‹ Luther, sa vie et son œuvreChapitre 40 sur 43 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

LA CONFESSION d'aUGSBOURG.

A Augsbourg, Mélanchthon, dévoré d^appréhensions et d'inquiétudes, travaillait à la rédaction des articles de la foi évangélique qui devaient montrer à TEmpereur et au monde la conformité des doctrines persécutées, avec l'Évangile de Jésus-Christ. L'œuvre commencée à Cobourg, sous les yeux de Luther, se complétait, devenait une substantielle et large exposition de la foi chrétienne, en même temps qu'une réfutation des erreurs du papisme. Ne pouvant en conférer avec Luther, il lui envoyait ses projets, lui demandait son avis, ses corrections. « Eck, Cochlaeus, Cajetan, lui écrivait-il, vont arriver ici; ils veulent une dispute. Le landgrave Philippe est incertain ; les Suisses l'entraînent et le troublent; écrivez-lui pour le remettre dans la bonne voie. J'ai rédigé la préface de notre confession avec plus de soin et plus de style qu'à Cobourg; je vous l'apporterai bientôt, si l'Électeur consent au voyage. »

« Mon gracieux prince, répondit Luther à l'électeur Jean qui le consultait sur les articles qu'avait rédigés Mélanchthon, je viens de lire l'a Apologie * » deM.Philippe, elle me plaît; je ne vois rien à y changer ni à y corriger. Il ne me conviendrait d'ailleurs pas de le faire, car je ne saurais parler avec tant

1 C'est le nom que Ton donnait alors à la confession que les Luthériens allaient présenter à la diète. Il ne faut pas la confondre avec r« Apologie » qu*en lit plus tard Mélanchthon.

de douceur et de modération. J*espère qu'elle produira beaucoup de bons fruits, et je le demande à Dieu \ »

Quelques jours après (22 mars), Mélanchtbon lui écrivait: M Nous changeons chaque jour quelque chose à TÂpoIogie. J ai remplacé l'Article des Vœux par une exposition plus complète ; je travaille en ce moment à FArticle de la Puissance de rÉglise. Examinez, je vous prie, tous les articles touchant la foi ; si vous n'y trouvez rien à reprendre, le reste se fera facilement. Le landgrave de Hesse ne paratt pas éloigné de vouloir signer notre confession; il ne sera peutêtre pas difficile de l'amener à nous; mais il faut que vous lui écriviez. Je vous supplie donc de le faire et de l'exhorter à ne pas charger sa conscience en protégeant une fausse doctrine. N'écrivez plus au jeune prince, car il est singulièrement indisposé contre vous, qu'il aimait plus que la prunelle de ses yeux. Ses sentiments sont très-changeants, et il faut s'en prendre autant à son tempérament qu'à son âge '. »

Tout était pour lui sujet de crainte : les intrigues victorieuses des adversaires, les dispositions incertaines de l'Empereur, l'esprit d'entreprise de Philippe de Hesse. Celui-ci travaillait encore avec son ardeur accoutumée à faire entrer les Suisses dans la ligue protestante, mettait tout en œuvre pour faire tomber les hautes barrières qui séparaient les deux partis, cherchait à ébranler les théologiens saxons. Mélanchtbon et Brenz, auxquels s'adressaient particulièrement ses savantes objurgations, restaient inébranlables, mais tremblaient qu'il ne réussit. Luther alors se décida à lui écrire :

« Que Votre Altesse Sérénissime, lui disait-il, ne se laisse pas séduire par les paroles flatteuses de nos adversaires, ou plutôt par les artifices de Satan. II est dangereux d'adopter de nouvelles opinions contre les témoignages évidents de la Parole de Christ, d'abandonner la foi depuis longtemps établie dans la chrétienté, pour s'attacher à de vaines subtilité»

' De \V., IV, 19.

» Walcu!, XVI, 818.

qui ne pourront jamais satisfaire la conscience, ni se soutenir contre les déclarations formelles et la parole expresse de Jésus-Christ. Je serais mortellement affligé que Votre Altesse Sérénissime se rendit complice de toutes les absurdités et des extravagances de nos adversaires, vu qu'elle a déjà un assez grand fardeau à porter.

a II n'est nullement nécessaire que vous vous impliquiez dans une aCFaire qui vous est tout à fait étrangère et qui ne peut se soutenir. Vous ne pourriez le faire sans donner du scandale et sans fortifier les égarés dans leur erreur...

a Ah 1 Seigneur Dieu, ce n'est pas une petite chose que de prêcher une doctrine nouvelle, et ce n'est pas assez pour Tappuyer, que de s'en rapporter à des opinions chimériques ou à des termes obscurs et douteux. Il faut des passages clairs et des preuves incontestables, et nos adversaires n'en ont point fourni jusqu'ici. J'ai soufiFert bien des peines et des dangers pour ma doctrine, et je ne voudrais pas avoir travaillé en vain. Ce n'est ni par haine ni par orgueil que je les ai contredits. Dieu m'est témoin que depuis longtemps j'aurais adopté leur doctrine si j'avais trouvé qu'elle fût fondée ; mais je ne puis en bonne conscience admettre le fondement sur lequel ils s'appuient. J'ai encore cette confiance que, si cbétif que je sois, j'ai été un instrument dans les mains de mon Seigneur Jésus-Christ ; et ils ne sauraient dire que ce que le Sauveur a fait par mon organe n'est pas à comparer à ce qu'ils ont fait eux-mêmes. Sur cela, je recommande Votre Altesse Sérénissime à la bonté de Dieu, et j'espère que vous serez convaincu, gracieux prince, de la sincérité de mes sentiments '• »

En même temps il écrivait au théologien hessois Ehr. Schnepp :

« J'ai écrit une lettre à votre prince ; voyez-la, remettez-la-

'De W., IV, 23. La lettre porte faussement la date du 20 mai. Elle est du 20 juin, du jour même où il écrivit à Eh. Schnepp.

lui TOuS'inéine, et s'il le faut, appuyez-la de vos paroles. Je n'ose ni espérer ni désespérer de sa foi; je Texhorte ardemment à éviter le contact de ces hommes et les vaines illusions de Satan. — Mon seul appui dans cette affaire, c'est que Jésus-Christ a promis d'exaucer nos prières * . »

Cependant les princes et les États de TEmpire étaient réunis à Augsbourg et attendaient ayec impatience l'arrivée de Charles-Quint qui s'attardait en route et tenait sa cour dans le Tyrol, à Inspruck. L'Allemagne était avide de retrouver illustre et victorieux cet empereur qu'elle avait vu dix ans auparavant si jeune et si inconnu. C'était une de ces heures solennelles dans lesquelles se décident les destinées d'un pays. La question religieuse primait toutes les autres, absorbait et passionnait tous les esprits, s'imposait et rejetait même à l'arrière-plan la crainte formidable d'une nouvelle invasion des Turcs. L'Allemagne se voyait à la veille d'une guerre civile, et le parti évangélique avait compris qu'il allait s'agir de son existence.

Les princes protestants étaient entrés à Augsbourg avec la ferme résolution de tenir tète au danger. On s'attendait à voir en eux des accusés : ils se posèrent d'emblée, avec une surprenante hardiesse, en confesseurs de l'Évangile. Leurs ministres montèrent dans les chaires des églises et prêchèrent la Parole de Dieu au milieu d'un grand concours de peuple.

Le parti catholique s'en émut, arracha à l'Empereur absent des déclarations menaçantes; et quand le sage ministre Gattinara mourut à Inspruck (4 juin), toute espé* rance d'une solution pacifique s'évanouit. Il devint évident que le premier acte qu'accomplirait Charles-Quint à son entrée à Augsbourg serait l'interdiction des prédications évangéliques, prélude de mesures plus graves. Les princes

« De W., IV, W.

protestants, nullement effrayés, pensant qu'une concession sur ce point les entraînerait à d'autres concessions, décidés à maintenir un droit sacré, consultèrent leurs théologiens. Ceux-ci furent d'avis que si l'Empereur en venait à interdire les prédications publiques, le devoir serait d'obéir à ses ordres. Luther conclut dans le même sens. « L'Empereur est notre mattre, la ville est sienne; on ne peut pas plus lui résister qu'à Votre Grâce Électorale, dans sa ville de Torgau. Essayez de le gagner par des protestations et par d'humbles paroles. Si rien n'y fait, il faut se soumettre et laisser la violence l'emporter sur le droit. Ce n'est pas vous qui en aurez la responsabilité \ »

Le bouillant Électeur ne se rendit pas à ce sentiment. Il pensait que c'était « une chose effrayante que d'abandonner ainsi la Parole de Dieu et la Vérité ». « Ou mes théologiens ou moi, dit-il, avons perdu la tête. »

Sa situation fut à certains moments très-grave. Comme il agissait plus en chrétien convaincu qu'en homme politique, ses ennemis, le duc Georges, le prince Joachim de Brandebourg, le duc Guillaume de Bavière, chefs du parti catholique, n'eurent point de peine à le noircir auprès de Charles- Quint. Ils le lui dépeignaient comme un homme dangereux qui, par son exemple, avait entraîné les autres à ne pas exécuter les décrets de la diète de Worms, et avait contracté des alliances dangereuses pour le repos de l'empire. Il eut, à plusieurs reprises, à justifier sa conduite, et il le fit avec une singulière dignité *.

a Mon gracieux prince, lui écrivit Luther pour le réconforter, vous voilà dans un lieu où vous trouverez le temps long; veuille notre bon Père céleste que le cœur de Votre Altesse demeure attaché à sa grâce. — N'est-ce pas à cause de lui que vous éprouvez toutes ces peines et ces tribula-

» Db \V., IV, 18.

