LES RÉFORMES
La réclusion de Luther était un fait providentiel. Tandis
e dans sa solitude il gémissait sur son inaction, ses ensei-
iments, sa pensée, son âme se rép^andaient au dehors, et
toutes parts le mouvement s'étendait. L'idée s'incarnait
s d'autres personnalités moins puissantes, moins pures
quâla sienne. Ses disciples en avaient pris tant hien que mal
la qirection; faibles, incertains, ils succombaient sous le
du fardeau, et la réforme plus libre, se pliant à la
|se des uns, aux passions et aux intérêts des autres,
ençait à agiter les masses. Peu de princes y donnaient
ssentiment; ceux-là mênje qui l'avaient acceptée,
leur de Saxe et son frère Jean, ne s'y prêtaient qu'avec
; les autres, indifférents ou adversaires, ne voyaient
her qu'un novateur dangereux. La noblesse, ennemie
ines et de « la prêtraille » , le soutenait au contraire,
atriotisme autant que par foi; les bourgeois et les
ins l'avaient adopté comme la chair de leur chair, et le
le se demandait déjà si cet homme qui savait si bien
r aux grands dç la terre n'était pas celui qui devait
r ses chaînes.
race à ce grand appui que les doctrines nouvelles trou-
De W. — Erl. — Op. — Corpus reformatorum , I. — Jager, Andréas fodenstein von Carlstadt, 1856. — Kampschulte, Die Universitàt Erfurt, c. — Jarssen, Gesch, des deutschen Volkes, II. — Strobel, Beitràge s. fLUteratur. Vol. 1 et 2, 1795. — Rolde, Augustiner Congrégation*
vaient un peu partout, grâce aussi à TabseDce de Fempereur Charles-Quint, les princes adversaires exécutèrent avec assez de mollesse Tédit de Worms. On brûla bien les livres de Luther, on poursuivit, on emprisonna quelques-uns de ses adhérents, mais, dans la plupart des pays, la résistance fut telle qu'on n'osa point pousser les choses à bout. Ici et là éclatèrent quelques troubles. A Erfurt, par exemple, où Ton avait fait une si belle réception à Luther lors de son voyage de Worms, ses partisans furent inquiétés, Thumaniste Jean Draconites fut maltraité, expulsé par ses collègues du chœur de son église. Il n'en fallut pas plus pour ameuter la population : les étudiants, les apprentis se soulevèrent en foule, envahirent les maisons du clergé, brisèrent les vitres, firent du désordre. Plusieurs fois les mêmes scènes se renouvelèrent; les autorités impuissantes laissèrent faire. Luther ne vit dans ces troubles qu'un « piège du diable » , il s'irrita, comme il l'avait fait peu de temps auparavant lors d'un soulèvement semblable parmi les étudiants de Witlenberg; il accusa ses amis trop faibles et le Sénat de l'Académie. « Cela nous déshonore. Que Satan doit rire de nous! nous sommes comme le figuier stérile, avec de belles apparences, mais pas de fruit. » — Cette jeunesse turbulente l'effrayait pour l'avenir de son Évangile *.
Le livre de la captivité de Babylone avait fait dans les esprits une impression profonde. On y voyait saignantes toutes les plaies de l'Église, on y marquait d'un nom les lourdes servitudes, pès lors la foi nouvelle se traduisit en actes. Le temps était venu de passer de la spéculation pure à la pratique, et les sujets qui passionnaient la foule étaient nécessairement ceux dont celle-ci avait le plus lourdement senti le poids : le célibat des prêtres et les abus de la messe.
L'Allemagne n'avait jamais accepté pleinement le célibat des prêtres. A toutes les époques, depuis le décret de Gré-
i Kampschulte, Erf.y II, 118 ss. — De W., II, 5, 7, 32.
goire VII, des voix s^étaient élevées contre « Thérésie malsaine qui, en violentant la nature, jette les hommes dans rimpureté » . Les plaintes touchant l'immoralité du clergé sont nombreuses, incessantes. Les meilleurs prenaient femme et vivaient en concubinage, la conscience troublée, avec toutes les douleurs du mariage, mais sans la sécurité, leurs enfants étant entachés de bâtardise. Au quinzième et au seizième siècle y les paroisses forçaient leurs pasteurs à contracter de semblables liens. On cite même des cas où le mariage d'ecclésiastiques fut autorisé par Tautorité épiscopale.
