le comte Albert de Mansfeld, soixante-dix gentilshommes saxons, et les théologiens Luther, Jonas, Spalatin, Mélanchthon, Agricola (celui-ci à la suite du comte de Mansfeld) ; cent-soixante personnes au total. On marchait à petites journées, dans chaque ville où Ton s'arrêtait Luther prêchait, et chacun s'approchait de la Table Sainte. Le 15 avril, on arriva à Gobourg, où Ton attendit des nouvelles de l'Empereur.

« Un messager est arrivé hier qui nous apporte la nouvelle que César est à Mantoue. On dit que les papistes travaillent à ce que la diète n'ait pas lieu, craignant qu'on ne statue quelque chose contre eux. Le Pape est furieux contre l'Empereur qui veut se mêler des affaires de l'Église et entendre les deux parties; il espérait qu'il se contenterait simplement d'être son licteur contre les hérétiques.

« D'autres pensent que la diète sera infiniment retardée. Moi, par ordre du prince, et je ne sais trop pour quel motif, je. reste ici à Gobourg, tandis que les autres l'accompagnent; mais tout devient de jour en jour plus incertain. On dit que le Turc a promis la paix pour l'année prochaine ; et cependant il menace de revenir en Allemagne avec de grandes forces et d'amener avec lui les Tartares. Dieu dissipe les conseils des nations qui ne songent qu'à la guerre ^ »

Après un séjour de courte durée (du 15 au 20 avril),

Confess,)j se trouve en des termes presque identiques dans le Tagebuch de Lauterbaco, p. 167.

> DbW., IV, 1.

l'Électeur, ayant reçu une nouvelle missive de Charles-Quînt qui lui annonçait sa propre arrivée à la diète pour la fin du mois, quitta Cobourg, laissant en terre saxonne Luther excommunie et banni, qu'il n'osait amener en la présence de l'Empereur et qu'il désirait pourtant avoir assez près de lui pour profiter de ses conseils. Le soir même du départ du cortéçe princier, Luther fut transféré secrètement à la forteresse d'Ehrenbourg qui domine la ville *. L'Electeur arriva le 2 mai à Augsbourç, avant tous les autres princes; le landgrave Philippe y fit son entrée le 12, à la tête de cent vingt gentilshommes.

« Mon cher Eoban, je vous envoie quatre lettres vivantes et parlantes, quatre lettres bien éloquentes : Justus, Philippe, Spalatin et Agricola. J'eusse aimé être la cinquième, mais quelqu'un m'a dit : Tais-toi, car tu as la voix mauvaise '. »

Dans ce nouveau Pathmos qui lui rappelle sa longue captivité de la Wartbourg, et où pendant cinq mois il s'enferme dans la solitude, en (ace d'un avenir menaçant, dans cette forteresse de Cobourg dont il fait, selon sa propre expression, une Sainte Sion, en proie comme jadis à de violentes douleurs corporelles qui désormais ne lui laisseront plus guère de repos, obsédé par ces singulières et cruelles tentations dont il a tant et si souvent parlé, poursuivant ses chères études et ses polémiques autant que sa santé altérée le lui permet, affecté par l'absence de ceux qu'il aime, il va suivre avec une incomparable sérénité tous les mouvements de la diète, inspirer ses amis dans une correspondance de chaque jour, les exciter, les reprendre, les consoler, surveiller à distance les longues et difficiles négociations, et dire le

' Il y a eu ici des erreurs de date rétablies par Knaake et par Kostlin. C'est dans la nuit du 22 au 23 avril, et non dans celle du 21-22, que L. a été transféré au château.

« L. à Eoban Hess qui était à Nuremberg. 24 avril. De W., IV, 6.

mot qui décide. Absent, son esprit va présider à tout, et il sera comme Fàme cachée du grand acte qui va s'accomplir.

Sa première lettre est pour Mélanchthon :

tt Me voici enfin dans mon Sinaï, cher Philippe, j'en ferai une Sion; j'y élèverai trois tentes, une pour les Psaumes, une autre pour les prophètes, et la troisième pour Esope. Le lieu est des plus agréables, propice aux études. Votre absence est la seule chose qui m'attriste. Je sens mes entrailles s'émouvoir à la pensée du Turc et de Mahomet; j'y vois l'intolérable fureur de Satan ravageant les âmes et les corps. Je prierai donc et je pleurerai jusqu'à ce que le Ciel entende mes clameurs. Vous vous troublez, vous, à la vue des malheurs intérieurs qui nous menacent. C'est que nous sommes prédestinés à voir cette double calamité, présage des derniers temps, et à en être les victimes. Elle prophétise à la fois la ruine du méchant et notre rédemption.

(c Je demande à Christ qu'il vous donne un doux sommeil, qu'il vous garde et vous délivre des soucis, ces flèches enflammées de Satan. Amen.