* Lettre à Ghariej-Q^nt. Walcb., XVI.

tions? Tous ces princes, tos enoemis furieux, n^ont d'autre plainte à Formuler sinon que tous êtes attaché à la pure et vivante Parole de Dieu ; ils confessent eux-mêmes votre innocence, votre piété, votre amour pour la paix. Il vous a donne le riche trésor de sa Parole et vous a estimé digne de souffrir l'opprobre et la persécution. Avoir Dieu pour ami, n'est-ce pas une grâce plus grande que l'amitié du monde entier?

« Vos États soni pourvus de nombreux et excellents prédicateurs, distingués par leur fidélité et la pureté de leur doctrine, soutiens de la paix. On y voit éclore une jeunesse aimable, instruite dans la Parole de Dieu. Cette jeunesse forme un vrai Paradis, gracieux seigneur, et l'on n'en voit point de pareille dans le reste du monde. Ne semble-t-il pas que Dieu vous ait dit : Mon cher duc Jean, je te recommande le plus précieux de mes trésors, mon aimable paradis. Sois le père de toute cette jeunesse ; je l'ai confiée à tes soins et à ton gouvernement; je t'ai honoré du titre de jardinier et d'intendant de ma maison, etc. '. »

Tous ces princes étaient, du reste, admirables de fermeté et de constance.

Le 15 juin au soir, Charles-Quint fit son entrée dans la ville d'Augsbourg, les États de l'empire allèrent hors des murs à sa rencontre, et l'archevêque de Mayence le harangua. Quand le nonce Campegio, du haut de sa mule, bénit cette grande foule au nom du Pape, empereur et princes se prosternèrent; les protestants seuls demeurèrent debout.

Le lendemain, fête de la Trinité, il devait y avoir une procession solennelle. Le roi Ferdinand insistait detant l'Empereur pour qu'ils y prissent part et fissent cesser en même temps les prédications de leurs ministres. Résolus à ne faire aucune concession à leurs adversaires, ils ne se laissèrent ébranler ni par les prières ni par les menaces :

ft On veut que nous assistions à cette procession, comme à

» De \V.,1V, 19 ss.

un acte religieux, dit à l'Empereur le margrave Georges de Brandebourg, au nom de ses alliés; mais Jésus-Christ ne Ta point commandé; les Écrits sacrés de TAncien et du Nouveau Testament ne nous enseignent rien de semblable; il nous est donc impossible d'obéir à un tel ordre. » — L'Erarpereur dut renoncer à les contraindre, et il ne fit cesser les prédications luthériennes à Âugsbourg qu'en imposant le même silence à leurs adversaires.

La diète s'ouvrit le 20 juin. Je voudrais, maintenant, pouvoir narrer l'histoire de cette imposante assemblée, raconter ces grandes luttes spirituelles, redire ces combats, ces espé^ rances, ces défaites, faire revivre ces rois, ces princes, ces hommes de guerre, ces théologiens, insouciants du péril qui les enveloppe tous, exaltés par la noble passion religieuse qui les domine, plaçant au-dessus des choses de ce monde l'amour de la Vérité et le salut des âmes. Jamais peut-être aucune nation n'a donné pareil spectacle. C'est léternel honneur de l'Allemagne au seizième siècle. Ne pouvant écrire cette admirable histoire, je dois, à mon grand regret , me borner ici à une esquisse rapide et partant incolore de ces mémorables événements.

Après la messe et une harangue, blessante pour les Allemands, du nonce Vincent Pimpinelli, Frédéric, comte palatin, lut un long discours au nom de l'Empereur. Il parla d'abord de la guerre des Turcs; puis, venant aux aCFaires religieuses, il se plaignit vivement de la non-exécution de l'édit de Worms, par lequel Luther avait été condamné et mis au ban de l'empire. C'est à cette négligence extrême et à cette déîso-^ béissance qu'il faut attribuer les erreurs de doctrines, les hérésies de jour en jour plus nombreuses, les troubles dans les États, rhorrible soulèvement des paysans, le mépris de la majesté impériale et de la majesté divine. — Il concluait en disant que l'Empereur désirait sérieusement que les électeurs, princes et États missent par écrit leurs sentiments au

sujet des scandales qui troublaient la paix du pays, et en délibérassent mûrement, afin de ramener Tunion et la concorde chrétienne.

Ce langage, par son amertume, était bien différent des protestations solennelles de la lettre de convocation. Il ne surprit point les protestants, qui, connaissant bien les intrigues et les complots qu*on ourdissait dans Tentourage de TEmpereur, s^attendaient à tout. — L'électeur de Saxe fit prier le même jour ses alliés de se rendre auprès de lui, et les exhorta instamment à confesser avec courage leur foi et la cause de Dieu. « Je pense, dit-il au chancelier Brûck et à MélanchthoD, qu^il fiaut commencer la diète par les affaires de religion. *

Le 22 juin, TEmpereur, vaincu par leurs sollicitations, fit notifier aux protestants que, dans Tespace de deux jours, ils eussent à lui présenter par écrit leurs griefs touchant les matières de religion.

Ce n'était plus de griefis contre les abus de Rome qu'il s^agissait maintenant, mais de la défense, de la proclamation de la foi nouvelle. On revendiquait enfin pour elle la liberté et rhonneur.

c Nous sommes accusés, disait en leur nom le chancelier Briick (séance du 24 juin), de fomenter des erreurs, d'introduire des nouveautés, de répandre dans la nation des opinions monstrueuses. Cette affaire ne concerne pas simplement notre honneur et notre prospérité temporelle, mais surtout le salut de nos âmes. Nous supplions donc Sa Majesté Impériale, les électeurs, les princes et les États, d'écouter avec bonté la doctrine que l'on professe dans nos États et dans les lieux de notre domination, et comment on y enseigne le peuple, afin de pouvoir en juger. »

L'œuvre était prête du reste. Tous les princes protestants réunis chez l'électeur de Saie signèrent l'Apologie (la confession de foi) rédigée par Mélanchthon. Puis, écartant un à un les obstacles misérables qu'on ne cessait de leur opposer, ils obtinrent de l'Empereur qu'elle serait lue

publiquement en séance de la diète. La lecture eut Heu le 25 juin, à trois heures de Taprès-midi, non dans la salle ordinaire des séances, mais au palais de TEmpereur, au milieu d'un silence religieux et d'un étonnement profond de la part des adversaires.

tt Samedi dernier après la Saint-Jean Baptiste , écrit Spalatin encore tout ému de la grandeur de ce spectable, un acte comme le monde en a peu vu s'est accompli à la diète d'Augsbourg; car en ce jour, dans Taprès-midi, mon trèsgracieux seigneur, le duc Jean, électeur de Saxe, le margrave Georges de Brandebourg, le duc Jean-Frédéric de Saxe, le duc Ernest de Brunswick et Lunébourg, le landgrave Philippe de Hesse, le duc François de Brunswick et Lunébourg, le prince Wolfgang d'Anhalt et les deux villes de Nuremberg et de Reutlingen, ont fait la confession publique de la foi et de la doctrine qu'ils font prêcher dans leurs JÊtats, pays et villes. Lecture eu a été faite, article après article, non-seulement devant tous les électeurs, princes, États, évéques, conseillers présents, mais encore devant Sa Majesté Impériale et son frère le roi Ferdinand. Cette confession écrite en allemand et en latin repose sur rÉcriture sainte et a été rédigée avec tant de prudence qu'on peut dire d'elle que jamais le monde n'en a vu de semblable '. »

Ce qu'il y avait d'admirable ici, c*est que la foi de ces hommes de guerre, de ces princes, de ces jurisconsultes» éclipsait celle des théologiens. Nulle arrière-pensée politique, sinon peut-être chez Philippe de Hesse^ Chacun y mettait pour enjeu sa situation : les princes, leur couronne ; les villes, leurs libertés. Lorsque le prince d'Anhalt prit la plume pour signer la confession, il dit aux assistants : « J'ai fait plus d'une campagne pour plaire aux hommes; pourquoi donc,

tWALcn., XVI, 1041.

45i LUTHER.

s'il est nécessaire, ne inonterais*je pas à cheval pour obéir à mon Seigneur Jésus*Christ et pour glorifier son nom, afin d'obtenir la vie étemelle et une couronne de gloire, fÛt-ce même aux dépens de ma viel... » Toutes les âmes étaient montées à cette hauteur.