Sous l'inspiration des idées nouvelles, quelques prêtres, dont l'un était de Mansfeld, l'autre nommé Seidier, du pays de Misnie, se marièrent obscurément, timidement, de peur du scandale. On les poursuivit. L'archevêque Albert fit emprisonner l'un, et l'autre fut arrêté par ordre du duc Georges. Ni l'un ni l'autre n'étaient irrépréhensibles dans leurs mœurs. C'est alors qu'un ancien disciple de Luther, Bernhard de Feldkirchen, pasteur de Kemberg, petite ville sur l'Elbe, celui-là même qui en 1518 avait soutenu les fameuses thèses sur le libre arbitre, homme d'une intégrité reconnue, se maria ostensiblement, non par nécessité, mais, semble-t-il, pour affirmer les droits du clergé. L'archevêque de Mayence essaya de le faire incarcérer ; il en fut empêché par l'électeur de Saxe. Garlsladt et Mélanchthon s'interposèrent, et lui-même se défendit en homme \
« Aussi longtemps que Dieu me laissera en vie, je soutiendrai que mon mariage est légitime. Ni la loi ni l'Évangile n'interdisent le mariage aux prêtres. Il est de droit divin; et ceux qui y mettent empêchement, quels qu'ils soient, sont de faux prophètes. Je ne demande protection à personne, et ma défense n'a pour but que d'établir les motifs sérieux qui m'ont poussé au mariage. — Je souffrirai donc tout ce qui
* Walch, XV, 235 ss. Apologia pro uxore ducta.
pourra m'advenir, jusqu'à ce que la colère de Dieu soit passée et que les ténèbres aient fait place à la lumière. »
Luther, dès qu'il eut connaissance de ce mariage, éprouva plus d'étonnement que de joie. Bien qu'il eût lui-même souvent protesté contre « l'impur célibat des prêtres » , et poussé au mariage « les pauvres pasteurs dont la conscience était troublée » , il n'était pas sans appréhension à la vue de cette révolution qui s'introduisait dans l'Église. Le hardi penseur s'effrayait facilement de l'accomplissement de ses propres désirs^ et il avait besoin que d'autres, plus décidés, le précédassent dans la voie que lui-même avait tracée. « J'admire ce nouvel époux, écrit- il à Mélanchthon ; il ne craint donc rien, de se marier dans des temps si calamiteux! Que le Seigneur le guide et mette quelques douceurs dans ses peines ^ » « Ah! Spalatin, gardez-vous de prendre femme et de tomber dans les tribulations de la chair '. »
Il n'hésita pas toutefois et soutint énergiquement le droit de Bernard, dont un autre de ses disciples, Jonas, venait de suivre l'exemple*.
Le mouvement était donné, l'opinion publique le soutenait. Après les prêtres, ce furent les moines qui réclamèrent à grands cris la rupture des. vœux qui les liaient au célibat. Carlstadt, que l'on trouve toujours au début de toutes les innovations hardies, avait pris leur cause en main *. Dans une dispute publique, tenue le 19 juin à Wittenberg, puis dans un écrit assez étendu, il avait essayé de faire apparaître leur droit par des raisons et des preuves tirées de la Sainte Écriture. Les raisons n'avaient pas grand poids; les preuves étaient sans portée. Il prétendait, par exemple, que personne, selon la parole apostolique (/ Tim.y m), ne pouvait accepter la prêtrise s'il n'avait femme et enfants. Il décla-
ï De W., II, 9.
«DeW., 11,41.
'^ Pressel, VoTia^^ 128 ss.
4 Jager, Carlstadt, 176 88.
rait sans valeur tout vœu de chasteté fait avant l'âge de soixante ans, et néanmoins il considérait le mariage des moines comme un péché, puisqu'il y avait rupture de vœux, mais comme un péché moindre que les tentations du célibat. — Mélanchthon pensait, comme lui, que des vœux monas* tiques devaient être rompus, quand celui qui les avait Ëetits était incapable de les accomplir.
Luther pesa les arguments de ses amis et les trouva insuffisants. Il connaissait par expérience le misérable état des moines, mais la pensée de rompre un vœu efiFrayait sa conscience. « Je sais bien, leur écrivait-il, qu'il y a une solution à ces difficultés, mais je ne Tentrevois pas. Si Jésus-Christ était parmi nous, nul doute qu'il ne nous montrât combien elles sont puériles. Jamais il ne souffrirait qu'on chargeât personne contre sa volonté du poids de ces vœux, car il est le Sauveur et l'évéque des âmes... J'ai parfois délié des vœux faits avant Tâge de vingt ans, et sans connaissance de cause, mais jamais chez ceux qui avaient été consacrés à la prêtrise dans leurs couvents. Je suis retenu ici par je ne sais quelle puissance de l'opinion des hommes. Que le Seigneur Jésus-Christ nous instruise, nous délivre par sa miséricorde et nous conquière notre liberté. Nous sommes certainement un peuple libre, à qui nulle loi ne doit être imposée, surtout pour la vie entière. »
« La cause que Caristadt a entreprise est importante ; son efiFort est méritoire, mais il faut aussi qu'il soit efficace et qu'il aboutisse. Voyez quelle lumière et quelle vertu nos adversaires exigent de nous! Ils calomnient même nos raisons les meilleures et nos œuvres les plus excellentes. Le monde entier a les yeux sur nous. Il Bsiut donc que notre parole soit irrépréhensible. N'est-il pas singulièrement dangereux de pousser au mariage cette foule de moines, en ne les autorisant que par des passages incertains des Écritures? N'est-ce pas livrer leur conscience à de perpétuels remords, et leur imposer une croix plus lourde que celles qu'il»
portent aujourd'hui? Moi aussi je désire, avec rÉcriture, que le célibat ne leur soit pas imposé; mais je ne vois point encore comment m^ prendre.
