CHAPITRE II. -r- LA CRITIQUE PHILOSOPHIQUE
vu, est formée, comme toute la nature, de ces atomes dont la combinaison transitoire se .dissout au moment du décès pour ne jamais se renouveler. Toute sensibilité de notre être est abolie à jamais, et il ne peut plus len durer aucune souffrance. Mais, opposent les adversaires, si tout se termine avec cette vie terrestre, les méchants cesseront de craindre un châtiment dans l'au-delà et ne seront plus détournés du mal, les sages d'espérer une récompense de leur vertu et ne seront plus incités au bien. Ce raisonnement est l'objection habituelle opposée au matérialisme par les moralistes qui admettent la nécessité d'une rétribution posthume, et la foi en cette justice compensatrice s'était au IP siècle imposée aux philosophes comme aux adeptes des mystères '.
Mais plus caractéristique est le sentiment attribué par cette critique antiépicurienne à la foule vulgaire : celle-ci redoute à tel point l'anéantissement total, la privation de tout sentiment qu'elle préférerait même souffrir dans les Enfers les supplices inventés par la Fable, plutôt que d'être privée de toute existence, «, L'espoir de l'éternité, — je cite Plutarque ^ — le désir d'être, de tous les amours le plus ancien et le plus vif, surpasse en douceur la crainte puérile (du Tartare). Aussi ceux qui perdent leurs enfants, leur femme, leurs amis, préfèrent-ils qu'ils existent quelque part et subsistent en souffrant des peines, plutôt que. de les voir supprimés, détruits et réduits au néant. Ils se plaisent à entendre et à dire des défimts des expressions comme « il s'en est allé », « il nous a quittés », et tout ce qui implique un changement de son âme, non une destruction ». L'on voit indiquée dans ces lignes une des raisons majeures qui firent obstacle au triomphe de l'épicurisme : un instinct profond, inné dans l'être humain, lui inspire le désir de se survivre. Il ne peut se résoudre à disparaître tout entier. Même lorsque la raison croit devoir admettre, souhaiter même, l'anéantissement, le subconscient proteste contre cette conviction. L'e?sence même de notre personnalité la voue à chercher sa persistance au delà des limites de notre court passage sur cette terre. Le sentiment intime se révolte aussi contre la douleur d'une séparation sans retour d'avec ceux qui nous sont chers, la perte irrémédiable de toutes les affections, la rupture définitive entre ceux qui demeurent et ceux qui les ont quittés.
La polémique des adversaires d'Êpicure s'est aussi attachée à montrer que si, selon lui, l'insensibilité de la mort nous fait échapper à toute souf-
I. Cf. Rohde, Psyché, II 2, p. 368 s. = tr. fr., p. 564 ss. Cf. infra, ch. V. a. Plut., l. c, 1104 c.
france, ce bienfait est purement négatif. A cette simple exemption de maux imaginaires, à cette « anesthésie » qui ne laisse place à aucune espérance, ni à aucune joie, les Platoniciens et les Stoïciens pouvaient opposer la félicité inexprimable qui attend les âmes des sages et des justes, soit pour l'éternité, soit au moins jusqu'à la dissolution générale de l'univers, et ce lumineux séjour oh chacun pourra vivre dans la société de ses proches, affranchi de toute attache charnelle, où son esprit contemplera les vérités qu'il n'apercevait icibas qu'à travers un brouillard 2. De telles promesses étaient certainement plus propres à séduire les hommes que la perspective d'une dissolution destructrice de tout sentiment.
Le Stoïcien, même s'il croit que son âme se décomposera en ses éléments et ne lui survivra guère, peut se soumettre sans révolte intérieure à cette nécessité imposée à l'humanité, parce qu'elle est pour lui conforme à l'ordre divin du cosmos, à la volonté d'une Providence qui a réglé l'enchaînement des phénomènes en vue du bien suprême, et l'individu ne doit pas se plaindre de ses maux particuliers qui se produisent dans l'intérêt du Tout. Pour l'épicurisme au contraire, tout est le résultat de forces aveugles agissant au hasard ^ ; des tourbillons d'atomes qu'aucune intelligence ne dirige, produisent et détruisent le monde et l'humanité. Un épicurien médiocre, vivant au jour le jour^ pouvait se résigner à ce déterminisme sans finalité. Tout esprit réfléchi devait trouver affreuse cette condition de l'homme livré à l'action d'une fatalité obscure, qui lui prête une conscience fugitive bientôt abolie, sans qu'il sache ni pourquoi il est né, ni pourquoi il mourra, ni pour quelle raison il est astreint au labeur et exposé à la douleur. L'individu n'est-il qu'un assemblage fortuit d'atomes, condamné à une existence éphémère dans un univers livré au chaos, où des générations, bientôt fauchées, se succéderont on ne sait pourquoi jusqu'à la destruction de la terre* ?
Nous touchons ici à la raison profonde qui a fait l'infériorité de l'épicurisme dans sa lutte contre ses opposants, et a provoqué sa défaite. La brièveté de la vie consciente, lueur bientôt éteinte, entre deux éternités d'inconscience, décourageait toute activité intellectuelle. L'ombre épaisse de la nuit s'appro-