L'œuvre de Mélanchthon {la Confession dAugshoitrg) était vraiment digne des sentiments enthousiastes qu'elle inspirait. Dans une langue concise et néanmoins populaire, ce grand théologien avait reproduit les traits saillants de la doctrine luthérienne telle qu'elle avait été Formulée dans les Articles de Marbourg et Schwabach, mais avec plus d'ampleur et toute la netteté de son esprit. C'était bien cette foi jeune et ancienne qui avait remué le monde et qui, dans les tîeux vaisseaux de l'Église, jetait le vin nouveau, cette foi évangélif|ue pour laquelle tant d'hommes vaillants combattaientet plusieurs avaient donné leur vie. Les grands dogmes que l'Église avait toujours crus, étaient là : Dieu le Père, Dieu le Pils, Dieu le Saint-Esprit, la chute de l'homme, le péché, l'œuvre rédemptrice de Jésus Christ; et les autres, non moins antiques, mais méconnus depuis des siècles et qui maintenant étaient rentré> dans la conscience de cette génération : l'impuissance naturelle de l'homme pour son salut, le serf arbitre, la justification par la foi, le néant des œuvres, la grâce, l'Église, communion des Saints, etc. Cette confession marquait par une note toujours précise les points qui séparaient les Évsuigéliques, et des sectes hérétiques et des principes erronés de TÉglise romaine; elle relevait calmement, mais avec décision, les abus contre lesquels on s'était soulevé. Et tout cela apparaissait avec un esprit très-doux, conciliant, non avec res|>rit ardent et agressif de Luther. On y admirait surtout l'intention de rattacher la foi nouvelle, nonseulement à l'Écriture .sainte, norme de toute vérité, mais à l'enseignement traditionnel des Pères et de l'Église chrétienne toujours respectée. Toutes les doctrines de la réformation y étaient, mais néanmoins exprimées de façon à ne pas heurter

violemment les adversaires que Fou voulait convaincre '. On s'étonne qu'une œuvre aussi parfaite et si sereine ait pu sortir d'une âme si troublée.

Une pensée terrible obsédait ce grand, théologien. Élevé subitement à l'honneur de représenter en première ligne la cause sacrée de l'Évangile, devant tous les puissants de ce monde, il se sentait fléchir sous la grandeur ^u fardeau. Toutes ces menaces, toutes ces intrigues qui s'entre-croisaient dans l'ombre, l'épouvantaient. Son imagination exaltée ne voyait que la guerre civile en perspective, l'Allemagne ensanglantée, la chute prochaine de la Réforme. Le spectre de la révolte des paysïans le hantait , et pour la paix, si lourde qu'elle pût être, il eût tout sacrifié.

Dévoré de soucis, écrasé par le sentiment de sa responsabilité, il envoyait à Luther lettres sur lettres, il le suppliait de venir à son aide. « C'est votre œuvre, lui disait-il, nous n'avons fait que vous suivre et vous obéir; pourquoi nous délaissez-vous? Nous sommes ici accablés d'affaires, exposés à tous les dangers. »

Jonas lui écrivait en même temps leurs appréhensions ; il lui dépeignait les dangers qui les enveloppaient, les intrigues des adversaires, cette horde de moines enflammés d'une indicible haine qui, sembla ble» à un essaim d'abeilles, entouraient le trône de l'Empereur. « Répondez à Philippe (Mélanchlhon), ajoutait-il; cet homme est frappé d'une étonnante tristesse, particulièrement à cause de la chose publique^ Je l'ai conjuré de prendre le Psautier, de parler à Dieu, dans une afiPaire de cette importance, non avec ses propres paroles, mais avec celles de David; mais la tristesse l'emporte. »

Luther, irrité du trop long silence de ses amis, persuadé qu'on lui cachait à dessein ce qui se passait à Aug)>bourg, se taisait, refusait même de lire leurs lettres, laissait partir

1 Voir l'Appendice à la fin du troisième volume.

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leurs courriers* sans réponse. L'anxiété de ceux-ci redoubla. Vaincu enfin par leurs sollicitations, il rentra en scène, et sa forte parole vint leur redonner le courage et Ténergie dont ils manquaient * :

i( Enfin, mon Jonas, votre lettre m'est arrivée, après que vous m'avez tourmenté pendant trois grandes semaines par votre silence absolu, bien que j'aie supplié Philippe de m'écrire. Certes, si la gravité des circonstances ne s'y opposait, je penserais à me venger. Mais ce temps-ci appartient à la prière et ne permet pas la vengeance ; la colère ne s'accorde pas avec la prière. J'ai fait néanmoins tout mon possible pour vous décrier partout, à Wittenberg principalement, à cause de ce trop long silence... Je suis en admiration devant cette grâce extraordinaire que Dieu a faite à notre prince de lui donner une âme si belle et si calme. Je pense que les prières que nous avons répandues pour lui devant Dieu ont été exaucées. En voyant que vous aussi vous vous confiez en Dieu contre ces furies de Satan, je sens ma joie grandir. Ce qui trouble Philippe, c'est sa philosophie et rien d'autre, car notre cause est entre les mains de Celui qui a dit d'une manière superbe : « Nul ne la ravira de mes mains. » Il ne serait pas bon, je ne voudrais pas non plus qu'elle fût dans les nôtres. Toutes les causes que j'ai eues entre mes mains, je les ai perdues, et il ne m'en est pas resté une seule ; celles au contraire que j'ai pu rejeter sur lui, je les ai encore, et tout entières. N'est-il pas écrit, en effet : •» Dieu est notre ft refuge et notre force »? Y a-t-il quelqu'un qui ait mis en lui son espérance et qui ait été abandonné?

« Je ne puis assez admirer chez le roi Ferdinand ce grand oubli des Turcs et des malheurs des siens. Si j'avais, moi, à

* Le silence des amis d'Aogsbotirg a duré tout un mois. Ils assurent pourtant à L. qu'ils lui ont écrit plusieurs fois; on a pu supposer non sans ([ueique apparence de raison que l«urs lettres, dans un tel momeni, étaient interceptées par la chancellerie saxonne. (Voir Th. Kolde, Der Kanzler Brûcky dans la Zeitschf. f. die hist, Theol. 3 Helft, 1874.)

me reprocher, grâce à ma négligence, la mort et la ruine de tant d'hommes, j'en mourrais sur l'heure. . . Ayons de Taudace en Jésus-Christ. Il vit et nous vivons. Dussions-nous mourir, il prendra soin des enfants et des épouses des morts. Si l'on m'appelle à Augsbourg, j'y irai sans aucun doute, par la volonté du Christ. Je me demande souvent si je ne devrais pas m'y rendre même non appelé *. »

« Grâce et paix de la part de Christ, non de la part du monde. Une autre fois, mon Philippe, nous reparlerons de la JFaçon dont vous excusez votre silence... Je hais ces lourds soucis qui, d'après ce que vous m'écrivez, vous consument. Si votre cœur en est si plein, il ne fiant pas l'attribuer à la grandeur de notre cause, mais à la grandeur de votre incrédulité. Jean Huss et tant d'autres ont soutenu des combats plus terribles. Si cette cause est grande, grand surtout est Celui qui nous l'impose et qui combat avec nous. C'est la sienne d'ailleurs et non la nôtre. Pourquoi donc vous tourmenter ainsi sans trêve et sans repos? Si cette affaire est injuste, rétractons-nous; si elle est juste, pourquoi faisons-nous menteur Celui qui nous a fait tant de promesses et qui nous ordonne de nous tenir aussi paisibles « que des gens qui dorment »? II est écrit : « Jette tes soucis « sur l'Étemel... Le Seigneur est près de ceux qui ont le « cœur troublé et qui l'invoquent. »

o Sont-ce là des paroles en l'air, ou dites à des brutes? J'éprouve, moi aussi, et souvent, de cruels tourments, mais non pas perpétuellement. Ce n'est pas votre théologie, c'est votre philosophie qui vous accable ainsi, vous et votre ami Joachim (Camerarius), qui me paratt en proie aux mêmes soucis. Comme si vous pouviez quelque chose par vos vaines inquiétudes! Qu'est-ce que Satan peut donc foire déplus que de nous tuer? Je vous supplie donc, vous qui êtes en toutes choses ami des combats et des luttes, de ne pas être ici votre

1 De W., IV, 45. SOjuk.

45S IiUTHEB.

propre ennemi, de ne pas tourner contre vous-même les armes de Satan. Christ est mort une fois pour le péché; mais pour la cause de la justice et de la vérité, il ne meurt pas; il vit, il règne. Si cela est vrai, que craigDez-vous donc pour la Vériiéî Ne remportera-t-elle pas? Si, par la colère de Dieu, elle doit être vaincue, eh bien I nous le serons avec elle ; mais il ne faut pas qu'elle le soit par nous. Celui qui est notre Père sera aussi le Père de nos enfants. Je prie sans cesse avec ferveur pour vous, etje m'aKriste de ce que cette sangsue tenace de vos soucis mêle tant d'irritation à mes prières.