« Je voudrais bien être auprès de vous (Mélanchthon) pour conférer sur les vœux. Ce sujet me tourmente. Vous m'écrivez qu'il vous semble qu'on doit rompre un vœu toutes les fois qu'on ne peut le tenir sans pécher. Cela n'est nullement clair. Votre pensée est-elle que le vœu ne lie point par ce seul motif qu'il est impossible de le tenir? Alors tous les commandements de Dieu tomberaient aussi! Ne consultez pas la raison, mais l'Écriture, et attaquez les vœux non à posteriori, mais à priori, en d'autres termes, examinez quelle en est la légitimité. C'est à quoi je travaille et je sue. Qu'importe qu'on puisse ou que l'on ne puisse pas les tenir? car, avec un pareil argument, on approuverait le divorce, du moment que les époux ne pourraient vivre d'accord. Ce qu'il Éaut établir, c'est à savoir si les vœux ont une valeur quelconque ou n'en ont aucune \ »
Impuissant à résoudre cette difficulté qui liait sa conscience, il en arrivait à conclure que les vœux qu'on avait faits dans le but de s'en faire un mérite devant Dieu, étaient par cela même entachés de péché et tombaient, taudis que ceux, au contraire, qui n'avaient point ce caractère, étaient sacrés comme toute autre promesse, et devaient être tenus; qu'il fallait par conséquent laisser à la conscience de chacun le soin de trancher cette épineuse question.
Une plus longue méditation, et l'ardent désir de délivrer les âmes captives dans l'impur célibat, l'amenèrent bientôt à des résolutions plus fermes, et grâce à Mélanchthon « qui conspirait avec lui » , il aboutit enfin à la certitude que les vœux, quels qu'ils fussent, étaient contraires à la Parole de Dieu, et que, par conséquent, il fallait les abolir. — 11 dit sa pensée tout entière dans une série de thèses qu'il envoya
» De W., If, 37 38.
(le 9 septembre) * à Wittenberg; dans un opuscule qu'il plaça à la fin d'un sermon sur rÉvangîIe de la fête de rÉpiphanie qu'il écrivait alors pour sa Postille; puis enfin dans un remarquable traité latin : De votis monasticis *.
«( La question, y disait-il, n'est pas de savoir si l'on doit garder les vœux qu'on a faits, car Dieu l'ordonne; il s'agit simplement de distinguer les vœux justes, agréables à Dieu, de ceux qui ne le sont pas. Les vœux monastiques, loin d'être fondés sur la Parole de Dieu, lui sont contraires. Ils sont opposés à la foi, à la liberté chrétienne, aux comman* déments de la première et de la seconde table, dangereux pour la foi, pour le salut, inventions humaines où tout est fraude, idolâtrie, péché *. »
« C'est le règne de l'Antéchrist, avec ses ordures, écrivaitil en même temps à Gerbelius, qui salit tous les mystères de la piété chrétienne. Cet affreux célibat des jeunes hommes et des jeunes filles me montre chaque jour tant de choses horribles, que rien ne retentit plus douloureusement à mes oreilles que le nom de moine et de nonne. A côté de cela, le mariage, avec ses misères, doit être un paradis *. »
Le livre De votis monasticis est précédé d'une dédicace à son père. Dans un langage ému, reconnaissant, il lui rappelle comment il est entré au couvent contre sa volonté, les paroles de reproche que celui-ci a prononcées alors, paroles qui sont restées comme une flèche dans son cœur ; il lui dit comment Dieu l'a fait grandir dans cette vie misérable, lui a révélé le néant de la sagesse des écoles, et celui plus grand «ncore de la sainteté des moines ; il lui demande s'il est disposé à le reprendre aujourd'hui.
1 Op., IV, 344 S8.
2 Erl., X, 331, 441.
' De votis monasticis Af. Lutheri judicium. Op., Vï, 234 ss. Traduit en allemand par Justus Jonas sous ce titre : Von dengeistlichen unâKlostergc lûbden Mart, Luther s UrtheiL Le livre, envoyé en novembre à Spalatin, ne parut qu*en février i525S.