« Je vous dis ces choses par pure oisiveté, n'ayant pas encore reçu mon pupitre avec mes papiers et mes affaires. Rien ne manque à ma solitude : une vaste demeure qui domine tout le château, les clefs de tous les appartements. On entretient ici une trentaine d'hommes, dont douze veilleurs de nuit et deux sentinelles sur les tours. Mais à quoi bon dire tout cela? C'est que je n'ai rien d'autre à vous écrire * . »

Seul, avec un jeune magister de Nuremberg, Veit Dietrich, et un fils de sa sœur, Cyriacus Kaufmann, il songe à ses amis absents, à sa femme, à tout ce qu'il aime, à tous ceux qu'il a laissés à Wittenberg; il leur écrit des lettres charmantes, du royaume des oiseaux, du règne des corneilles et des corbeaux, de la diète des Turcs, mangeurs d'orge, de

1 De W., IV, 3. 23 avril.

son dëserty du désert de Grubock (Cobourg), et aussi, dans ses jours de mélancolie, de la citadelle pleine de démons, mais où règne Jésus-Christ, vainqueur de ses ennemis. II leur parle de la campagne splendide qui Tentoure : «Le printemps a (ait son apparition, le coucou a feit entendre sa note, mais le rossignol ne se fie pas encore à la froide saison d'avril. > — Devant ses fenêtres est un bois dans lequel s^assemblent une nuée de corneilles; il les suit du regard, il écoute leurs croassements, il assiste à leurs combats et à leurs volées dans les airs, et il conte tout cela h ses amis de Wittenberg, au grave Spalatin lui-même occupé de bien d^autres affaires à la diète d'Âugsbourg :

a Tandis que vous êtes à Augsbourg incertains de ce qui doit s'y passer, me voici au milieu des comices, en présence de magnanimes souverains, devant des rois, des ducs, des grands, des nobles, qui confèrent avec gravité sur les afikires de rÉtat, et d'une voix infatigable remplissent l'air de leurs décrets et de leurs prédications. Ils ne siègent point enfermés dans ces antres et ces royales cavernes que vous appelez des palais, mais sous le soleil. Ils ont le ciel pour tente; pour tapis riche et varié, la verdure des arbres sous lesquels ils vivent en liberté; pour enceinte, la terre jusqu'à ses der* nières limites. Ce luxe stupide de Tor et de la soie leur fait horreur; tous ils ont même couleur, même visage. Ils sont tous également noirs avec les mêmes yeux bleus, tous font la même musique, et dans ce chant sur une seule note, on n'entend que Tagréable dissonance de la voix des jeunes se mêlant à celle des vieux. Nulle part je n'ai vu ni entendu parler de leur empereur; ils méprisent souverainement ce quadrupède qui sert à nos chevaliers; ils ont quelque chose de meilleur, les ailes avec lesquelles ils peuvent se moquer de la furie des canons. Autant que j ai pu comprendre leurs décrets, grâce à un interprète, ils ont décidé à l'unanimité de faire la guerre pendant toute l'année à l'orge, au blé, à ce qu'il y a de mieux parmi les fruits et les graines. Il est à

craindre que leur victoire soit complète, car c^est une race ▼ersée dans les choses de la guerre, rusée, admirablement ' instruite dans Tart de voler et de ravir. Spectateur oisif, j^écoute et je contemple avec délices le bruit de ces comices. Cette belle couleur éthiopienne uniforme, le magnifique vêtement noir de ce héros, cette voix toujours la même, avec de charmantes modulations, me causent un plaisir infini, etc. Tout cela sans doute n'est qu'une plaisanterie, mais une plaisanterie sérieuse et nécessaire pour repousser les pensées qui m'accablent, si toutefois elle les repousse'.

« Les nobles seigneurs qui forment nos comices courent ou plutôt naviguent à travers les airs. Le matin, de bonne heure, ils s'en vont en guerre, armés de leurs becs invincibles, et tandis qu'ils pillent, ravagent et dévorent, je suis délivré pour quelque temps de leurs éternels chants de victoire. Le soir, ils reviennent triomphants ; la fatigue ferme leurs yeux, mais leur sommeil est doux et léger comme celui d'un vainqueur. Il y a quelques jours, j'ai pénétré dans leur palais pour voir la pompe de leur empire. Les malheureux! ils s^imaginaient que je venais détruire leur industrie. Ce fiït un bruit, des clameurs, une épouvante ! Quand je vis que je taisais trembler tant d'Âchilles et d'Hectors, je battis des mains, je jetai mon chapeau en Tair, me trouvant assez vengé de les troubler ainsi et de leur causer tant d'effroi par un seul geste. Ceci e^t une plaisanterie sans doute, mais aussi une allégorie et un présage de ce qui doit arriver. C'est ainsi que devant la Parole de Dieu, on verra trembler toutes ces harpies, tous ces hobereaux qui à Augsbourg nous accablent de leurs cris et de leur papisme *. »

A peine installé, il songe à charmer par la reprise de ses chers travaux les longues heures de la solitude imposée :

« Je ne sais rien, si ce n'eat que je m'étonne de ne pas

» Dk W., IV, 13, du 23 avril, et non du 9 mai.