« Quant à moi, je ne sais hi c'est stupidité ou don de FEsprit , Christ le sait; je ne me trouble pas beaucoup de cette affaire; tout va même mieux que je n'osais Tespérer. Dieu est puissant pour éveiller les morts, pour défendre sa cause menarée, pour la relever quand elle tombe, pour l'avancer quand elle est debout. Si nous n'en sommes pas dignes, il agira par d'autres... Que Christ vous console, vous fortifie, vous enseigne par son Esprit! Si j'apprends que cette cause, mal défendue, périclite entre vos mains, rien ne pourra m'em pécher de voler vers vous et de voir de mes yeux ces dents formidables de Bébémoth, dont parle TÉcriture ^ »

Ce même jour, il a reçu une lettre de Mélanchthon qui lui annonce la grande nouvelle, qui lui dit ses craintes pour l'avenir, les mauvaises dispositions des adversaires, la nécessité de leur faire des concessions, peut-être sur la communion sous les deux espèces, le mariage des prêtres, les messes privées. Sa réponse ne se fait pas attendre :

« Aujourd'hui m'est anivée votre dernière lettre dans laquelle vous me faites part de vos travaux, de vos périls, de vos larmes, et m'accusez d'ajouter, par mon silence, douleur sur douleur à tout ce que vous souffrez, de me refuser à partager vos soucis, conjme si moi j'étais sur des roses. Ah! plût à Dieu que ma cause fût de telle nature qu'elle permit les larmes!...

IDE W., IV, 49. 27 juin.

« J*ai reçu votre Apologie (la Confession de foi), et je m'étonne que vous me demandiez ce qu'on peut encore céder aux Papistes! Quant à savoir ce que le Prince peut céder, c'est une autre question, si quelque danger le menace. Quant à moi, je trouve qu'on n'a que trop cédé dans cette Apolo^^ie, S'ils la repoussent, je ne vois pas quelles concessions on pourrait encore leur £aîre, à moins qu'ils n'aient pour eux les Écritures et des raisons plus claires que je n*ai pu les discerner jusqu'ici. Jour et nuit j'examine cette affaire, méditant, songeant, sondant toute l'Écriture, et ma certitude dans la bonté de notre doctrine ne fait qu'augmenter; je me confirme de plus en plus dans la résolution de n'en rien laisser ôter, s'il platt à Dieu, et quoi qu'il puisse arriver.

« J'avais écrit au jeune prince, selon votre désir, mais j'JBii déchiré ma lettre, craignant d'émouvoir en lui certaines pensées et d'entendre des excuses que je n'aimerais pas. Je suis a^sez bien ici; grâce, je pense, à vos prières et à celles de nos frères, cet esprit qui m'a tant tourmenté paraît devoir s'apaiser, mais Je suppose qu'à sa place un autre est venu qui fatigue mon corps. Je préfère néanmoins ce qui blesse le corps à ce qui meurtrit Tàme. J'espère que Celui qui a vaincu en moi le père du mensonge vaincra aussi Thomicide. Cet esprit a juré ma mort, je le sens bien, et il n'aura pas de repos qu'il ne m'ait dévoré. Qu'il me mange donc, si Dieu le lui permet; il en aura une terrible purgation... Qu'est-ce à dire, sinon que quiconque veut servir Jésus-Christ, doit souflrir? Si nous consentions à le renier et à l'accuser, il nous serait certes bien facile de régner ; mais il est écrit : « Per multas tribulaliones , etc. I» Ce ne sont plus aujourd'hui des paroles, mais des faits auxquels il faut nous plier.. • Ce qui me déplatt dans votre lettre, c'est de vous entendre dire que TOUS avez tous suivi mon autorité dans cette affaire. Je ne suis et ne veux être ici Tautorité de personne, et bien qu'on puisse en donner une bonne interprétation, je refuse ce titre. Si cette cause n'est pas la vôtre autsmt que la

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mienne, je ne veux pas qu'il soit dit que je vous Tai imposée. Si elle est la mienne seule, seul aussi j'agirai.

« Puisse la dernière lettre que je vous ai écrite pour tous consoler, vous apporter la vie et non la morti Que puis-je faire de plus? L*issue de cette affaire vous tourmente parce que vous ne pouvez la comprendre. S'il nous était possible de prévoir, je n'y voudrais aucune part ni comme associé ni comme auteur. Dieu l'a placée en tiun lieu commun» que vous ne trouverez ni dans votre rhétorique ni dans votre philosophie. Ce « lieu » est la Foi» où sont renfermées les choses invisibles et incompréhensibles (où pXeicojAeva x<x\ fi^ 9aiv<Spieva). Quiconque s'efforce de les voir, de les saisir, de les comprendre, n'a d'autre récompense de son travail que les soucis et les larmes qui vous accablent, à notre grand regret. Le Seigneur a dit qu'il habite dans l'obscurité et qu'il séjourne dans les ténèbres. Est-il possible de faire qu'il en soit autrement? Si Moïse avait voulu savoir d'abord comment il échapperait à l'armée de Pharaon, il est probable qu'Israël serait encore aujourd'hui en Egypte.

« Que Dieu vous augmente la foi aussi bien qu'à nous tous! Si nous avons la foi, que nous peuvent Satan et le monde entier? Si nous ne Tavons pas, pourquoi ne nous laissons-nous pas consoler par la foi d'autrui? Si nous ne croyons pas, il faut qu'il y en ait d'autres qui croient ; autrement il n'y aurait plus d'Église sur la terre, et Jésus-Christ aurait cessé d'être avec nous avant la fin du monde. S'il n'est pas avec nous, où est-il, je vous en prie? Si nous ne sommes pas l'Église ou une partie de l'Éghse, où donc est celle-ci? Le duc de Bavière, le roi Ferdinand, le Pape, le Turc et leurs émules constitueraient'» ils l'Église? Si nous n'avons pas la Parole de Dieu, quels sont ceux qui la possèdent? Si donc Dieu est avec nous, qui sera contre nous? Sans doute nous sommes des pécheurs et des ingrats, mais Dieu n'en sera pas menteur pour autant. Non, dans cette cause si sainte et si divine, nous ne pouvons pécher, alors même que notre vie serait répréhensible. Voilà

ce que vous ne voulez pas comprendre, et c'est pourquoi Satan vous afflige et vous accable. Que Jésus-Christ veuille vous guérir! je le lui demande sans cesse et instamment. Amen. Saluez tous nos amis, car je ne puis écrire à tous. Je voudrais bien que l'occasion me fût donnée de me rendre auprès de vous; je brûle même du désir d'y aller sans y être appelé. Que la grâce de Dieu soit avec vous et avec tous les autres. Amen !

•» P. 5. — Ma lettre close, la pensée me vient que vous trouverez peut-être que j*ai peu répondu à votre demande : Quelles concessions peut-on faire aux adversaires? mais vous avez vous-même peu insisté, et vous ne me dites pas celles que vous croyez qu'on exigera de nous. Ainsi que je vous Tai toujours écrit, je suis disposé à tout céder, pourvu qu^on nous laisse rÉvangile; il est impossible de rien accorder de contraire à TÉvangile. Quelle autre réponse puis-je fiiire"?»

Le lendemain, il lui écrit encore :

« Je ne sais en vérité, mon cher Philippe, ce que je dois vous écrire, tant je me sens alarmé à la pensée des vaines inquiétudes qui vous accablent. C'est presque vouloir parler h un sourd. Tout cela vient de ce que vous n'avez confiance qu'en vous-même et que, pour votre malheur, vous ne croyez ni à moi ni aux autres. J'ose bien dire que j'ai été, moi, dans des embarras plus grands que ceux où vous avez pu vous trouver jamais. Je ne souhaite à personne, pas même à nos ennemis acharnés, quelque méchants et impies qu'ils puissent être, de souffrir ce que j'ai souffert. Et cependant alors, un seul mot de la bouche d'un frère, de Pomeranus, de vous-même, de Jonas ou de tout autre, me rassurait dans mes détresses. Pourquoi refusez-vous de nous écouter à votre tour, quand nous vous parlons, non selon la diair et au gré du monde, mais selon Dieu, et, sans nul

«De W., IV.Siss. 29juin.

doute, SOUS la direction du Saint-Esprit? Fussions-nous vils, Celui-là ne Pest pas qui parle par nous. Est-ce donc une imposture de prétendre que Dieu nous a donné son Fils? Si c^en est une, que le Diable ou Tune de ses créatures soit homme à ma place. Si ce n'en est point une, à quoi bon alors ces craintes misérables, ces tristesses, ces soucis, ces désespoirs?

ft Dans les peines particulières je suis fiaible, et vous, plus fort. Dans les peines publiques je suis fort, et vous au contraire , tel que je suis dans les particulières, si Ton peut appeler particulier ce qui se passe entre moi et Satan. La crainte que vous causent les affaires publiques trouble votre vie; moi^ au contraire, j'y suis tranquille, joyeux, sans nulle inquiétude, parce que j'ai Tassurance que notre cause est jus' e et sainte, qu^elIe est la cause même de Dieu et de Jésus- Christ. Notre Dieu ne tremble pas sur ses péchés, comme moi, misérable saint, je suis obligé de pâlir devant les miens. Voilà pourquoi, spectateur désintéressé, je ne redoute ni la fureur ni les menuces des papistes Si nous périssons, Christ, le roi du monde, périra avec nous. J'aime mieux succomber avec lui que de l'emporter avec César.

