CHAPITRE II. — LA CRITIQUE PHILOSOPHIQUE
Cette aspiration à la béatitude d'une vie affranchie des misères humaines grandit, et la propagande des clergés du Levant opère plus de conversions, lorsqu'après le siècle des Antonins la détresse de l'Empire va s'aggravant. La foi en une survivance se fait plus profonde à mesure que la vie présente devient un fardeau plus pénible à supporter. L''idée pessimiste que la naissance est un châtiment et que la véritable existence ri'est point celle de cette terre, s'impose davantage dans la proportion où s'accroissent les malheurs publics et privés*'. Pendant la grande -crise du III^ siècle, qui livra l'empire à l'anarchie et à la dévastation, il y eut tant de souffrances imméritées, de ruines iniques, de crimes impunis, qu'on chercha un réconfort dans l'attente d'une existence meilleure, où toutes les injustices de ce monde seraient réparées. Aucun espoir terrestre n'illiiminait alors la vie. La tyrannie d'une bureaucratie inquisitive et corrompue étouffait toute velléité de progrès politique. Les sciences immobilisées ne découvraient plus de vérités inconnues, la nature ne livrait plus ses secrets, la terre restait inexplorée et le passé impénétrable. Un appauvrissement progressif et une insécurité générale décourageaient tout esprit d'entreprise. L'idée se répandait que l'humanité était atteinte d'une irrémédiable dégénérescence, que la société s'acheminait vers sa dissolution et que la fin du monde était proche". Il faut se rappeler toutes ces causes de découragement et d'anxiété pour comprendre l'emprise de cette vieille idée, si souvent répétée alors, qu'une amère nécessité contraint l'esprit de l'homme à venir s'enfermer dans la matière, et que la mort est un affranchissement qui le délivre de sa prison charnelle. Dans la lourde atmosphère d'une époque d'oppression et d'impuissance les âmes accablées aspiraient avec une ferveur indicible à s'échapper vers les espaces radieux du ciel et demandaient aux cultes exotiques la garantie d'une félicité posthume.
Mais la propagation des religions orientales, qui ont agi souvent sur les foules incultes, et l'évolution de la philosophie, qui est un phénomène intellectuel, bien qu'elles soient concomitantes et aboutissent au même résultat, n'ont pas été produites par les mêmes causes. Si l'on se demande pourquoi ni le stoïcisme ni l'épicurisme^ après une période de faveur, n'ont pu satisfaire les esprits sur le point ç(ui nous occupe, et ont été abandonnés pour le néoplatonisme, il faudra invoquer d'autres raisons.