•^ Dr W., IV, 38 (à Welier, 19 juin). V. aussi db W., IV, 3, 7.

recevoir de vos lettres. Nous sommes ici les maîtres, parfaitement, trop bien nourris. Ma jambe ne guérit pas. Je soupçonne qu'un abcès va s'ouvrir; j'en écris au docteur Gaspard. Mon discours au clergé avance ; la matière et Timpëtuosité grandissent entre mes mains'.

a Je suis oisif et je vis splendidement. J'ai résolu de traduire le reste des Prophètes; j'ai bientôt terminé Jérémie; je traduirai aussi quelques Psaumes, avec mes réflexions, afin de ne pas être ici sans rien faire. J'ai pensé aussi à traduire et à illustrer les fables d'Ésope pour les enfants et le peuple; cela ne sera pas sans utilité pour nos Allemands. Voilà bien du travail devant moi. A tout cela je préférerais vous voir; mais ce qui plait à Dieu doit me plaire aussi. Je n'ignore pas que je suis bien inutile dans ce voyage, et qu'il vaudrait mieux d'être chez moi à enseigner; mais il ne m'a pas été permis de résister à celui qui m'appelait. — L'Allemagne, la supérieure surtout, sera, je le crains, châtiée par le Seigneur à cause de ses blasphèmes, de ses meurtres, de son mépris croissant pour la Parole. Ce n'est pas en vain que le Turc s'arme. Que Dieu ait pitié de nous*! »

L'ouvrage auquel il fait ici allusion fut rapidement conçu, rapidement terminé. Le 12 mai déjà, il disait : « J'ai achevé mon invective contre le clergé, et je l'ai envoyée à Wittenberg. » C'était bien une invective en effet, dans le sens élevé de ce mot, c'est-à-dire une apostrophe hardie, éloquente, véhémente et pourtant pleine de sentiments conciliants, adressée aux prélats, aux dignitaires de l'Église qui allaient s'assembler à Augsbourg. Il leur redisait sans ménagements la chute de TÉglise et leur e£Frayante responsabilité ; il faisait appel à leurs consciences, à leurs sentiments ; il les conjurait de cesser leurs persécutions contre l'Évangile, de se convertir et de faire la paix avec « les hérétiques » . Le petit écrit porte ce titre : Exhortation aux ecclé*

' De W., IV, 10. A Mél., 20 avril.

«Dk W., IV, 12 et 15, à Linck, 8 mai.

SA VIE ET SON OEUVRE. -i3l

siastiques assemblés à la Diète (TAugsbourg, Il renferme un certain nombre de pagres d^une haute et vigoureuse inspiration. En voici la substance ^ :

ft Forcément absent de cette diète, je veux y être par mes prières et mes supplications. G^est une heure de grâce que Dieu donne à son peuple; si elle passe sans que nous sachions en profiter, avec elle s'évanouiront tout espoir et toute patience. Ne vous occupez ici, Messieurs, ni de moi ni des miens. Celui qui protège ses enfants et pourvoit à leurs besoins a élevé nos personnes et notre caisse au-dessus de toute crainte; nous n^avons besoin ni de ce&te. diète, ni de maîtres, ni de conseillers. Nous connaissons quelle est notre foi et quelle est notre vie; nous savons aussi souffrir et prier. Nous savons ce qui donne la vie et la mort, le lieu où nous trouvons toutes choses^ la Vérité à laquelle il faut nous tenir. Telle est la grâce immense que Dieu nous a faite par Jésus-Christ Notre-Seigneur, grâce confirmée par le sang de nos martyrs auxquels vous avez ôté la vie. Mais c'est pour vous que cette diète est nécessaire, et pour le pauvre peuple abandonné qui vit dans Tignorance et Tincertitude. C'est pour vous et pour lui que nous sommes en peine; aussi voudrions-nous vous aider par nos prières et nos exhortations.

« Vous avez, je le crains, oublié les devoirs de votre charge ; vous tendez trop les cordes; vous excitez ce peuple qui vous obéit comme un cheval docile, mais qui se soulèvera demain. Prenez garde, l'esprit de Munzer, cette verge de la colère de Dieu, pourrait bien vivre encore. »

Puis il parle des abus qui régnent dans l'Église, des indulgences, du sacrifice de la messe, du Purgatoire, des vigiles, etc. II se justifie contre le reproche de nouveauté que ses adversaires adressent à sa doctrine.

ff II faut que je vous réponde, à vous. Messieurs, qui criez si fort contre nos nouveautés. Dites-moi, s'il vous platt, le

* Vermahnting an die GeislUchen versainmelt auf dent Reichslag zu Augsburg, Erl., XXIV, 329 «s.

trafic des messes n'est-il pas une nouveauté? Pourquoi donc avez-vous laisse établir cet abus? pourquoi le soutenez- vous? Que vous reste-t-il encore de conforme aux anciens canons et à la doctrine des Pères? Quel était l'état de votre Église avant la prédication de TÉvangile, sinon un amas de nou* veautés journalières qui se succédaient comme les ondes d^un orage? Culte à sainte Anne, culte à saint Christophe, à saint Georges, à sainte Barbe, saint Sébastien, sainte Gathe* rine. Qui pourrait dénombrer tous ces patrons et ces dieux tutélaires, et dire tout ce qu^enferme le culte des saints? Ne sont-ce pas là des nouveautés? Où étaient donc les évéques dont le devoir était de s'opposer à ces superstitions? »

