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M2 LUX PERPETUA

Fait d'une portée plus vaste, l'Aristote du Lycée, plus empirique et plus réaliste que Platon, détourna la philosophie des spéculations sur les choses célestes ou les idées supra-sensibles pour l'orienter vers l'étude des faits réels et concrets, observables dans là nature ou la société. Passionné pour la vérité, que tous les hommes, selon lui, aspirent à connaître en vertu de leur nature mêmei, il fut le promoteur de la grande investigation scientifique que Théophraste et autres devaient poursuivre. Ainsi commence avec lui une longue période pendant laquelle la pensée grecque se détourne des conjectures ou théories sur notre destinée d'outre-tombe. Le rationalisme péripatéticien répugnait à s'occuper d'une existence de l'âme qui ne pouvait être ni conçue ni définie par la raison. Des disciples immédiats d'Aristote, comme Aristoxène, Dicéarque, Straton de Lampsaque, l'élève de Théophraste, s'accordèrent à nier toute immortalité, et plus tard, à l'époque des Sévères, le grand commentateur des œuvres du stagirite, Alexandre d'Aphrodisias, entreprit de démontrer que l'âme tout entière, supérieure et inférieure, avait besoin du corps pour agir et périssait avec lui, et que telle était la véritable pensée du Maître, ^

Mais si profonde qu'ait été l'action directe et indirecte que le péripatétisme exerça sur les idées reçues en- faisant pratiquement abstraction de la vie future, cette philosophie, vers la fin de la République, n'était pas celle qui dominait les esprits. D'autres écoles avaient alors une influence beaucoup plus étendue, et les croyances eschatologiques la subirent d'une manière beaucoup plus profonde. Ces écoles étaient le stoïcisme et l'épicurisme.

Dans ce grand bouleversement du monde hellénique qui suivit la mort d'Alexandre, tout parut chanceler à la fois. Les principes qui jusque là avaient guidé les hommes étaient ébranlés, en même temps que de multiples bouleversements politiques rendaient incertain le sort de chacun; époque de désarroi des esprits, où les progrès de la science et une philosophie rationaliste détruisaient les croyances ancestrales, où la vieille morale civique de la cité faisait place au cosmopolitisme. Dans ces luttes sans pitié qui opposaient entre eux les royaumes des diadoques, à l'insolence d'un triomphe fastueux succédaient soudain l'humilation et le dénûment de la défaite ; et personne, au milieu de si brusques péripéties, ne se sentait plus maître de son avenir, ni même assuré de sa liberté ou de sa vie. La conviction se répandit et se fortifia que le monde était soumis à la domination aveugle et impitoyable d'une déesse capricieuse,

I. Métarph. I, I : IlâvtEi; SvSpwitoi tou EÎSévai épÉYovxai «pûcei. 2 Zeller, ?hil. Gr.^ III, i, p. 798.

CHAPllTRE II. — LA CRIÏIOÛB PHILOSOPHIOÙB ïi3

qui se jouait de la prévoyance humaine, et la vénération pour Tyché grandit à mesure que déclinait la piété envers les Olympiens^. Polybe, dans l'introduction à son grand ouvrage, remarque que si la Fortune s'est toujours plu à; innover ei à faire sentir son pouvoir sur les nations et la société, jamais elle n'a rien produit d'aussi grandiose que, de son temps, la succession des conquêtes romaines ; et il assigne comme but à l'histoire d'enseigner aux hommes à supporter virilement les revers qui les éprouvent, en se souvenant des catastrophes du passée.

On comprend que dans la confusion de cette période troublée les esprits aient pu être conquis par la philosophie altière de Zenon, qui enseignait l'affranchissement de toutes les contingences extérieures et rendait la quiétude de l'âme indépendante des vicissitudes du sort 3. Les biens de la terre, les plaisirs des sens, la santé du corps, l'affection même pour ses proches sont pour elle choses indifférentes. Il suffit au sage de garder, impassible, la maîtrise de soi et la lucidité de sa pensée, dont aucune disgrâce, aucune tyrannie ne peuvent le priver. La rude discipline de l'école a pour effet d'élever l'homme si haut qu'elle le met au-dessus de toute atteinte et lui permet, sinon de diriger son destin, au moins de dominer la fortune^. L' «autarcie » morale qu'il conquiert lui donne la liberté parfaite de l'esprit avec la sérénité de l'âme et suffit à lui assurer sur la terre un bonheur divin. Même l'étroite limitation dé son existence n'entame pas la plénitude de sa félicité et il attend avec équanimité l'échéance fatale de la mort. On conçoit que Montesquieu, séduit par une telle élévation, ait incliné à « mettre la destruction de la secte de Zenon au nombre deb malheurs du genre humain » '\ , ;

Pour les Stoïciens ^, on s'en souviendra, l'homme est un microcosme qui reproduit dans sa personne la constitution de l'univers. La masse entière de celui-ci est conçue par eux comme animée par un Feu divin, premier principe, qui provoque la succession des phénomènes de la nature. Un enchaînement ininterrompu de causes, ordonné par cette raison suprême, détermine nécessairement . le cours des événements et gouverne irrésistiblement l'existence du

1. Rohde, Griech. Roman ^, p. 216. Cf. Roscher, Lexik. s. v. « Tyche », col. 13 19 s.j 1324 ; Festugière, Epicure, 1946, p. x ss. ; p. 68, n. 4.

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