CHAPITRE I. — LES VIEILLES CROYANCES
esprits qu'elle contraignait à lui obéir, soit en se servant d'eux pour envoyer des songes, soit en faisant apparaître des fantômes devant les consultants hallucinés. L'oniromancie est une forme de divination apparentée de près à la nécromancie *, qui, comme elle, est étroitement conditionnée par les croyances en la survie des âmes.
De même que les thaumaturges prétendaient obliger les dieux, au besoin par la menace, à comparaître devant eux et à leur répondre, de même qu'ils enrôlaient à leur service des démons qui devenaient leurs assistants (îtàpeSpoi), pareillement ils se targuaient d'évoquer les ombres des défunts par des invocations impératives et des rites irrésistibles.
Cette nécromancie remonte aux origines lointaines de la religion antique*. La Nékyia d'Homère en avait fourni un exemple célèbre ^ dont les littérateurs ne cessèrent pas de s'inspirer jusque sous l'Empire romain*. Ulysse, on s'en, souviendra, pour interroger l'ombre de Tirésias, s'est rendu aux confins de la terre par delà l'Océan, là où s'ouvre l'accès de l'Hadès. De la pointe de son glaive de bronze il creuse une fosse carrée et offre autour d'elle aux défunts une triple libation de lait miellé, de vin et d'eau ; puis il la saupoudre d'une blanche farine ; enfin il immole une brebis et un agneau noirs et fait couler dans le trou le sang des victimes en invoquant Hadès et Perséphone, qui doivent donner congé à leurs morts. Alors du fond de l'Érèbe s'empressent vers le héros les âmes étiolées, avides du breuvage qui leur rendra une vigueur momentanée.
Cette cérémonie, telle que nous la dépeint l'auteur de cet épisode de l'Odyssée, s'inspire du culte des morts plus que de la magie, et le vieil aèdC; a reproduit sans doute le rituel usité dans les cultes chthoniens de cette* époque reculée. Les âmes remontent en foule des enfers à l'appel d'Ulysse, comme elles le faisaient dans les fêtes annuelles des morts à Athènes et à. Rome (pp, 82-83). Le héros recourt à la prière, non à la menace, il attire les ombres anémiées par des offrandes alléchantes, il ne leur impose pas, malgré elles, sa volonté, et elles ne sont point capables de lui révéler l'avenir.
I- BoTiché-Leclercq, Rist. de la divination, I, p. 330 s. j Saglio-Pottier, JDïrf., s. v. « Divination », II, p, 308 b ; Festugière, Hermès, p. 5g.
2. Sur la nécromancie : Hopfner, Offenbarungszauber, I, ch. VIII, p. 148-163, § 328- 375 et passimi', résumé R. E., s. v. « Nekromantie », cf. Preisendanz, ibid., s. v. « Nekydaimon ».
3- Odyssée, X, 515 ss. j XI, 23 ss., cf. Eitrem, Symbolae Osloenses, 1928, VI, p. i. ss.
4- Fahss, De foetarum romanomm doctrina magica (Rel. V. u. V. Il, 3), 1903, p. 5ss.
Cette nécromancie indigène continua à être pratiquée dans la Grèce historique, comme le prouvent les allusions des écrivains et surtout la réprobation de Platon, qui condamne cette superstition comme une impiété « bestiale » i. Des « oracles des morts » (vexuof^-avxeta) firent toujours partie des institutions qu'avait suscitées la mantique^. Cependant si l'on considère l'ensemble des témoignages qui ont été recueillis, on constatera que l'évocation des esprits ne tint jamais, dans la religion hellénique, qu'une place assez effacée ^ Ce n'était pas ces esprits, mais les dieux qu'on interrogeait dans les principaux temples pour apprendre les secrets de l'avenir. La sérénité et l'humanité du génie hellénique le détournèrent longtemps d'une sombre et cruelle divination.
Toutefois la nécromancie paraît avoir été acceptée par les PythagoricienSj qui étaient des spirites croyant trouver dans l'évocation des ombres une preuve péremptoire de leur foi en l'immortalité et de leur démonologie *. Ils admettaient que les eïdôla des morts apparaissaient sous ime forme semblable à, celle du corps"^ vivant ; et si quelqu'un niait avoir jamais aperçu un démon, ces visionnaires s'étonnaient d'une telle infirmité *. La secte, qui se montra accueillante aux croyances populaires et qui, de bonne heure, subit l'attrait des doctrines orientales, fut induite pour ce double motif à pratiquer tous les genres d'opérations magiques ®.
Ce sont probablement les Pythagoriciens de l'entourage de Nigidius Figulus qui, au temps de Cicéron, introduisirent la nécromancie dans leurs cénacles occultes à la grande indignation des vieux Romains '. Car la consultation des esprits était étrangère à la divination anciennement pratiquée à Rome. Le frêle et pâle essaim des Mânes ne possédait pas, avant qu'on s'avisât de faire d'eux des démons grecs, une force et ime intelligence supérieures à celles des hommes. D'autre part le droit pontifical, dans sa protection rigoureuse des tombeaux, témoigna d'un respect scrupuleux du repos des morts. Troubler leur quiétude, en les appelant devant soi, était une impiété, et ils ne tardaient pas à châtier le sacrilège. En général toutes les pratiques magiques sont .con-
I. Platon, Lois, 909 B, 933 A. Cf. Eitrem, Symbol. Osloenses, 1941, XXI, p. 51. a. Cf. su-pra, III.