CHAPITRE II. — LA CRITIQUE PHILOSOPHIQUE
donner sans regret la société décevante et corrompue de nos semblables ' . Bien plus, le repos définitif où sont abolis les impressions des sens, les impulsions de l'instinct, les divagations de la pensée, le service de la chair, est, non point nuisible, mais profitable *. Au déclin de ses jours, le vieillard multiplie ainsi les considérations propres à faire accepter le trépas sans révolte et san^i faiblesse. Mais sa morale purement terrestre ne lui représente jamais la nécessité d'Une rétribution posthume, de récompenses et de châtiments d'outre-tombe. Il n'exprime nulle part, comme Platon ou comme Sénèque, l'espoir qu'il puisse retrouver dans l'au-delà ceux qui ont vécu pieusement et s'entretenir dans un monde lumineux avec les sages d'autrefois. Son horizon, comme 'celui de son maître Épictète, est limité à cette vie, où la vertu/ trouve en elle-même sa raison d'être. Peut-être Marc Aurèle a-t-ll été conduit à nier avec plus de rigueur toute immortalité par son opposition aux chrétiens, qu'il a persécutés, et dont, dans les Pensées mêmes, il condamne l'obstination, trop théâtrale à son gré'.
D'où vient que les successeurs de Zenon, dont nous venons de rappeler les variations, aient été aussi hésitants sur un point dont, après seize siècles de christianisme en Gaule, nous paraît dépendre toute la conception de la vie humaine ? Sans doute les penseurs de la Grèce classique n'ont-ils jamais subordonné cette vie à une autre existence : elle reste toujours pour eux l'objet essentiel de leurs préoccupations, et le sort de l'âme après la mort n'est, pour leur sagesse terrestre, qu'une question accessoire. Mais pour le PortijQt^e surtout, les théories eschatologiques n'avaient qu'une valeur secondaire et leur variabilité n'atteignait pas l'essentiel du système. Le vrai stoïcisme place en ce monde la réalisation de son idéal. Le but de notre passage ici-bas n'est pas, pour lui, la préparation à la mort, mais la conquête de la veirtu parfaite. Celle-ci, nous l'avons dit, en affranchissant des passions celui qui l'a atteinte, lui donne l'indépendance et la félicité. L'homme peut parvenir par lui-même à une béatitude complète qui ne dépend pas des limites assignées à sa durée. Le sage, être heureux, est un dieu sur la terre, et le ciel ne peut lui réserver davantage *.