* Db W., II, 91. ^
« Mais non, ajoute-t-il, Dieu vous a prévenu, et m'a tiré du cloître. Qu'importe que je sois revêtu du froc ! Ni Fhabit ni la tonsure ne font le moine. Ma conscience est libre. Je suis moine et ne le suis plus, une créature nouvelle de Christ, non du Pape... Celui qui m'a tiré de la moinerie a plus de droits encore sur moi que vous-même. Il m'a mis au service de sa Parole, et le droit des pères cède ici devant le droit de Dieu. Enfin Dieu vous a pris votre fils pour se procurer par lui une multitude d'enfants. Ne vous en réjouirez-vous pas avec moi? »
Cependant l'agitation s'accentuait parmi les moines Augustins. Des Frères venus des Pays-Bas à Wittenberg se passionnaient pour la liberté nouvelle, s'insurgeaient contre la messe et la vie cloîtrée. Un prédicateur, Gabriel Didyme {Zwilling)^ se signalait entre tous par ses ardeurs de réforme. On allait jusqu'à déclarer le salut impossible sous le froc. Dans les premiers jours de novembre, treize moines quittèrent violemment le cloitre. Un d'entre eux se fit menuisier. — Erfurt suivit le mouvement *.
Ces violences étaient singulièrement déplaisantes à Luther. (c Nos moines sortent du couvent pour le même motif qui les y a fait entrer. Ils ne connaissent que le ventre et une liberté charnelle. Il vaut encore mieux qu'ils se perdent dehors que dedans. Je n'approuve point ces sorties tumultueuses. Faites néanmoins comme Cyrus, ne forcez personne, ne contraignez personne. Restez, vous (Link), comme Jérémie, à votre place à Babylone. J'agirai de même... Bon Dieu, tous nos moines vont se marier! Ils ne me forceront pas au moins de prendre femme '. »
Ses remontrances furent écoutées. Une assemblée des Âugustinsde la Thuringe et de la Misnie, tenue à Wittenberg
1 Rapport du prieur Held à TÉlecteur. G. B., I, 476. — Rolde, Àug^ Congr.y 368 ss.
«DbW., II, il5, 116, 40.
au commencement de Tannée (1522) , accorda aux moines la liberté de sortir ou de rester au couvent, selon la conscience de chacun. « Que ceux qui ont reçu de Dieu le don de chasteté y persévèrent et s'abstiennent des souillures de la vie du clottre; que ceux au contraire qui aspirent à une vie plus conforme à la volonté de Christ sortent, mais n'emploient pas leur liberté pour le mal, qu'ils enseig;nent le peuple ou qu'ils travaillent de leurs mains comme saint Paul Tenseigne, et qu'ils se gardent de troubler la paix de ^Égh^e *. »
Plus vive encore et plus générale était l'agitation des esprits contre les « abus de la messe ». La question du célibat intéressait particulièrement les prêtres et les moines. Ici, au contraire, le peuple entrait en scène. Ici encore, Garlstadt fit le premier pas dans la voie des réformes. Après ses thèses sur le célibat, il en publia d'autres dans lesquelles il réclamait, comme un droit inaliénable, la Gène sous les deux espèces. « Qui communie sans le calice, y disait-il, commet un péché. Mieux vaut se priver de toute communion. »
Luther, moins exclusif, n'allait pas si loin. « Non, répondit-il, les âmes pieuses à qui les tyrans refusent le Sacrement dans son ensemble ne pèchent pas. Il suffit de n'y point consentir intérieurement. J'approuve toutefois la résolution que vous] avez prise de rétablir la Gène selon l'institution de Jésus-Ghrist. G'est la première chose que j'eusse demandée à mon retour à Wittenberg. Là au moins vous avez la connaissance, et vous pouvez résister aux tyrans *. «
Ge qui le préoccupait davantage, c'était l'abus, à ses yeux, insupportable, que l'Église avait fait de la messe, en transformant la communion en un sacrifice pour les vivants et les morts. Sa conviction à cet égard était devenue invincible. « De ma vie, je ne dirai plus de messes privées. II y a ici, au château, un prêtre qui, chaque jour, dit la messe avec une
> Spal., Meuke, II, 600. — Relation de GUttel (10 janvier) dans la Fort~ geseile Sammlungy 1747, p. 169 ss. — Jager, 258. •De W., 11,35.
grande idolâtrie. Plût à Dieu que toutes ces messes privées* fussent diminuëes, sMI n'est pas possible de les abolir entièrement! ' v
On n'attendit pas, à Wittenberg, son retour pour accomplir la réforme si désirée. Nous voyons en effet que, dès le mois de septembre, dans Téglise paroissiale, on distribue aux laïques la Sainte Gène sous les deux espèces. Ce changement radical qui substituait la communion à la messe, la pensée d'une grâce reçue à ta pensée du sacrifice, se fit, paratt-il, avec Tassentiment général de la population, et sous l'inspiration de ce même Gabriel Didyme dont il a été question plus haut. Cet homme plein d'ardeur enflammait les esprits par des prédications passionnées.
