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CHAPITRE II. — LA CRITIQUE PHILOSOPHîOUE 13S

dans l'ensemble de l'iuiivers, et les philosophes en tirèrent argument pour avilir la valeur qu'on pouvait attacher à une survivance dans la mémoire des hommes sur notre globe minuscule. A cette immortalité si restreinte, si vide de sens, si promptement abolie, ils opposèrent celle des âmes qui, se mouvant dans les espaces infinis des cieux, participaient à la vie divine des astres, auxquels elles étaient égalées * .

Nous sommes ramenés par ce biais à la qtiestion essentielle qui s'impose à notre esprit lorsque nous étudions l'évolution des idées religieuses sous: l'Empire. Pourquoi la société païenne, j'entend ses classes cultivées, a-t-elle passé du scepticisme à la foi en l'immortalité personnelle. Une grande évolution morale comme ce renouveau du spiritualisme a toujours des causes multiples dont souvent on a peine à démêler la complexité. Mais le phénomène historique qui nous occupe a été dû, avant tout, à un. motif intellectuel, le déclin du rationalisme ^, l'abandon de cette attitude mentale que la Grèce ancienne, créatrice de la science profane, avait adoptée et imposée au monde : une recherche de la connaissance indépendante de 'toute théologie et poursuivie par un amour désintéressé du vrai. Depuis le i^r siècle avant notre ère le progrès scientifique s'arrête dans le monde ancien, et cette stase est le prélude d'une régression qui se précipite à mesure que s'accentue la décadence de l'Empire.

On a voulu y voir une conséquence de la nature même de l'esprit romain, essentiellement pratique et peu enclin à des spéculations dont n'apparaissait pas l'utilité immédiate. Mais le facteur décisif qui produisit cet abaissement des études, fui .certainement l'e genre d'instruction que recevait la jeunesse, cette culture oratoire qu'à l'imitation de la Grèce hellénistique, Rome fit prédominer dans l'éducation depuis l'époque de Cicéron jusqu'à celle de saint Augustin 3 et à laquelle furent subordonnées toutes les autres disciplines, même la philosophie. Or la rhétorique enseignée dans les écoles se souciait peu de faire éclater la vérité, elle se contentait de son apparence : la vraisemblance. Elle apprenait à soutenir avec un égal talent des thèses opposées * et plus

1. Vanité de la gloire humaine dans l'imniiensité de l'espace et du temps : Cïc, Somn. Scip., 6 ; cf. Boyahcé, Et. sur le songe de Se, 1936, p. 147 ss. ; Symbol., p. 255, n, i. — Cf. Sénèque, Efist., 102 ; Marc-Aurèle, IV, 19, 33 ; VIII, 44.

2. Festugière, Hermès I, p. i ss., et Rev. et. grecques, 1943, p. 368 ss.

3. Priedlànder, Sittengesch., III, p. 260 ; Marrou, Saint Augustin et la fin de la culture antique, 1938, p. 113.

4. Pour et contre l'immortalité : Quintilien, Declam., X, ii5-i7 et Ps, -Clément, Reco- Piit., I, 3. . . ; .

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une proposition était paradoxale, pltis celui qui la défendait pouvait faire montre de sa virtuosité 2. De là une prédilection pour des sujets absurdes, qui faussaient l'esprit en y oblitérant le sens du réel, et qui n'étaient choisis qu'en raison de la difficulté de les traiter 1.

Les disciples des rhéteurs ne se croyaient pas obligés d'approfondir les connaissances transmises par les générations passées, de faire un tri entre les théories vraies ou fausses des érudits d'autrefois. Ils se contentaient d'acquérir une teinture superficielle des disciplines qui pouvaient servir à l'art oratoire et leur permettraient de prononcer devant des juges un plaidoyer émouvant, ou de débiter un discours d'apparat applaudi par un auditoire mondain de dilettantes. A l'ère des découvertes succède ainsi celle de la vulgarisation, aux œuvres originales se substituent les compilations. Après les sommes exposant l'ensemble des faits admis par les diverses branches d'une science qui ne se renouvelle plus, viennent les manuels ; puis les résumés de manuels.

Mais si l'éducation, sacrifiant le fond à la forme, favorise l'éloquence aux dépens de l'érudition, si la sonorité de la parole tient lieu de réflexion, si entre des thèses contradictoires le jugement ne choisit pas, cette abdication de l'entendement a pour conséquence inévitable un scepticisme qui se défie de tous les systèmes, et regarde comme inconcluantes les controverses des sectes rivales. Dès lors les âmes inquiètes, qui sont en quête d'une certitude, chercheront à l'obtenir, non par une application patiente d'e l'esprit critique, mais par une inspiration surnaturelle ou une communication divine. La décadence de la recherche scientifique a pour corollaire une exaltation ou, pour mieux dire, « une perversion de la piété » 2. Et comme l'opinion se répand de plus en plus que les sages de l'Egypte ou de la Perse, de la Chaldée ou de l'Inde ont, à l'aube de la civilisation, reçu du ciel une révélation qu'ils ont transmise aux Hellènes ^, on demandera aux théologiens de ces pays reculés, siège de la culture primitive, la connaissance de dogmes irréfragables et une règle inébranlable de vie morale. Or tous les mystères orientaux qui se répandirent dans le monde latin sont des religions de salut, qui prétendent assurer le bonheur éternel de leurs initiés par la participation à des cérémonies secrètes, et leur jirédication tend à rendre indubitable pour leurs adeptes la croyance à l'immortalité.

1. Cf. Marrou, p. 53 ; Krojl, R. E., Suppl., VII, s. v. « Rhetorik», p. 112 ss.

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