CHAPITRE II, — LA CRITIQUE PHILOSOPHIQUE I
qu'Homère avait déjà usé d'une comparaison semblable ; et l'idée que la violence du vent peut agir sur les âmes désincarnées comme une force destructrice, était déjà familière aux enfants d'Athènes du temps de Platon'. Mais si l'âme se résout ainsi, aussitôt après la mort, en ses principes élémentaires, comment des fantômes peuvent-ils venir nous effrayer durant les veilles, ou des êtres aimés nous visiter dans nos rêves. Ces simulacres (siocoXa) ne sont pour Épicure que des émanations de particules d'une ténuité extrême que les corps émettent constamment, et qui conservent quelcjues temps leur forme et apparence ; ces particules, comme la couleur et le parfum, agissent sur nos sens et éveillent en nous l'image d'un être évanoui'. Toutefois les atomes dont l'âme était composée sont indestructibles. Impérissables, ils permettront à la nature de domier naissance à de nouveaux êtres, peut-être semblables aux précédents ; mais aucune conscience de leur liaison ne réunira l'ancien homme au nouveau, si celui-ci voit le jour.
Nous sommes donc voués à l'anéantissement ; mais ce n'est point là un sort à redouter. La mort qui passe pour le plus horrible des maux, n'en est point un en réalité, puisque la destruction de notre organisme abolit en lui toute sensibilité*. Le temps où nous n'existons plus n'est pas plus pénible pour nous que celui où nous n'étions pas encore^. De même que Platon avait conclu d'une préexistence supposée de l'âme à sa persistance après le décès, Épicure tirait de notre ignorance d'une vie antérieure une conclusion opposée ; et cette conviction que nous périssons tout entiers pouvait seule, suivant lui, assurer notre tranquillité intérieure en nous délivrant de la crainte des tourments éternels*.
Il n'est pas de doctrine du maître sur laquelle ses disciples insistent avec plus de complaisance ; ils le louent d'avoir affranchi l'homme des terreurs de l'au-delà, ils le remercient de leur avoir appris à ne pas redouter le trépas ; sa philosophie leur apparaît comme la libératrice des âmes^. Lucrèce dans son II le Livre, dont les philosophes du XVlIie siècle se plaisaient à célébrer les mérites, prétend avec une sorte d'exaltation bannir des cœurs « cette
1. Homère, //., W, loo; Platon, Phédon, 70 A ; 77 D; 80 E 5 84 B; cf. Symbol., iio ', supra, ch. I.
2. Sur les eïdôla, ou simulacra, cf. Lucrèce, liv. IV, 34 ss., avec les oommeintaires.