« Le Sacrement, disait-il, n'est point un sacrifice. Le Sei^ gneur l'a institué, non pour que nous le lui offrions, maispour que nous le recevions de lui ; c'est un don de Dieu à nous. La communauté entière doit y prendre part. Revenez, à l'institution première, et ne contraignez pas les prêtres à dire chaque jour la messe *. »
On admirait son enthousiasme. La foule disait de lui i « C'est un prophète, c'est un second Luther. » Mélanchthon suivait assidûment ses sermons, communiait avec ses dis» ciples et lui cédait le pas.
Toutes ces choses ne se firent pas néanmoins sans une vive opposition. Au couvent des Augustins, le prieur Held, soutenu par quelques Frères, refusa de s'associer à ces nouveautés, et comme les deux partis ne parvinrent pas à s'entendre, on supprima tout simplement la messe '.
Le chapitre de l'église du Château manifestait les mêmes appréhensions, l'Université était indécise. Tandis que Mélanchthon voulait qu'on suivit « le bon exemple donné par
» De W., 11,92.
2 Rapport du chancelier Briick à TÉlecteur. G. R., J, 460. — V. aussi Jager, Carlstadty p. 508.
les Âugustins » , Garistadt, peut-être parce qu'il n'en avait pas eu l'initiative, pensait que le temps n'était pas encore propice. — Elle donna, néanmoins, sous l'inspiration de Jonas, son avis très-favorable à la Reforme projetée. Cet avis portait en somme que les prêtres étaient dans leur droit en refusant de dire la messe selon le rite ancien; que le Sacrement sous une seule espèce ne pouvait plus être justifié, mais qu'il ne fallait point contraindre les consciences. On y suppliait l'Électeur de prendre cette affaire en main, d'abolir au plus tôt, dans ses États, les abus de la messe, s'il ne voulait pas qu'au jour du jugement, la sentence dont a été frappée la ville de Gapernaum pour avoir repoussé la grâce de Dieu, retombât sur lui ^.
L'Électeur, fidèle à ses instincts de prudence, fit répondre par ses conseillers qu'une affaire de cette importance concernait l'Église chrétienne tout entière, qu'il ne allait par conséquent pas se hâter, que, si les nouveautés qu'ils cherchaient à introduire étaient fondées sur la Parole de Dieu, le reste de l'Église y consentirait, et alors la réforme pourrait s'accomplir sans difficulté; qu'il était, en outre, bon de se rappeler que les revenus des églises et des couvents reposaient en grande partie sur les messes qu'on y avait fondées. Il les invitait enfin à ne rien £aire qui pût exciter des troubles, ou causer dans l'Église de fâcheuses divisions *.
De pareilles recommandations n'avaient pas la puissance d'arrêter le flot montant des passions populaires. Les hommes prudents se voyaient dépassés, et Spalatin conjurait en vain Jonas de se modérer. C'était le moment où les moines Âugustins s'échappaient du couvent. Luther prit ici le même parti que dans la question du célibat des prêtres.
' h* Avis da 20 octobre 1521 est signé de Justus Jonas, Jean Dolzîk, Andréas Garistadt, Nicolas Amsdorf et Philippe Mélandithon. — Voir dans WàLCB, XV, l'avis, la réponse des conseillers de TÉlecteur, le D*^ Briick et Chrétien Beyer, ainsi que la réplique des théologiens. Id., G. R., 1, 460, 472.
2 Walch, XV, 2344. G. R., I, 471 ss.
Tout en blâmant les excès d'une agitation tumultueuse, il essaya, dans un traité sur VAbus de la messe, de justifier la réforme accomplie et de donner à celle-ci un fondement scriptuaire solide.