Il parle ensuite de Texcommunication, du sacrement sous les deux espèces, du célibat des prêtres, et des viles injures qu'ils jettent sur le mariage des évangéliques :

tt Aussi longtemps que vous ne respecterez pas notre mariage, nous ne vous laisserons ni joie ni honneurs dans vos prélatures antichrétiennes. Si je meurs, d'autres conti-* nueront la guerre. Vous savez aussi bien que nous que nous vivons selon la Parole de Dieu, et vous, point. Je vous conjure donc, au nom du Seigneur, de vous convertir, de vous réformer. Tuez-moi donc. Aussi longtemps que je vivrai, je serai voire peste; si je meurs, je serai votre mort. Dieu ma élevé contre vous. Je suis comme ce lion et cet ours placés sur le chemin d'Assur dont parle le prophète Osée. Mon nom ne vous laissera plus de repos jusqu'à ce que vous vous convertissiez ou que vous périssiez. » — Enfin il les exhorte au support, à la bonne harmonie :

a Puisque vous ne pouvez remplir votre charge d'évêques, qui consiste à prêcher et à consoier les consciences; puisque vos savants ne peuvent s'en acquitter non plus, permetteznous de prêcher librement et d'édifier le pauvre peuple. Cessez de nous troubler et de nous opposer vos défenses. Nous ne vous demandons rien davantage, nous ne prétendons à aucun salaire ; nous attendrons de la bonne main de

Dieu qu'elle fournisse à notre entretien. Ce n'est pas que nous ayons une grande joie de prêcher. Pour ce qui me concerne, nul message ne me serait plus doux que celui qui m'interdirait la prédication, car je suis bien las de la grande ingratitude du peuple et plus encore de Tintolërable souffrance que le diable et le monde font peser sur moi. Mais les pauvres âmes ne permettent point cela. Il y a un homme, Jésus-Christ, qui m'a dit : «Non », et j^obéis à son appel. (( Sachez donc que les prédicateurs luthériens sont des hommes pieux qui ne vous font point de mal, qui vous sont même plus utiles que vos savants et tous ceux du Pape. Vous n'avez jamais eu devant vous de si pieux hérétiques; priez Dieu de vous les conserver. Nous vous laisserons vos qualités, vos titres de princes et seigneurs, que ni les Hussites, ni les Wiclefites, ni les enthousiastes, ni les sectaires ne vous ont laissés. Vous verrez par là que, loin d'êtie vos adversaires, nous sommes en réalité vos meilleurs amis, vos protecteurs, dirai-je. Que nous importent ces titres? Si vous ne faites pas ce qu'exigent votre état et votre dignité, c'est vous qui en rendrez compte et non pas nous. Cessez de nous persécuter. Nous n'exigeons rien de vous, et nous n'avons jamais rien demandé que la liberté de prêcher l'Évangile. Nous vous aiderons à notre tour à maintenir la paix, et nous aurons du moins cet honneur de vous l'avoir proposée : même, s'il y a possibilité de rétablir votre autorité épiscopale, je vous y aiderai autant que cela dépendra de moi, pourvu que vous nous laissiez l'Évangile libre. Nous prêcherons cet Évangile en votre nom, et vous le soutiendrez de votre autorité. Quant à vos personnes, à votre vie, à votre état princier, nous les abandonnons à votre conscience et au jugement de Dieu. » — Voici la conclusion de cette pièce mémorable :

« Voilà, chers Messieurs, ce que j'avais à vous dire pour •cette fois, en forme d'avis amical. Je vous conjure de supplier avec nous le Seigneur qu'il nous accorde la grâce et la

lî. 28

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sagesse nécessaire pour travailler, dans une aussi grave situa* tion, à sa gloire et à notre salut. Vous savez que le pape Adrien a confessé par la bouche de ses nonces, à Nuremberg, que la cour de Rome était la cause d^une multitude de dé«ordres et de maux, et qu'il s'est offert à travailler à une réforme. Vous savez encore, ou vous devez savoir, que Dieu a établi les princes et les magistrats non pour détruire, mais pour édifier; non pour exercer une tyrannie, mais pour faire prospérer le genre humain* Suivez ces principes, et nous contribuerons pour notre part à rétablir votre crédit auprès du peuple. En effet, j'estime que vous ne pourrez vous passer absolument des prières des pieux hérétiques, je veux dire des Luthériens, si tant est que vous veuillez faire un établissement durable. Si, au contraire, vous prétendez agir de force^ persister dans vos propres volontés, ce que je ne souhaite pas, je proteste avec tous ceux qui croient à l'Évangile^ devant Dieu et devant le monde, que nous sommes innocents si votre orgueil entraîne votre ruine.

« Nous vous avons mis devant les yeux vos erreurs et vos prévarications, nous vous avons donné des avis fidèles, et nous vous avons suppliés de tout notre cœur d'entrer dans des sentiments de repentance. Nous nous sommes offerts, de bonne foi, à concourir à tout ce qui pourrait contribuer à la paix, et nous n'avons jamais rien cherché ni demandé que ce qui fait l'unique consolation de nos âmes, je veux dire la liberté de prêcher l'Évangile dans toute sa pureté. Nous pouvons donc nous glorifier en bonne conscience d'être innocents de ces malheurs. Veuille le Dieu de paix et de consolation vous donner son esprit pour vous éclairer et vous conduire en toute vérité par notre bienaimé Seigneur Jésus-Christ, auquel soient rendues louange et reconnaissance éternelle pour sa grâce et son don ineffable. Âmen. »