¥ D'ailleurs, vous n'êtes pas seuls à porter ce fardeau. Est-ce que je ne vous soutiens pas de mes soupirs et de mes prières? Ah! plût à Dieu que ce fût aussi par ma présence au milieu de vous! Car cette cause est la mienne plus encore que la vôtre , et je ne m'y suis jeté ni par' témérité ni par aucun désir de gloire. Le Saint-Esprit me rend à moi-même ce témoignage; l'événement Ta prouvé et le prouvera surabondamment jusqu'à la fin. Je vous supplie donc, pour Tamour de Christ, de ne pas mépriser les promesses et les consolations divines. Il est écrit : «Jette ton souci surl'ÉterJ- « nel, confie-toi en lui, agis avec courage, et il affermira « ton cœur. » Le livre des Psaumes et les Évangiles sont pleins de pareilles promesses : « Prenez courage, j'ai vaincu « le monde. » Cette parole est vraie : Jésus a vaincu le

monde. Pourquoi donc craindrions-nous un monde vaincu comme s'il était vainqueur? Une telle promesse mériterait qu'on Tallàt chercher à genoux, de Rome à Jérusalem. Combien d'autres n'y a-t-il pas encore? mais voilà, l'accoutumance nous les fait paraître méprisables. Gela n^est pas bien ; c'est une faiblesse de foi. Crions donc avec les apôtres : « Seigneur, augmente-nous la foi ! »

« Dieu rendra selon ses œuvres au tyran de Salzbourg qui vous a tant martyrisé. Il eut mérité de vous une tout autre réponse, telle que moi je la lui aurais donnée. Laissez-les foire; ils ne sont point au bout. Il fout, je le crains, qu'ils entendent encore cette parole de Jules César : « Vous l'avez « voulu! »... Je ne cesserai de prier pour vous, et je ne doute pas de l'exaucement de mes prières, car je sens dans mon cœur que Dieu me dit : Amen ' Si ce que nous désirons n'arrive pas, nous verrons arriver quelque chose de meilleur, car alors même que tout périrait dans le monde, nous attendons le royaume éternel *. »

Frappé de cette subite défaillance en un tel moment, Luther s'adresse à tous les amis qui sont à Augsbourg; il les supplie de relever le courage de Mélanchthon, et de ne pas s*abandonner eux-mêmes à de vaines terreurs. Le même jour (30 juin), il écrit de longues lettres à Brenz, à Spalatin, à Agricola, au jeune prince Jean Frédéric :

« Je vois par votre lettre, par celles de Philippe et des autres, que vous vous laissez abattre dans cette assemblée de faux dieux. Vous vous laissez entraîner par l'exemple de Philippe. Il s'affecte trop, bien qu'avec piété, pour la paix publique et pour l'avenir, mais son zèle n'est pas sage. Sont-ce nos ancêtres qui par leurs soucis et leur sollicitude nous ont faits ce que nous sommes? N'est-ce pas plutôt la sagesse de Dieu? Lui, qui a été créateur avant nous, qui

> De W., IV, 62. 30 juin.

464 LUTHEB.

l'est avec nous, ne le sera-t-il pas après nous? Il ne mourra pas avec nous; il ne cessera pas d*étre le Dieu qui gouverne les pensées des hommes. Le grand prêtre Héli s'imaginait qu'Israël allait périr parce que les Philistins avaient pris Tarche de rÉtemel. Lui, périt, il est vrai, mais c'est de cette époque qu'Israël commença à fleurir. Quand Saûl mourut, qui n'eût pensé que c'en était Sait du royaume? Lorsque les Papistes eurent brûlé Jean Huss à Constance, ne paraissaitil pas certain que le Pape allait devenir Dieu? et pourtant, c'est de ce jour surtout que le mépris est tombé sur lui. Je vous écris ceci à vous et à nos amis afin que par une parole de Grégoire Pontanus (Brûck) ou de quelque autre, vous empêchiez Philippe de se Caire le recteur du monde, je veux dire, de se crucifier lui-même... Pour moi, si les Papistes me tuent, mort je défendrai ceux qui viennent après nous, et je tirerai de ces bêtes féroces une vengeance plus grande que je ne pourrais la désirer. Je sais qu'il en est Un qui leur dira : « Ou est Abel ton frère? «qui les rendra fugitifs et vagabonds sur la terre '. »

« Exhortez Philippe à modérer le sacrifice de son cœur contrit. C'est sans doute une consolation de savoir qu'on souffre pour la plus sainte des causes, pour Dieu lui-même, et que cette souffrance monte jusqu'à lui comme un doux parfum; mais il y a une mesure en toutes choses. Dieu aime le sacrifice, non la mort, et il ne veut pas la ruine des âmes : c'est Satan qui ajoute cela. Toutes vos espérances en la clémence de l'Empereur sont vaines. Je pense que les papistes l'ont poussé à prendre connaissance de notre afEaire, afin que, notre Apologie entendue, ils puissent faire tout ce qu'ils voudront, se donner l'apparence de nous avoir écoutés, puis nous accuser de persister dans noire obstination et de refii* ser l'obéissance due à César. Le Seigneur Jésus, qui vous a

» L. àBrenu, 30 juin. De W., IV, 55.

placés là comme ses confesseurs, et pour qui vous exposez vos vies, soit avec vous tous... La foi que vous avez en lui vous vivifiera, vous consolera; car vous êtes les ambassadeurs du grand roi \ »

ft C'est un présage favorable quand les rois, les princes et les peuples de la terre s'élèvent contre Jésus-Christ. Leur fureur vaut mieux que leurs hypocrisies. Il est écrit : a Celui a qui habite dans les cieux se rira d'eux. » Si notre maître s'en rit, je ne vois pas pourquoi nous pleurerions... Nous n'avons besoin que de croire; car il faut que la foi seule défende une œuvre de foi. Celui qui Ta mise en branle n'a eu besoin ni de nos conseils ni de notre industrie; il l'achèvera et la consommera sans que nous y mettions rien du nôtre.

tt ...Philippe voudrait pouvoir tout diriger à son gré et selon ses vues, afin d'en être honoré. Mais non ; il ne faut pas qu'il soit dit : « Ego Philippus. i» Ce moi est trop chétif. Il est dit au contraire : « Je suis Celui qui suis. » Celui-là, nous ne le voyons pas encore; mais il viendra, et alors nous le verrons. Soyez donc courageux, exhortez Philippe, en mon nom, à ne pas se faire Dieu, mais à combattre en lui cette ambition innée de divinité que le Diable a implantée dans nos cœurs. C'est elle qui a chassé Adam du paradis; c'est elle qui nous trouble et nous ôte notre paix. Soyons des hommes et non pas des dieux; sinon, nous ne recueillerons comme salaire que la crainte et la souffrance *. »

Luther, moins enveloppé que ses amis dans les intrigues qui se nouaient à Augsbourg, s'mquiélait médiocrement de l'avenir menaçant. « Je suis heureux, écrit-il à Cordatus,. d'avoir vécu à cette heure où Jésus-Christ vient d'être annoncé dans une si admirable confession, au sein d'une si

* L. à Agricola,.30juin. De W., IV, 57 «s. ^ L. à Spalatin, 30 juin. De W., IV, 61 ss.

noble assemblée et par la bouebe de si grands confesseurs ^. > ^- A Télecteur Jean qui lui avait écrit qu'en interdisant les prédications évangéliques pendant la diète, on avait «imposé silence à Dieu » , il répondait :

« Eb non ! les insensés se sont mis dedans. Ils forcent le docteur Eisleben et nos autres prédicateurs à se taire; mais ▼oilà que Télecteur de Saxe, les princes et les seigneurs prennent la place de ceux-ci et précbent devant Sa Majesté Impériale, à la barbe de tout Tempire • ! »

Ses amis, Spalatin entre autres, en lui narrant la séance mémorable du 25 juin, lui avaient dit l'impression profonde que la lecture de V Apologie avait produite sur tous. On lui rapportait les paroles bienveillantes qu^avaient prononcées des princes, des évéques dont Thostilité jusqu'alors était notoire, la surprise des étrangers, de cette cour de moines et de fanatiques qui entouraient PEmpereur et qui n'avaient vu jusqu'ici dans le parti évangélique qu^une secte impie, aux doctrines pernicieuses '• Crut-il à la possibilité d'un accord? espéra-t-il le succès de sa cause? Non certes; mais il se faisait quelques illusions sur le caractère et les dispositions de Cbîirles-Quint; il voyait encore en lui « ce noble jeune bomme » de la diète de Worms, âme candide trompée par son entourage, mais « toujours digne de l'amour de Dieu et de l'amour des hommes ^ ». Il se flattait que si nulle entente ne pouvait s'établir « entre Christ et Bélial » , c'est-à-dire entre

«De W., IV, 70. 6 juillet.