Le livre est dédié à « ses chers frères, les Augustins de Wittenberg» . « Ce que vous avez fait, leur dit-il, est Pœuvre de TEsprit; mais comment en répondrez-vous devant le monde? Il est toujours dangereux de s'élever contre un antique usage; je Tai moi-même assez éprouvé dans mes luttes contre le Pape, Il faut donc montrer à tous si l'on édifie sur le roc ou sur le sable mouvant. » Puis il établit les dogmes du sacerdoce universel, du saint ministère et du sacrement de la Cène, « ce gage de la rémission des péchés » , une grâce reçue et non un sacrifice offert à Dieu. Il parle des abus innombrables dont Rome a entouré cette grande institution divine, des messes privées comme d'une invention mensongère pour la délivrance des âmes du Purgatoire, et des idolâtries dont elles sont la source. Il cite, entre autres abus, cette église de Tous les Saints, œuvre de la piété de son prince, « avec les revenus de laquelle on pourrait nourrir tant de monde, » et enfin il exhorte ses frères à la persévérance et à la charité dans l'accomplissement de leur dessein. «Laissez, leur dit-il, les pharisiens se scandaliser; laissez-les dire. » « A Wittenberg, il n'y a plus de culte; ils sont tous devenus hérétiques et insensés. »
«t Quand j'étais enSaint, j ai souvent entendu raconter une prophétie touchant l'empereur Frédéric, qui devait se réveiller de la mort et délivrer le Saint Sépulcre. Cette prophétie ne s'appliquerait-elle pas à notre prince Frédéric, qui a été jugé digne d'être élu empereur, mais qui a refusé la coulonne? Le Saint-Sépulcre ne serait-il pas la Sainte Écriture, la Vérité de Christ tuée par les papistes et maintenue dans son tombeau par le monde des moines et des inquisi' leurs?
«Réjouissez-vous donc de ce que vous avez aujourd'hui le
spectacle du pur Évangile, euseignez-Ie aux autres et ne blessez pas, par votre orgueil, ceux qui sont faibles dans la foi*. »
Tous ces mouvements qui ëchappaient à sa direction le troublaient. « Ab ! disait-il dans cette solitude où Tinaction forcée lui causait de cruelles souffrances, si du moins j'étais à Wittenbcrgf » Désireux de connaître par lui-même le véritable état des cboses, il partit un jour vers la fin de novembre de la Wartbourg, en babit de chevalier, traversa audacieusement Leipzig, où il fut reconnu par une femme et parle maflre de Tbôtellerie où il s'était arrêté*, et tomba inopinément au milieu de ses amis à Wittenberg. N'osant descendre au couvent, il logea chez Amsdorf, et s'enquit de la situation, prenant plaisir à se montrer aux siens dans son bel accoutrement, avec sa grande barbe, et les réconfortant tous par sa forte et joyeuse parole. Trois jours après, comme le bruit de sa présence commençait à se répandre, il se remit en route et retourna précipitamment à la Wartbourg'.
Le charme de ce séjour de si courte durée avait été gâté parla trop grande circonspection de son ami Spalatin. Celuici, en effet, Tavait trompé en gardant par devers lui ses traités sur les vœux monastiques, sur Tabus de la messe, et son écrit contre le « tyran de Mayence » .
« Votre prudence, lui écrit-il de Wittenberg, dépasse toute mesure. Je veux que ce que j'ai écrit soit imprimé, à Wittenberg ou ailleurs. En agissant ainsi, vous m'exaspérez, et à l'avenir j'écrirai avec plus de violence encore. On peut faire disparaître des livres; on n'éteindra pas TEsprit... En arri-
» Op., VI, 113 88. — Erl., XXVIII, 27. !««• nov., en latin. La traduction allemande est du 25 nov. — Voir de W., II, 95, 166, 109.
*SE1DEMAN^, Leip, Disp. , iOO,
^ Lucas Cranacli fit alors son portrait. — Le musée de Berlin possède un portrait de Luiber peint par Cranach, en habit de cbevaller, avec la moustache et sans la barbe. — Il est bien de Cranach, mais il n*est pas sûr qu*il représente Luther. Les témoins qui Furent interrogés judiciairement à Leipzig déclarèrent que Luther portait la barbe longue.
vant iciy au milieu de tant de douceurs j*ai bu cette absinthe, de voir que personne ne connaissait et n'avait lu ces livres. Jugez de ma douleur. Tout ce que j'ai vu et entendu me platt beaucoup. Que Dieu réconforte les esprits de ceux qui veulent le bien. J'ai, il est vrai, été ennuyé pendant la route, du bruit d'une agitation inopportune de la part de quelques-uns des nôtres. Quand je serai retourné à mon désert, je ferai à ce sujet une exhortation publique, v
Puis, quelques jours après : « Vous feriez, mieux de m'écouter quelquefois. Je connais les pensées de Satan, mon Spalatin; mais il ne peut rien contre les pensées de Dieu... Vous autres courtisans, vous ne croyez en Dieu que s'il abaisse ses œuvres au niveau de vos sentiments. Si le célibat des prêtres et la vie monastique sont rejetés de Dieu, pourquoi donc, je vous en prie, ne pas chercher et suivre une autre manière de vivre? Faut-il perpétuellement disputer sur la Parole de Dieu et n'arriver jamais à l'action?... Si nous ne devons rien faire d'autre que ce que nous avons fait jusqu'ici, il ne allait pas non plus enseigner de nouvelles doctrines'.»