Dans les premiers jours de sa retraite, Luther publia aussi une vive mais très-courte réplique à une réfutation des-

articles de Torgau que, sur la demande de Télecteur Joachim de Brandebourg, un des chefs du parti catholique, quelques théologiens, entre autres le célèbre Wimpina, avaient rédigée. II s'y défend d'être Tunique auteur de ces articles, et surtout de les avoir écrits en vue de la diète d'Augsbourg '•

Les doux travaux par lesquels il voulait retremper son âme fatiguée marchèrent à souhait dès les premiers jours. La maladie survint ensuite, et il lui fallut alors les interrompre. Il se mit d'abord à traduire Jérémie, qu'il termine au commencement de juin; Ézéchiel, dont il commente les prophéties sur Gog et Magog, qu'il applique aux Turcs, comme celles de Daniel * ; puis il reprit les Psaumes, le cent dix-huitième en particulier, son Psaume de prédilection, son « Confitemini » , qui l'a tant et si souvent consolé, qui Ta tiré de tant de détresses, « dans le temps où toute la puissance des rois, des empereurs, des sages et des Saints de ce monde aurait été trop faible pour cela ' » . On y retrouve toute sa veine mystique.

<( Me trouvant dans la détresse, j'ai invoqué VÉtemel. » Observez le grand art et la sagesse de la Foi. Dans la détresse, elle ne court pas de côté et d'autre pour se répandre en plaintes et en cris, pour maudire et insulter, bien moins pour murmurer contre Dieu en disant : « Pourquoi en use-t«il « ainsi avec moi? pourquoi épargne -t- il au contraire les M méchants? » Elle ne perd pas sa confiance au Dieu qui lui

> Le titre de la réfatation était : Brève Instruction opposée k la confession du D' Luther, etc. — La réponse de Luther : Réponse aux clameurs de quelques papistes. Ces pièces peu importantes sont dans Walgb., XYI , 766 88. — V. Erl., XXIV, 319.

2 Erl., XLI, 220 ss.

3 L. avait écrit sur la muraille de sa chambre, au cbâteau de Gobourg, un verset de ce Psaume, avec la musique : « Je ne mourrai point; je vivrai et j'annoncerai les œuvres du Seigneur. « L'explication de ce Psaume , dédié à Tabbé Friedericb de Nuremberg, fut terminée en juin et imprimée en août seulement. Erl., LI, 220. — V. Oper, exeg.y XVU, 304.

enyoie ces adversités; elle n*estiine pas qu'il soit courroucé ni qu'il soit son ennemi, comme la chair, le monde et le diable s*empressent de le lui persuader; mais elle s'élève audessus de ces apparences. Sous ces châtiments elle voit le cœur charitable de Dieu ; à travers ces sombres et épaisses nuées elle aperçoit le soleil. Elle ose même invoquer avec confiance celui qui la frappe et semble la maltraiter. Voilà Part qui surpasse tous les arts; c'est l'œuvre propre et particulière du Saint-Esprit, qui n'est connue qu'aux âmes pieuses et chrétiennes.

« J'ai invoqué l'Éternel, » Apprenez à crier, ne vous enfermez pas en vous-mêmes. Ne vous contentez pas de courber la tète. II ne faut pas s'abandonner au torrent des pensées accablantes, ni se consumer en peines et en soucis pour savoir comment on pourra se délivrer soi-même. Il ne faut pas s'arrêter à considérer sa misère et ses infortunes, mais se mettre à genoux, élever les mains et les yeux vers le ciel, exposer ses détresses à son Dieu, et lui jeter sa plainte.

« Mieux vaut se confier en l'Éternel que de se reposer sur « les principaux d'entre les peuples» » Lorsque le duc Frédéric de Saxe vivait encore, ceux qui tyrannisaient l'Église et l'État se rassuraient en disant : Dès qu'il aura fermé les yeux, c'en sera feit de l'hérésie de Luther. Ils s'imaginaient que toute notre doctrine reposait sur ce prince, que nous n'avions de soutien et de consolation que dans les hommes et les princes de la terre. C'est qu'ils nous mesuraient sur euxmêmes, et ils pensaient que, semblables à eux qui dans leur désespoir ont renoncé à Dieu, nous aussi nous avons mis toute notre espérance dans les grands de ce monde. La première fois que j'attaquai les Indulgences, tout le moode s'en étonnait, craignait, estimait que j'avais parlé trop haut. Mon prieur et mon sous-prieur vinrent à moi tout alarmés, me prièrent de ne pas exposer leur Ordre au déshonneur, m'assurèrent que les autres Ordres en bondissaient de joie. Je leur répondis : « Si ce n'est pas l'ouvrage de Dieu, mes

« Révérends Pères, il sera bientôt renversé ; mais si c'est son « ouvrage, laissez-Ie foire. » Ils n'eurent rien à répliquer à

cela. Dès lors l'œuvre s'est accomplie, et elle continuera,

s'il platt à Dieu. »

La troisième tente que Luther voulait dresser à Ésope ne s'éleva pas bien haut. Le loisir lui manquait. Il en tra« duisit treize fobles seulement, avec beaucoup de simplicité et de goût, remplaçant à l'ordinaire la morale de la fin par quelque vieux proverbe allemand approprié. « A côté des Saintes Écritures, disait-il dans sa préface, personne n'a parlé si bien, avec autant de sagesse et d'utilité, de la vie ordinaire, des choses de la maison et de la conduite au milieu de ce monde mauvais. Les enfants l'aiment, et un bon père de fomille en peut toujours tirer quelque chose d'excellent pour leur instruction, sans effort, en les amusant comme dans la chambre des nourrices, m —Lui, si mystique, était à ses heures de détente tout entier à la nature et aux choses familières; il avait un faible pour le fobuliste grec, à cause de son sens droit et honnête. Ce court travail ne fut pas repris dans la suite, bien qu'il ait eu souvent le désir de le poursuivre *.