2 De W., IV, 32. 9 juillet.

9 Mélanchthon lui écrivait : « Notre parti est faible; celui des mécliaDtâ rem|>orte. L'électeur de Mayence et Févêque d*Augsbourg nous fayorisent, mais ils sont retenus. On disait qu'après avoir entendu notre confession, les ducs de Bavière étaient portés pour nous ; mais non, ils sont encore du parti du djic Georges et de l'électeur de Brandebourg. Ce sont là les chefs du parti opposé, gens aussi emportés, aussi furieux qu'il y en puisse avoir, L'Empereur a fait écrire à Érasme et lui a mandé de se rendre à la Diète. Je ne puis prévoir ce que nous avons à espérer, ni ce que nous devons craindre* »

* De W., IV, 71.

les évangéliques et les papistes, il n'était pas impossible de conserver, grâce à lui, la paix politique. Il crut donc de son devoir de tenter un effort dans ce sens, et il s'adressa directement à Tarchevéque Albert de Mayence, dont les sentiments de modération n'étaient alors un secret pour personne :

« Votre Grâce Électorale a sans doute assisté avec tous les autres princes à la lecture de notre confession. Je me réjouis de ce que celle-ci a pu dire avec la même hardiesse que le Seigneur Jésus-Christ : « Si j'ai mal parlé, prouve-le moi; si «j'ai bien parlé, pourquoi me frappes-tu?» Elle ne craint point la lumière ; elle chante avec le Psalmiste : « Je parlerai te de tes témoignages. devant les rois, etc. »

« J'estime que nos adversaires n'admettront pas notre doctrine et qu'ils n'entreprendront pas de la réfuter ; je n'ai donc nulle espérance que nous puissions nous accorder sur ce point. Je supplie donc Votre Altesse en toute humilité de travailler avec les autres princes et États au maintien de la paix et d'y porter le parti op'posé. Qu'ils croient ce qu'ils voudront ; mais qu'ils nous permettent de croire la Vérité que l'on a confessée sous leurs yeux, et sans qu'ils puissent y contredire. On sait bien qu'on ne saurait forcer personne à croire, et que ni le Pape ni 1 Empereur n'ont ici le droit de contrainte. Dieu lui-même, la souveraine puissance, n'a jamais employé la violence. Pourquoi donc de pauvres et misérables créatures osent-elles forcer des hommes à croire et même à embrasser des doctrines qu'elles regardent comme des faussetés ?

« S'il nous est impossible d'obtenir cette paix, nous pourrons au moins nous glorifier,de vaut Dieu et devant les hommes, d'avoir confessé ouvertement notre foi, d'avoir recherché un accord auquel on s'est refusé, bien qu'on n'ait pu nous convaincre d'erreur... Plût à Dieu que Votre Altesse Électorale, ou quelque autre prince, comme un autre Gamaliel, donnât à nos adversaires le conseil de consentir à la paix! Dieu leur

ferait peut-être la grâce de les fiaire revenir de leur fureur et de ropiniàtreté avec laquelle ils agissent contre lui et contre leur propre conscience. C'est le meilleur {exemple que Ton puisse proposer en cette circonstance. »

Puis il paraphrase le psaume u : « Pourquoi les nations se sont-elles élevées contre Dieu ?» et conclut par ces mots : « Je recommande Votre Altesse à la grâce de Dieu, et je ne cesse de prier pour elle ; je la supplie d'interpréter favorablement cette lettre. Je porte les misères de TAIIemagne abandonnée, méprisée, trahie, vendue, de ma chère patrie à laquelle je ne puis souhaiter que du bien '. »

Les jours qui suivirent la lecture de la confession jetèrent les protestants dans de nouvelles tribulations. Les espérances qu'ils avaient pu concevoir s'évanouirent bien vite. S'appuyant sur leur lettre de convocation, cherchant la discussion féconde et le relèvement |des abus, ils avaient demandé que le parti catholique présentât également un exposé de ses doctrines. La réponse qu'on leur fit leur montra que TEmpereur n'entendait voir en eux que des accusés, presque des rebelles. Lesardentsdu parti, dociles aux inspirations du nonce Campejus, réclamaient tout simplement la stricte application de l'édit de Worms, et au besoin l'emploi de la force. La façon même dont l'Empereur fit procéder à l'examen de leur confession était injurieuse. Il choisit pour cet examen , ou mieux pour cette exécution, les théologiens les plus hostiles, les hommes les plus compromis par leur ardente passion, Wimpina, Gochiaeus, Faber, etc. En même temps il faisait demander aux protestants de l'accepter comme arbitre, de s*en remettre à lui, de revenir au statu quo ancien, jusqu'au jour d'un prochain concile, de mettre par écrit tous les griefs contre la doctrine romaine qu'ils avaient omis dans leur

^ De av., IV, 72 ss. L. la fit imprimer à Nuremberg, et la fit remettre à l'archevêque Albert par son ami J. Rûhel. Albert ne la reçut que le 22 juilet à Augsbourg et la lut au conseil des princes.

confession. La modëration avec laquelle Mélanchthon avait parlé des abus était embarrassante pour les adversaires: ceux-ci eussent préféré des violences de langage. Les protestsints virent le piège, refusèrent l'arbitrage, déclarèrent que si grands que pussent être les griefs omis, ils n'avaient rien à ajouter à leur confession.

Puis TEmpereur eut recours à l'intimidation. Il fit d'abord déclarera l'électeur de Saxe (14 juillet) qu'il ne lui accorderait ni l'investiture de 8on électorat, ni la confirmation du contrat de mariage de son fils avec la princesse de Glèves et jjuliers (investiture et confirmation dès longtemps promises et toujours retardées), aussi longtemps qu'il persévérerait dans son hérésie. La ferme et digne réponse de l'Électeur ne le toucha point, et les autres princes protestants se virent bientôt en butte à des vexations semblables.

Enfin, le 3 août, il convoqua solennellement les Etats dans la chapelle impériale pour entendre la lecture de la Réfutation de la confession protestante. Cette œuvre laborieuse, à laquelle vingt théologiens avaient travaillé pendant six semaines, était informe, pleine d'injures et de puérilités; elle fit sourire les protestants, mais on ne permit à ceux-ci ni d'en prendre copie, ni d'y répondre. L'Empereur, menaçant, leur déclara par l'organe du comte palatin que sa sérieuse intention était que l'électeur de Saxe, les princes et les villes de son parti se conformassent à cet écrit, qu'il espérait qu'on lui obéirait, et que, protecteur et défenseur de l'Église, il nesoufiFrirait pas de schisme en Allemagne.

Le landgrave Philippe de Hesse répondit à ces menaces en quittant furtivement Augsbourg. Il y eut alors un moment de consternation profonde; les portes de la ville restèrent fermées par ordre de l'Empereur; les princes catholiques triomphants ne parlaient de rien moins que de l'extirpation immédiate de l'hérésie ; les théologiens protestants, entraînés par l'exemple de Mélanchthon, allaient d'une crainte à l'autre, tremblant à la pensée de la guerre inévitable,et ils songeaient

à en éviter les horreurs au moyen de sages concessions.

Tous ces bruits et toutes ces clameurs aboutissaient à Lulher, qui, dominant le péril par l'admirable sérénité de sa foi, calme et sûr de lui-même, les exhortait, reprenait ses amis attei rés, et d*un mot toujours juste tranchait les difficultés, soutenait les courages :

9 juillet, à l'Électeur.

« En un sens, vous pouvez accepter TEmpereur pour juge, mais à cette condition toutefois qu'il ne jugera pas contre l'Écriture et l'évidente Parole de Dieu; car Votre Grâce Électorale ne peut pas placer l'Empereur au-dessus de Dieu ni accepter son jugement contre sa Parole... Si Ton vous répond ce qu'on m'a répondu jadis à Worms, qu'il est impossible qu'un prince chrétien porte un jugement contraire à la Parole de Dieu, répliquez-leur que cette même Parole nous défend de nous appuyer sur aucun prince et sur aucun homme : « Nolite confidere in principibus '. »

9 juillet, à Jonas.

« Je n'attends de cette diète qu'une issue comique. Jamais il ne s'y fera d'accord sur les dogmes. Qui peut espérer concilier Bélial avec Jésus-Ghrist? La seule espérance que j'aie encore, c'est qu'en dépit de ce désaccord, on parvienne à établir une paix toute politique. Si, par la bénédiction de Christ, elle nous est donnée, on aura assez fait à ces comices. Car d'abord, ce qui est l'essentiel, Jésus-Christ y a été proclamé dans une glorieuse et publique confession, et si bien afKrmé à la f<ice de tout le monde, qu'ils ne peuvent nous accuser d'avoir fui, d'avoir tremblé, d'avoir celé notre foi. La seule chose que je regrette, c'est de n'y avoir pas été présent... Si nous obtenons cela, nous aurons assez vaincu Satan pour cette année. Voilà, non ce que je prophétise, mais ce que je

t Db W., IV, 8J.

pense de cette diète. Quel bien peut-on espérer de nos adversaires? Qu'attendre de César excellent, mais assiégé par eux? Christ est vivant, et siège à la droite non de César, mais de Dieu. C'est une chose miraculeuse ; mais j'ai cru à ce miracle, je veux vivre et mourir en y croyant. Plût à Dieu que Philippe y crût d'une foi égale à la mienne ' ! »

13 juillet, à MélaDchthoD.