L'agitation inoppportune de quelques-uns des siens l'avait ému plus qu'il ne voulait le dire. Tout n'avait pu lui plaire dans ce qu'il avait vu à Wittenberg. Quelques jours même avant son arrivée dans cette ville, des désordres y avaient eu lieu : des prêtres qui disaient la messe dans l'église de la paroisse avaient été expulsés de Tautel par une bande d'étudiants et d'ouvriers. Cette jeunesse turbulente avait brisé les vitres des chanoines de l'église du Château, et l'autorité avait dû protéger contre leurs insultes le couvent des Capucins.
Un ardent désir de réformes emportait toutes les imaginations. En vain la cour s'opposait-elle aux nouveautés; en vain les hommes prudents et tournés vers les traditions anciennes demandaient-ils qu'on protégeât les institutions
1 De W., h, 109, 111.
ecclésiastiques menacées; en vain FÉlecteur exigeait-il qu'on s'en tint à la prédication et à la discussion des doctrines controversées ; la foule allait de Tavant, et elle suivait Tinspiration du prédicateur Didyme et de Tarchidiacre Carlstadt, devenus, depuis la disparition de Luther, les chefs écoutés du mouvement réformateur.
Garlstadt, cet ancien thomiste et cet ancien adversaire de Luther dans ses premiers combats, qui n'avait accepté que lentement et comme à regret les enseignements du inattre touchant la primauté du Pape, Tautorité des conciles, la communion sous les deux espèces, le célibat des prêtres et les vœux monastiques, avait changé subitement d'allures, et ne reculait devant aucune hardiesse. Entreprenant, orgueilleux, jaloux des succès de Luther, vaniteux, séduit par ses propres pensées qu'il ne prenait pas le temps de mûrir, soutenu d'ailleurs par la foule des gens remuants, il voulut aller plus loin qu'on n'était allé jusqu'ici. Luther avait réclamé la communion sous les deux espèces; lui, condamna la communion sous une seule espèce et la déclara impie. Luther avait demandé pour les prêtres la liberté du mariage ; lui, il exigeait qu'on fît du mariage une obligation *.
Le 22 décembre, prêchant dans l'église du Château dont il était archidiacre, il déclara à l'assistance que le !•' janvier, il administrerait la Sainte Gène sous les deux espèces à qui voudrait la prendre, et sans les cérémonies d'usage. Les conseillers de TÉlecteur tentèrent de l'empêcher; il les prévint, et le jour de Noël, l'acte fiit accompli. Il se répéta les dimanches suivants; et les villages voisins suivirent Texemple. Didyme, son second, renchérissait sur lui, rejetait les vêtements sacerdotaux, prêchait en habit d'étudiant, donnait la Gène à des enfants de dix ans. Le peuple s'entredonnait le pain et le vin, ne voulant plus recevoir les éléments divins de la main d'un prêtre. La liturgie se disait en
* V. Jâger, Carlstadt, 258 8s. — FoHgesetzte Sammlung y^. 169 88. — Strobel, 127. G. R., I, 553, 557.
4i LUTHER.
langue vulgaire. Les jeûnes et le carême furent abolis, la confession abandonnée, les églises fermées pendant la semaine, les images saintes enlevées partout. Les Augustins se signalaient entre tous par leur zèle novateur. Les premiers, ils brisèrent les images, « ces idoles défendues par la Parole de Dieu » , et brûlèrent les huiles saintes, sous le prétexté que l' extrême-onction n'est pas un sacrement.
Garlstadt, pour rendre un témoignage plus éclatant de ses convictions, s'était fiancé à une jeune fille et avait lancé une invitation solennelle pour son prochain mariage à tous les princes et seigneurs, « au monde entier ». Il se mêlait au peuple, allait chez les bourgeois, chez les artisans, et leur demandait leur sentiment sur tel ou tel passage de la Bible. « Dieu, disait-il, a caché ces choses aux sages et les a révélées aux simples. Les chrétiens sont tous prêtres et illuminés du Saint-Esprit. »
Didyme et un nommé More, recteur de l'école de la ville, parlaient, agissaient dans le même sens. Ils ajoutaient que toute étude est vaine, que l'inspiration supplée à tout, que les écoles et les sciences sont choses superflues. Leur parole ardente, écoutée à l'église, au cimetière, était reçue avec enthousiasme; les écoles se fermèrent; un grand nombre de jeunes gens abandonnèrent les études et prirent un métier. « Les actes du culte ne s'accomplissaient plus ; les malades, dit un contemporain, témoin pessimiste de ces scènes, l'ecclésiastique Frôschel, n'étaient plus visités, les criminels conduits à la mort, sans consolation et sans assistance, comme des animaux que le boucher mène à la tuerie. »
Tout cela était entremêlé de rêves sociaux. On demandait au conseil de la ville d abolir la mendicité, les cabarets, les maisons de prostitution, d'expulser les gens mal famés. On rédigeait des règlements nouveaux pour les églises; on instituait une caisse commune pour les pauvres, des prêts à intérêts modiques pour les artisans obérés.