Son corps fatigué ne résista pas longtemps à la tension de Tesprit. Dès la seconde semaine de sa retraite, il tomba malade, incapable d'un plus grand effort. Il s'en plaint douloureusement :

« J'ai achevé mon Invective contre le clergé, et Fai envoyée à Wittenberg. J'ai traduit deux chapitres d'Ézéchiel sur 6og, avec une préfoce, qui sera imprimée en même temps»

* Erl., LXIV, 349 ss. D'après Tédition de Jena. Ses douleurs le rendant incapable de sérieuse application, il faisait des petits vers sur les travers des {^ens de cour. (Beschreibung des Hoflebens in Versen. Erl., LXIV, 348.) Il liarmonisait aussi une vieille mélodie trouvée en certain lieu et la destinait plaisamment À servir de cantate pour Fentrée de Charles-Quint et du roi Ferdinand à Augsbourj;. (De W., IV, 35.)

Gela fait, j'ai pris en main les Prophètes, et je m'y suis mis avec une si grande impétuosité que j'espérais finir pour la Pentecôte. Puis, Ésope et d'autres travaux encore. Tout allait bien, quand mon pauvre vieil homme extérieur s'est révolté contre l'homme intérieur. Ma tète a commencé à se remplir de bruit, de tintements, de coups de tonnerre. Si je ne m'étais arrêté subitement, je serais tombé en syncope... Voici trois jours que je n'ai pu écrire une seule ligne ; rien ne va plus; le poids de l'âge se fait sentir. Ma tète est devenue un vrai chapitre {capui meum factum est capitulum, pergei vero fietque paragraphus, tandem periodus). Je suis absolument oisif. Insensiblement ce tumulte de ma tête cédera aux médicaments et aux bons soins. Telle est la cause qui (ait que je vous réponds si tardivement. Le jour où votre lettre de Nuremberg m'est parvenue, Satan avait une ambassade auprès de moi; j'étais seul. Vite et Gyriaque absents; il me pressa si fort qu'il me contraignit à sortir de ma chambre et à chercher un visage d'homme... Prenez donc garde de ne pas vous casser la tète comme moi. Je vous somme et je somme tous nos amis, sous peine d'anathème, de vous forcer à prendre soin de votre pauvre petit corps, afin que vous ne deveniez pas le meurtrier de vous-même et que vous ne disiez pas ensuite que vous vous êtes tué pour le service de Dieu. On sert aussi Dieu dans le repos, et c'est peut-être la meilleure manière. C'est pour cela sans doute qu'il a entouré le Sabbat de prescriptions sévères. Ne méprisez pas mes recommandations, ce que je vous dis là est Parole de Dieu '. »

Il souffrit beaucoup pendant tout un mois, attribuant plaisamment sa maladie à la bonne chère de la table princière et au vin vieux, dont il usait pourtant, dit-il, avec modération; mais le plus souvent il se croyait le jouet du diable qui cherchait à le faire périr. Alors revinrent les anciennes tris-

iDe W., IV, «5 (12 mai).

Sa vie et son OEUVRE. 439

tesses, et les tentations spirituelles et les débillances subites. Dans ses heures d'accablement, il se confessait au pasteur de Cobourg, et lui demandait l'absolution de ses péchés. Il sentait venir la mort, et tout angoissé à Tidée qu'il allait mourir seul, loin de tout ce qu'il aimait, il cherchait mélancoliquement un lieu pour sa sépulture, dans la petite chapelle, sous la croix. Son ami Jonas ayant perdu un enfant, il lui écrivait : a Je suis un triste consolateur, bien dépourvu des pensées sereines qui vous feraient du bien. Un vent dessé- •chant me consume; je suis comme dans une terre aride et sans eau ^* »

Ses amis d'Augsbourg, informés par Veit Dietrich, s'effrayèrent de la violence du mal, et s^appliquèrent à le con- ■soler. L'Électeur lui-même consulta pour lui son propre médecin et lui envoya des remèdes. « Nous sommes tous •en peine pour votre santé, lui disait^il dans un gracieux billet, et nous supplions Dieu de vous conserver pour sa sainte Parole. Le docteur Gaspard vous envoie un remède pour vous fortifier la tête et le cœur. Ne vous tourmentez pas trop il Gobourg. » — Mélanchthon alarmé avait écrit à Veit Dietrich de bien soigner son maître, d'essayer de le distraire le soir surtout par d'agréables conversations, « afin qu'il ne se mette pas au lit le cœur chargé de lourdes pensées. Il est vrai, ajoute-t-il, que ce qu'il a sur le cœur ne se laisse pas chasser par des moyens humains. Il n'y a que la prière qui y puisse quelque chose *. »

Des amis vinrent le voir : Jean Reynecke, Georges Romer et la vaillante Ârgula de Stauffen. Ils les reçut avec plaisir, tout en craignant que leurs visites ne trahissent le secret de sa solitude et ne déplussent au prince '• Puis quelques semaines se passèrent sans nouvelles d'Augsbourg. S'imaginant dans sa seosibilité maladive qu'on lui cachait quelque

« De W., IV, 10, 12, 20, 44, 178, 16. ^ Corp, Jief,, II, 40.