« Je pense qu'aujourd'hui l'Empereur vous a appris qu'il n^est point possible de concilier Christ avec Bélial, et qu'on ne saurait espérer aucun accord quant à la doctrine» J'ai écrit au prince que notre cause ne peut pas accepter César pour juge. Nous voyons maintenant ce que voulait dire sa lettre de convocation si clémente... Pour moi, je ne céderai pas d'un seul cheveu, j'attendrai plutôt les dernières extrémités. Que César agisse comme il le voudra. Quant à ce que vous pouvez faire, je désire ne pas le savoir. J'ai prié le ^eigneur, qui, de toutes manières, vous assistera mieux que moi. Pourtant, puisque ces démons se jouent de nous par la promesse fallacieuse d'un concile, j'entrerais dans leur jeu, en appelant de leurs menaces à ce futur concile qui n'arrivera jamais; et nous aurions la paix en attendant... 11 faut que les impies fleurissent comme l'herbe des champs, que les ennemis de Dieu soient honorés, exaltés jusqu'à ce qu'ils périssent et brûlent éternellement. Si le duc Georges n'était pas ainsi transporté d'orgueil, serait-il notre ennemi f Mais vous avez d'autres pensées, et vous n'accueillez pas les mien-^ nés; aussi vous n'avez nul repos, et aux maux présents qui ne sont rien, vous en ajoutez d'imaginaires '. »

13 juillet, à J. Jonas.

a Ne laissez.pas faillir vos esprits. Plus ils s'exaltent, moins vous devez céder. Je pense qu'ils vous supposent vaincus et

1 De W., IV, 85.

2 Db W., IV, 88.

prêts à céder tout ce qu ils voudront bien vous imposer par Tautoritë de TEmpereur... Si, fermes» vous ne cédez rien, il fieiudra bien qu*ils viennent à d'autres pensées. Notre cause résiste mieux à la violence et aux menaces qu'à ces ruses «diaboliques que j'ai toujours redoutées. Eh! qu'ils nous rendent aussi Léonard Reyser et tous ceux qu'ils ont tués! Qu'ils nous rendent toutes les âmes qu'ils ont perdues par leurs doctrines impies ! Qu'ils nous rendent tout ce qu'ils oous ont ravi par leurs indulgences mensongères et leurs fraudes, la gloire de Dien débonorée par tant de blasphèmes, la pureté de l'Église souillée par leurs personnes et leurs mœurs * ! »

13 juillet, à Spalatin.

« Je veux bien croire, ô mon cher Spalatin, que la clémence de César est aussi grande que vous le dites tous. Mais je n'ai nul espoir qu'il hoit propice à notre cause, alors même .^u'il le voudrait. Que peut un seul homme contre tant de démons? Notre seul refuge e^ten Dieu, qui est fort dans Tinfii mité, et se plait à consoler les pusillanimes, à secourir les abandonnés. Voici ce que je pense de notre cause : Nous n'aurons d'aide qu'après avoir été délaissés. « Vous serez heureux quand les hommes vous persécuteront et diront de vous toute espèce de mal. » Nous avons entrepris une œuvre de laquelle il est dit : a Le monde vous haïra à cause de « moi. » Pourquoi donc nous étonner de cette haine prédite avec une si grande autorité * ? »

15 juillet, h J. Jouas, Spalatin, ^gricola, Mélanchtbon.

« Je pense que vous avez reçu la réponse des adversaires, que vous dites attendre ; et cette réponse est : Les Pères, les pères! l'Église, rÉgIis>e! l'usage, les traditions! mais rien de rÉciiture. Et l'Empereur, fort de ces arbitres et de ces témoins, prononcera contre vous. Puis viendront les menaces

« De W., IV, 90.

«DeW., IV, 91.

SA VIE ET SON CffiUVRE. 413

et la jactance jusqu'au ciel et en enfer; mais alors aussi Dieu vous donnera « une bouche et une sagesse » . Vous avez fait plus qu'on n'osait espérer. Vous avez rendu à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu; à César, une obéissance par&ite en comparaissant devant lui avec de si grands frais, tant de travail et d'ennui; à Dieu, le sacrifice béni .d^une confession qui pénétrera dans les cours des rois et des princes, régnera au milieu de ses ennemis, dira son nom par toute la terre, de telle sorte que ceux qui ne croiront pas seront inexcusables. Tel sera le fruit du silence auquel on vous a contraints au début de la diète. Comme vous l'avez confessé, Christ vous confessera à son tour, et glorifiera ceux qui l'ont glorifié. Amen. Je vous délie donc tous de cette diète. Renevez, revenez, revenez! N'espérez ni concorde, ni assentiment. Je ne l'ai jamais demandée à Dieu, sachant qu'elle est impossible. Pourvu qu'ils vous laissent enseignei et qu'ils vous accordent la paix; qu'ils restent dans leur impiété !... Si César lance un édit, qu'il le fasse; n'en a-t-ii pas déjà lancé un, autrefois, à Worms? Écoutons César en qualité de César, ni plus ni moins. Obtenez de lui la permission de laisser là vos princes et vos sénateurs travailler à d'autres afiFaires. Notre cause est expédiée ; vous ne pouvez donc rien faire de mieux et de plus heureux. Quant à ce que Campejus se vante de pouvoir vous accorder une dispense, je réponds par ces paroles d'Amsdorf : «Je me f... des pro- « messes du légat et de son maître. Nous saurons bien trouver a des dispenses sans lui. » Quand le Maitre à parlé, laissez là les dispenses du serviteur, si l'on peut appeler serviteurs ces larrons et ces envahisseurs de son royaume. Revenez, revenez ' ! »

19 juillet, à MélaDchthon.

« Ce ne sont que des menaces, mais menaces vaines, menaces de roseaux et de chaumes; et Dieu connaît leurs pensées.

» Db W., IV, 96.

4^4 LUTHEB.

S'ils veulent la guerre, elle n*a point encore commence, et d^autres événements viendront à la traverse. Si elle commence, elle ne se poursuivra pas longtemps; si elle dure au contraire, ils ne vaincront pas. Il n'y a pas de raison humaine pour qu'ils fassent la guerre en ce moment, à moins qu'ils ne veuillent périr. Naguère les paysans se sont réunis et ont bit une tentative nocturne contre le château de Hohenstein. Même en la présence de TEmpereur, il faut qu'ils prennent garde à une sédition. Que serait-ce s'ils faisaient une guerre * ? »

20 juillet, à Spalatîn.

O socii /...

Passi graviora dabit Deus his quoque finem Durate et vosmet rébus servate secundis.

« . . «Christ n'abandonnera pas sa cause. Dût-il Tabandonner,

il serait beau et salutaire d'être abandonné avec lui, comme

s'il n'y avait pas de Dieu. Mais j'apporte du boîs dans la

forêt •. »

A Mélanchthon.

«Je voudrais vous voir avec un esprit plus tranquille. Vous me fatiguez par vos inutiles soucis^ et voyant que mes paroles ne servent à rien, je suis presque ennuyé de vous écrire. Imper itus sum iermone, sed non scientia*, »

21 juillet, ^ J. Jonas.

« Je me suis trompé dans l'espoir que j'avais que César vous aurait déjà frappés par son édit; m;iis je comprends maintenant ce que signifie cette demande qu'il vous bit , à savoir si vous n'avez pas d'autres articles encore à proposer. C'est Satan qui s'éveille et qui sent bien que votre si douce Apologie a dissimulé les articles du purgatoire, du culte des saints et surtout celui du Pape Antéchrist. Tout cela arrive afin que ma prophétie s'accomplisse; car j'ai toujours dit que

' De W., IV, 100.

» De W., IV, 101.

« De W., IV, 106.

VOUS TOUS fatiguez en vain, que c'est en vain aussi que vous espérez un accord de doctrine ; que c'est assez pour nous d'obtenir, si nous le pouvons, une paix politique. Je me réjouis de ce que Philippe apprend à connaître l'esprit de Gampejus et des Italiens. Sa philosophie ne croit qu'à l'expérience. Pour moi, je ne me fie ni au confesseur de César, ni à aucun de ces Italiens. Le cardinal Gajetau m'aimait aussi ; il assurait qu'il donnerait son sang pour moi. C'est le mien qu'il voulait. Ce sont des coquins. {Es sïndBuben.) L'Italien, quand il est bon, est excellent; mais l'Italien bon est un prodige aussi rare que le cygne noir. — Je m'étonne que vous ne soyez pas las de la diète. Moi, j'en suis fatigué ; j'aurais voulu être le sacrifice offert à ce nouveau Concile comme Huss l'a été à celui de Constance '• »

En juillet, h. Mélanchthon.

« Je suis fort affligé de n'être pas de corps avec vous pour cette belle confession de Jésus*Christ. Notre Staupitz disait : « Ceux que Dieu veut aveugler, il leur ferme d'abord les «yeux; Zu scharf wird geen schârtig, » Je n'accepte nullement ce prétexte que la messe a sa raison d'être dans l'Eucharistie. Ézéchias brisa le serpent d'airain, ne s^arrêtunt pas à cetie pensée qu'il avait été conservé en souvenir d'un bienfait de Dieu. Ce pieux roi a été plus frappé de l'abus trèscertain que d'une reconnaissance incertaine et douteuse* Qu'ils rétablissent donc tout d'abord la doctrine de la foi et des œuvres; ensuite nous verrons quant aux cérémoities» Qu'ils nous redonnent l'Église et ses ministres avec leurs charges légitimes; les traditions viendront bien d'ellesmêmes ; et alors on pourra maintenir l'Eucharistie sans scandale et péril '. »

» De W., IV, 109.

2 De W., IV, 103.

27 juillet, à Spalatin.

« Il ne suffit pas de dire: Nous avons de bonnes intentions; il faut pouvoir ajouter : Nous avons pour nous la Parole de Dieu *. »

27 juillet, à Agricola.