L'autorité locale s'y prêtait, cédait à la contrainte;
rUniversité partagée faisait des réserves, puis consentait'. Aux plaintes de la cour et de l'Électeur, Mélanchthon répondait qu'il fallait céder pour éviter de plus grands maux, et lui-même se sentait incapable dWréter le torrent.
Luther comprenait la gravité de,la situation. Ce qu'il avait vu à Wittenberg durant son bref séjour lui avait inspiré des craintes sérieuses. A peine de retour à son Pathmos, il prit la plume et écrivit rapidement un petit livre qu'il intitula : Exhortation fidèle à tous les chrétiens, de se garder de la révolte et de la sédition*. »
Le livre entier est inspiré d'un grand esprit de sagesse. Luther y signale tout d'abord le double péril qui menace la chrétienté : d'un côté, le mépris du peuple et sa haine croissante contre le clergé; de l'autre, l'aveugle résistance de celui-ci à tout essai de réforme. Tout ce règne du Pape et des évéques est d'ailleurs, à ses yeux, un règne près de sa fin; le châtiment de Dieu commence, .et rien au monde ne peut désormais le garaatir contre les arrêts de la colère divine ; mais nulle main d'homme ne doit le frapper. Il est l'Antéchrist, il doit tomber par la seule puissance de la parole. «Toute sédition, même contre ce pouvoir impie, est coupable. Il ne faut jamais que la foule (Herr Omnes) en appelle à la violence. La révolte est insensée; elle atteint l'innocent plus que le coupable. Dieu la défend; le diable s'en réjouit comme d'une occasion propice pour calomnier les causes les plus saintes. L'autorité seule doit et peut agir Si elle s'y refuse, il ne reste aux chrétiens d'autre secours que la prière et la Parole, cette puissance divine qui doit tuer l'Antéchrist'. »
^ Un accord intervenu entre l'Université et le magistrat arrêta la forme nouvelle du culte. L'Electeur n'y donna point son assentiment.
^ L'ouvrage retardé à l'imprimerie ne parut que le 19 janvier suivant.
' Luther attendait alors la fin du monde. 11 la fixait à l'année 1524, pour laquelle on annonçait une grande conjonction de planètes.
y. Sermon du deuxième dimanche del'Avent^ dans saPostille. Erl., X, 69. — V. Erl., XXVI, 201. — Dk W., I, 546.
« Instruisez-vous par mon exemple; n'aî-je pas plus fait contre le Pape, les prêtres et les moines par ma seule parole que tous les rois, princes ou empereurs avec toutes leurs forces réunies? Ce n'est pas un homme qui a accompli cette œuvre, c'est Dieu lui-même « qui a tenu le gouvernail » . Prêchez donc l'Évangile, parlez, écrivez, criez sur les toits que ces institutions impies sont un mensonge ; déconseillez aux hommes d'embrasser l'état monastique; ne donnez plus d'argent pour leurs vaines cérémonies; dites partout que la vie chrétienne consiste dans la foi et dans la charité. Après deux ans de pareille lutte, le règne papiste s'en ira en fumée , à moins que le diable ne traverse les desseins de Dieu en poussant les hommes à la révolte. Il y a parmi nous trop de gens qui, fiers d'avoir appris quelques nouveautés, blessent les âmes faibles par leur jactance, tout en se vantant d'être tt de bons luthériens». Eh! laissez mon nom; ne vous appelez pas luthériens, mais chrétiens.
« Qui donc est Luther? La doctrine*que j'enseigne est-elle de moi? Pour qui donc ai-je été crucifié? Si l'apôtre saint Paul défendait aux chrétiens de son temps de se réclamer de lui ou de Pierre, comment pourrais-je, ver de terre, consentir à ce que les chrétiens d'aujourd'hui s'appelassent de mon misérable nom? Enfin vous rencontrerez comme adversaires deux sortes d'hommes : des loups ravisseurs et des âmes craintives, égarées. Frappez les loups par la parole; empêchez qu'ils ne séduisent le monde; mais épargnez, protégez, aimez les bibles et ne les tuez pas, sous prétexte de les délivrer. Que Dieu nous accorde à tous de mettre notre vie à la hauteur de nos doctrines. Il en est un grand nombre qui disent : Seigneur! Seigneur! qui exaltent la doctrine, mais dont le moindre souci est d'y conformer leur vie. »