«DbW., IV,30, 3Î.

440 LUTHEII.

grave évënement, il s'ëmut, se plaignit ayec amertume :

« Deux fois de suile, le messager est venu ici, sans lettres de vous. Vous devez savoir beaucoup de choses, et tous vous aimez écrire. Je ne sais que penser de votre négligence. Seriez*vous courroucés? Vous savez pourtant que je suis, dans ce désert comme dans une terre sans eau, soupirant après vos lettres. » (A Mél., 5 juin \)

« Je crois que vous vous êtes tous ligués pour me tourmenter par votre silence. Soyez sûrs que je saurai me venger et vous rendre la pareille à Toccasion. » (A Mél., 7 juin '.)

La mort de son père vint ajouter à ses peines. Il s'y attendait un peu, car il le savait malade, et il lui avait écrit le 15 février une lettre de consolation:

«... Bien que Dieu vous ait donné un corps robuste et vigoureux, Tàge avancé auquel vous êtes parvenu me donne de sérieuses inquiétudes, encore qu'à proprement parler nous ne puissions ni ne devions compter un seul instant sur notre vie. Je me serais volontiers transporté auprès de vous si mes amis ne m'en avaient détourné. — Mais quelle joie vous me causeriez, si vous vous Baisiez conduire à Wittenberg, avec ma mère ! Ma femme vous en conjure, les larmes aux yeux, et nous tous, le souhaitons ardemment. J'espère que vous trouverez au sein de ma famille tous les soins que votre état exige.

« En attendant, je supplie de tout mon cœur le Tout-Puis^ sant de vouloir bien, selon son infinie miséricorde , vous for» tifier, vous éclairer et vous garder par son Esprit, afin que vous compreniez avec joie et gratitude la bienheureuse doctrine de son Fils, Notre-Seigneur Jésus-Christ, à laquelle ii TOUS a appelé par sa grâce du sein des ténèbres de l'erreur. — Qu'au milieu de vos infirmités votre cœur soit rempli d'allégresse ; car nous avons là-haut, dans l'autre vie, auprès

> DkW.,IV, 32.

«OeW, IV, 35.

d« Dieu, un Sauveur fidèle et miséricordieux, Jésus-Christ, lequel a vaincu pour nous la mort et le péché. Environné de ses anges, il a les yeux sur nous et nous attend au moment de notre départ de ce monde; en sorte que nous n'avons point à craindre de périr ou d'être abîmés dans le néant. Que ce Seigneur et Sauveur des hommes soit et demeure avec vous, afin qu'un jour (Dieu veuille que ce soit ici et là-haut) nous nous revoyions avec joie. Car notre foi est certaine, et nous ne doutons pas que nous ne nous trouvions bientôt devant le trône de Dieu. Les séparations qui nous paraissent si longues ne le sont point aux yeux de Dieu. La mort n'est qu'un voyage, comme celui que je ferais pour revenir ici après vous être allé voir à Mansfeld, comme celui que vous feriez pour retourner à Mansfeld, après être venu me trouver à Wittenberg. Il ne s'agit que d^une heure de sommeil, et tout sera changé \ »

Quand il eut lu la lettre de Jean Reynecke qui lui faisait part de la triste nouvelle, il dit à Veit Dietrich : « Eh bien! mon père est morti » Alors il saisit son psautier, se retira dans son cabinet, et pleura si longtemps, que le lendemain il en avait la tête toute malade. Puis il ne laissa plus rien voir de sa douleur. « Ce qui le consolait surtout, dit Veit Dietrich, c'était la pensée que son père s'était doucement endormi dans la foi en Christ. »

ce Aujourd'hui, je reçois de Jean Reynecke la nouvelle que mon très-cher père Jean Luther a quitté cette vie, dimanche, à l'heure où je vous écris. Cette mort me plonge dans la tristesse, non-seulement à cause des liens naturels qui m'unissent à lui, mais surtout à cause de sa charité si tendre; car c'est par lui que Dieu m'a tout donné et m'a fait ce que je suis. Et bien que j'éprouve une grande consolation à savoir qu'il s*est endormi doucement dans la foi de Christ, la douleur et le souvenir de sa conversation si douce frappent me^

' Dk W., III, 550.

AÀ% LUTHER.

entrailles si fort que jamais mort ne m'a feît tant de peine : « Le juste a été enleyé devant la fiice des méchants et est « entré dans son repos. » Nous mourons mille fois avant de mourir tout à fait.