« Je ne crois pas que depuis que le monde est monde, on ait vu des exig;ences plus indignes et plus insensées que les leurs. Ils prétendent qu*on rétablisse tout, qu'on accepte tout ce qu'ils demandent, qu'on condamne tout ce que nous enseignons; et en même temps ils avouent qu'un grand nombre de nos doctrines sont vraies * ! »

31 juillet, à Mélanchtlion.

a Dieu veuille que vous persévériez dans la défense de notre cause et que vous ne descendiez pas ad mutua crimina. C'est là, je pense, où nos adversaires s'efforcent de vous amener. Quelle triste fin, si vous en arriviez à couvrir les attentats des Papes contre Dieu ! Ne vous inquiétez pas de ma santé ; elle est sans doute bien incertaine ; mais comme je sens que mon mal n'est pas naturel, je le porte avec plus de courage, méprisant les blessures que l'ange de Satan fait à ma cbair. S'il ne m'est permis ni de lire ni d'écrire, je puis penser, prier, m'égayer même en Dieu, dormir, me reposer, badiner et cbanler. Faites donc en sorte de ne pas vous tourmenter pour une cause qui n'est pas dans vos mains, mais t-ans celles du Tout-Puissant qui a dit : « Nul ne vous ravira

«de ma main *. »

i«' ou 2 août, à Mélanchtlion.

« Je ne puis vous écrire longuement, mon Philippe ; la faiblesse de ma tète me rend si captif que je ne puis ni lire vos lettres, ni supporter la lumière. Il n'est pas vrai que je ne veuille pas soigner ma santé, ainsi que vous me le reprochez

> Db W., IV, 113.

« De W., IV, 114.

3 Db w., IV, 115.

dans la lettre que m'a remise P. Weller. Je suis complètement oisif, sauf ces luttes de pensée qui, je Tespère, me fortifieront. C'est Tange de Satan qui m'accable ainsi ! Moi qui voudrais souffrir tant de morts pour Jésus-Christ, comment ne supporterais-je pas pour lui ce mal ou mieux ce repos de ma tête * ! »

3 août, à J. Jonas.

a J'ai du repos et du loisir assez ; mais la faiblesse de ma tête ne me permet pas d'en jouir. C'est peut-être le châtiment de quelque faute passée *? »

3 août, à MélaDchthon.

a Voilà trois ou quatre fois que vous m'écrivez au sujet des traditions. Ou je ne vous comprends pas, ou vous disputez sur une impossibilité. Ma tête est comme vous le dites, eigensinnig, même eigensinnigissimum, en ce que Satan me force de me reposer et de perdre mon temps '. »

5 août, au chancelier Briick (Poiitanus).

« J'ai écrit plusieurs fois à notre gracieux Seigneur et à nos amis, peut-être avec trop d'insistance, comme si je doutais qu'il eût trouvé auprès de Dieu autant de secours et de consolations que moi ; mais je l'ai fait à la sollicitation des nôtres, dont quelques-uns paraissent aussi soucieux et aussi accablés que si Dieu nous avait abandonnés... J'ai vu récemment deux prodiges. Voici le premier : Je regardais par ma fenêtre les étoiles au ciel et toute cette voûte splendide de Dieu. Je n'apercevais nulle part les colonnes sur lesquelles Je Mattre a posé son édifice; et pourtant le ciel ne tombe pas, la voûte est encore solide. Il y a des gens qui cherchent ces colonnes, qui voudraient les toucher du doigt ; et parce qu'ils ne le peuvent, les voilà qui gémissent et qui trem-

« Db W., IV, IJO, « De W., IV, «1.

» Db w., IV, IM.

blenty comme si le ciel allait tomber 8ur leurs têtes. Ah ! s'ils pouvaient les toucher, le ciel alors serait solide !

« Voici le second prodige : D'épais nuages flottaient pesamment au-dessus de nous; on eût dit une mer immense; il n*y avait pas de fond sur lequel ils reposassent, pas de réservoir qui les contint. Et pourtant ils ne tombèrent pas. Ils nous saluèrent en passant, nous firent un noir visage, puis ils disparurent. Quand ils furent passés, un arc-en-ciel illumina la terre, comme un dôme de lumière au-dessus de nous. C'était un toit bien faible, bien mince et bien léger, puisqu'il se perdait dans les nuées. Il se trouva cependant que cette faible apparence semblait porter cette grande masse d^eau et nous en préserver. Il y a pourtant des gens qui s*arrétent plus à l'épaisseur des nuées, à cette ma^se d'eau qu'ils redoutent, qu'à ce prisme léger. Ils voudraient sentir la puissance de celui-ci; et comme ils ne le peuvent, ils tremblent que ces nuées n'occasionnent un déluge universel!

a Veuillez excuser cet amical badinage qui, au fond, est très-sérieux. Aussi ai-je ressenti une grande joie en apprenant le courage et la confiance que, plus que tout autre, vous avez fait paraître dans notre commune épreuve. J'aurais cru qu'on nous accorderait du moins une paix politique; mais les pensées de Dieu sont bien au-dessus de nos pensées... Ces hommes de sang n'en sont pas encore à ce qu'ils désirent. C'est quelque chose de chétif que notre arc-enciel, tandis que leurs nuées sont énormes, mais in fine videbitur cujus toni. Excusez, tres-honoré Monsieur, la liberté de mon langage, consolez Philippe et tous les autres'. »

Ce qui accablait les autres relevait son courage, et sa grande âme inflexible conjurait le péril, jetait la confiance tout autour de lui.

«DeW., IV 128.

SA VIE ET SON OEUVRE. -4t9

« Semblable à Moïse, il élevait vers le ciel ses mains vaillantes dont il avait si souvent accablé le papisme. Nuit et jour il criait à Dieu pour le supplier de défendre lui-même la gloire de son nom, de maintenir dans la vraie foi et dans la pure doctrine les chevaliers allemands, ces vrais Israélites qui, avec les saints anges, combattaient à Augsbourg... Jésus-Christ lui-même, sur ta Parole, le sang, les mérites et les promesses duquel il appuyait ses mains et fondait ses supplications, intercédait pour lui et pour les siens, par des soupirs qui ne peuvent s'exprimer, adressant à son Père cette éternelle requête : « Garde dans ta Vérité les auteurs « et les adhérents de cette sainte entreprise. Ta Parole est la a Vérité ' . »

Il vivait ainsi dans une perpétuelle et sainte exaltation de Tàme, tout enveloppé de la Parole de Dieu que, jour et nuit, il méditait. Sur les portes, sur les vitres des fenêtres, sur les murailles de sa chambre, il écrivait les puissantes déclarations qui inspiraient, soutenaient sa foi héroïque :

« Je ne mourrai point, je vivrai, je raconterai les hauts faits de rÉternel. » {Ps. cxvni.)

« La voie des méchants les fera se fourvoyer. » (Prot;. , xiv.)

(( Je me coucherai , je dormirai en paix, car toi seul, ô Éternel! me feras habiter en assurance. » {Ps, iv.)

Il priait, à la manière antique, à genoux dans Tembrasure d'une fenêtre. Veit Dietrich, le compagnon de sa solitude, le surprit ainsi, Tentendit un jour et nota ses paroles :

« Je ne puis assez admirer l'extraordinaire fermeté, la sérénité, la foi, Tespérance de cet homme dans un temps si dur. Il la nourrit sans cesse par Tétude constante de la Parole de Dieu. Pas un jour ne se passe où il ne consacre à la prière au moins trois heures, et même les meilleures pour Tétude. Une fois j'ai eu le bonheur de Tentendre prier. Bon Dieu! quelle foi il y avait dans ses paroles! Il priait avec un

1 Matth., huitième sermon.

si g^rand sentiment, avec une telle foi et une telle espérance, qu'on eût dit qu*il parlait à son père ou à son ami. a Je sais, tt disait-il, que tu es notre Dieu et notre Père; aussi je suis « certain que tu couvriras de honte les persécuteurs de tes (t enfants. Si tu ne le fais, le péril est pour toi et pour nous » tout ensemble. Cette affaire est tienne; nous y sommes a entrés parce qu^il le fallait; défends-la donc! » — Je Tentendais ainsi de loin prier à haute voix. Mon cœur brûlait quand je l'entendais parler à Dieu avec tant de confiance, de sérieux, de piété, et, dans sa prière, s'appuyer sur les promesses des Psaumes, comme sUl eût été certain que tout ce qu'il demandait, s'accomplirait*. »

Cette grande sérénité faisait une impression profonde à tous ceux qui l'approchaient. L'humaniste Urbanus Rhegius, se rendant à Celle où il avait reçu une vocation, voulut le voir, fut frappé de sa conversation :

a J'ai passé, écrit-il, toute une journée à Cobourg avec Luther, cet homme de Dieu; c'est la journée la plus heureuse de ma vie. Luther est le théologien le plus puissant qui ait jamais vécu. J'avais toujours eu de lui une haute opinion; mais depuis que je Tai vu et entendu, ma plume ne saurait dire combien il a grandi à mes yeux. Ses livres re'vèlent son génie; mais si vous l'entendiez lui-même parler des choses divines, avec l'esprit d'un apôtre, vous diriez avec moi : II est trop grand pour que nos habiles puissent le juger. C'est le théologien universel*. »

' Corp. Réf., II, 159.

2 Ulhor:*, Urbanus Rhegius^ 159.

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