CHAPITRE II. — LA CRITIQUE PHILOSOPHIQUE
porains, tisent de phrases circonspectes, qui trahissent les hésitations de leur esprit. Si les Mânes éprouvent encore quelque chose... S'il subsiste un sentiment après le trépas... S'il y. a une récompense sous la terre... Ces propositions dubitatives sont extrêmement fréquentes^.
La même indécision se trahit chez les écrivains qui, reprenant une alternative déjà présentée par le Platon de V Apologie'^, avant que ses idées eussent évolué, et souvent reproduite après lui, répètent que la mort est une fin ou un passage : Truors aut finis aut transitus^ . L'bn ne choisit pas entre les deux termes du dilemme, mais on laisse la question ouverte. La vie future était généralement regardée comme une hypothèse métaphysique consolante, comme une simple possibilité entrevue par certains penseurs, comme /une espérance religieuse, mais non comme im article de foi.
On se souviendra de la conclusion élevée qui termine l'éloge d'Agricola : « Si, dit Tacite, il est un asile pour les mânes des hommes vertueux, si les grandes âmes ne s'éteignent pas avec le corps, repose en paix ». Mais à côtfé de cette hypothèse qu"il hasarde, l'historien exprime l'assurance qu'Agricola recevra une autre récompense de ses mérites : tout ce que ses contemporains ont aimé et admiré dans son caractère le fera vivre dans la mémoire des lommes durant l'éternité des âges. On voit ici comment la perplexité, où 'on se débattait lorsqu'on, songeait à la survivance psychique, donnait aux yeux des anciens une valeur plus grande à l'immortalité terrestre *. C'est )our beaucoup d'entre eux le point essentiel, parce que, seul, il est certain. Ne pas tomber dans Tabîme de l'oubli paraît une récompense suffisante des lauts faits les plus glorieux. « La mort, dit Cicéron'', est redoutable pour ceux dont la vie s'' éteint tout entière, non pour ceux dont le renom est impénssable. » Que la commémoration de nos mérites ne cesse point quand sera achevé le court délai de notre passage ici-bas, mais qu'elle se prolonge autant que durera la suite des générations futures, voilà le désir profond qui stimule la vertu' et incite à l'effort*. Dans le Pro Archia où il célèbre les
"^•C. B., 180, 1147, 1190, 1339, etc. Cf. Lattimore, p- 56 § 8 ; p. 59 § 9 j p. 320. 2. Platon, A-poL, 40 c, 41c; cf. Dieterich, Nekyia, p. 136.
3- Sénèque, Efist. 65, 24 ;Marc-Aurèle, III, 3, etc. 5 Martha, o-p. cit. [supra, p. 124, • I]} p. 119.
4- Cf. Priedlânder, Sitteng., III, p. 326 ss. ; Lattimore, p. 242 ss.
^- Parad. Stoic, II, 18 : « Mors est terribilis iis quorum cum vita omnia extinbUntur, non iis quor^im laus emori non potest. » Cf. Symbol., p. 254. ^- Cic, Pro Rabirio, X, 29 ; De senect., XXIII, 82.
bienfaits que produit l'amour de la gloire, Cicéron*, qui n'en était point exempt, remarque finement que même les philosophes qui prétendent en démontrer la vanité, ont soin de placer leur nom en tête de leurs livres, et montrent ainsi le prix qu'ils attachent à ce dont ils prêchent le mépris. Plus encore qu'aujourd'hui l'espérance d'une notoriété durable, le souci de continuer à occuper de soi ses semblables après soti décès, la préoccupation d'être jugé favorablement par l'opinion publique, même posthume, était pour beaucoup de gens une hantise secrète ou! avouée, qui dominait leur pensée, dirigeait leurs action? 2. Même ceux qui n'avaient joué qu'un rôle modeste dans le monde, et ne s'étaient fait connaître que d'im cercle restreint, cherchaient à rendre leur souvenir inoubliable en se construisant le long des grandes routes de solides tombeaux» dont l'inscription perpétuierait leur nom. Les épitaphes commencent souvent' par la formule « Memoriae aeternae », à la Mémoire éternelle, et nous en avons hérité, bien quje l'idée qu'elle représente n'ait plus pour la plupart de nous qu'une valeur très relative. Elle se rattache dans l'antiquité à cette vieille croyance d'uttie communion de sentiments et d'un échange de services entre le mort et ses descendants, qui célèbrent le culte funéraire. Lorsqu'on cessa de croire fermement que le défunt pût sentir et agir, les offrandes furent faites dans une autre intention : on aima à penser que celui qui s'en était allé, ne périssait pas tout entier tant que son souvenir subsistait dans le cœur de ceux qui l'avaient chéri et dans l'esprit de ceux qui apprenaient à louer ses bienfaits ; il ressuscitait pour ainsi dire dans l'image que se faisaient de lui les descendants des amis qui l'avaient connu et des admirateurs qu'il avait conquis. Êpicure lui-même disposa dans son testament que le jour de sa naissance serait commémoré chaque mois ; et ses disciples célébraient encore cette fête mensuelle sous l'Empire. La joie qui régnait dans les banquets de ces disciples, qui étaient tous des amis, devait se renouveler périodiquement après sa mort, lorsque leurs successeurs se réuniraient pour festoyer en mémoire de lui 3.
Mais à mesure que la science amplifia les dimensions reconnues au cosmos, elle rapetissa par comparaison l'importance qu'on pouvait attribuer à la terre
1. Vro Archîa, II, 26; cf. "Cusc, I, 15, 34; et Platon, Banquet, 208 c-e. Cf. Pascal, Pensées, Brunschvicg, fr. 150 ; « Ceux qui écrivent contre (la gloire) veulent avoir w gloire d'avoir bien écrit. »
2. « On ne s'avoue pas toujours le désir vague de faire parler de soi, quand on "^ sera plus, mais il est toujours au fond die; notre cœur. » M'«e du Chatelet, citée p^f Bellessort, Essai sur Voltaire, 1925, p. 127.
3. Diog. Laert., X, 16 = fragm. 217, Usener ; Pline, N. H., XXXV, 5 ; cf. F^^' tugière, E-pîcure, p. 31 ss.