« Je suis rhéritier de son nom, et presque le plus vieux Luther de la famille. J'ai donc maintenant le droit (nonseulement la chance) de le suivre le premier par la mort dans le règne de Christ. Dieu veuille nous accorder à tous cette grâce, lui à cause de qui nous sommes les plus misérables des hommes et l'opprobre du monde. Je n'écrirai plus rien aujourd'hui, car c'est un devoir de piété filiale de pleurer un tel père par qui Dieu, dans sa miséricorde, m'a donné la vie, qui m'a nourri, élevé par ses sueurs et fait ce que je suis. Je me réjouis aussi de ce qu'il a vécu dans ces temps-ci et qu'il a vu la lumière de TÉvangile. Que Dieu soit béni dans ce qu'il fait et dans ce qu'il décide. Amen. Saluez tous les nôtres. Le jour même de la Pentecôte, année 1530 ^» Sa femme trouva, dans son instinct de mère et d'épouse, le seul moyen puissant de conjurer la mélancolie qui l'envahissait. Elle lui envoya le portrait de sa petite fille Madeleine qui venait d'accomplir sa première année.

« Vous avez fait une chose excellente, madame la doctoresse, lui écrit Veit Dietrich, en envoyant ce portrait à M. le docteur ; car cette seule image a chassé de son cœur tout un monde de pensées. Il l'a suspendue au mur, en face de la table ou nous mangeons, dans la chambre du prince. Tout d'abord il ne la reconnaissait pas. « Eh! disait-il, Lenchen est ft noire. » Maintenant, plus il la regarde, plus ill'aime. «Gomme « elle ressemble au petit Hans 1 Ce sont les mêmes yeu&, a la même bouche, le même nez. » Chère madame la docto-

> Db W., IV, 33, 35. — « Je rends grâce à mon Dieu de ce que mon père est mort en homme pieux. Je lui avais écrit avant sa fin une lettre de consolation. Son pasteur la lui ayant lue et lui ayant demandé s'il croyait à tout ce qu'il venait d'entendre : « Eh! lui répondit-il, je serais un misé- « rable si je ne le croyais pas. • Col., III, 168.

resse, je vous en prie, ne vous tourmentez plus au sujet de M. le docteur; il est, Dieu en soit loué, frais et dispos. Dès le premier jour il a oublié son père, bien que la chose lui ait été dure ^ »

Le charme avait opéré. Les douces images de la famille absente et Tamour de Tenfant chassèrent de son cœur les noires pensées et lui redonnèrent un peu de santé. Un fort rayon de joie, d'espérance, descendit dans son àme. C'est alors qu'il écrivit à son petit Jean la lettre charmante que tout le monde a lue :

ff Grâce et paix en Christ, mon cher petit enfant. Je vois avec plaisir que tu apprends bien, et que tu pries avec zèle. Continue ainsi, mon cher fils, et quand je reviendrai à la maison, je te rapporterai un joli cadeau de la foire. Je sais un beau et riant jardin, tout plein d'enfants en robes d'or, qui vont jouant sous les arbres avec de belles pommes, des poires, des cerises et des prunes; ils ont aussi de jolis petits chevaux avec des brides d'or et des selles d'argent. En passant devant ce jardin, je demandais à l'homme à qui il appartient, quels étaient ces enfants. Il me répondit : «Ce sont ceux qui aiment a à prier, à apprendre, et qui sont pieux. » — Je lui dis alors : « Cher monsieur,j'ai aussi un enfant, c'est le petit Jean Luther ; a ne pourrait-il pas aussi venir dans ce jardin manger de ces « belles pommes et de ces belles poires, monter sur ces jolis a chevaux, et jouer avec les autres enfants ? » L'homme me répondit : « S'il est bien sage, s'il prie et apprend volontiers, « il pourra aussi venir, le petit Philippe et le petit Jost avec « lui*; ils trouveront ici des fifres, des timbales et autres K beaux instruments pour faire de la musique, ils danseront « et tireront avec de petites arbalètes. »

« En parlant ainsi, l'homme me montra, au milieu du jardin, une belle prairie pour danser, où l'on voyait suspendus

* Lettre de Veit DietrlcK à Catherine de BoKra, dans Metbr, EhrengC' AàchtnUs Fr. Katharina Lutherin, § 38.

^ Philippe et Jodoccus, les fils de Mélanchthon et de Jonas.

44i LUTHER. SA VIE ET SON (»;DVRE.

les fifres, les timbales et les petites arbalètes. Mais il ëtait encore matin, les enfants n'avaient pas dtnë, et je ne pouvais attendre que la danse commençât. Je dis alors à Thomme : « Cher monsieur, je vais vite écrire à mon cber petit Jean, A afin qu'il soit bien sage, qu'il prie et qu'il apprenne, pour « venir aussi dans ce jardin ; mais il a sa tante Lehne, pourra- « t-il l'emmener avec lui ? » L'homme me répondit : a Oui, ils a pourront venir ensemble, fiaites-le-lui savoir.» Apprends donc bien et prie, cher petit Jean, dis à Philippe et à Jost de faire de même, et vous viendrez tous ensemblejouer dansce beau jnrdin. Je te recommande à notre Dieu Tout-puissant; salue tante Lehne, et donne-lui un baiser pour moi. Anno 1530. Ton cher père, Martin Luther *. »

» De W., IV, 41.

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