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CHAPITRE II. — LA CRITIQUE PHILOSOPHIQUE

chant inexorablement détournait de toute application soutenue. De fait nous voyons Épicure déconseiller nettement à ses disciples l'étude des sciences et la pratique des arts, comme la participation aux affaires publiques ^. Il faut vivre caché, éviter tous les ennuis qui pourraient troubler la bienheureuse ataraxie, et le seul souci qui s'impose est la recherche du plaisir individuelj, dont les jouissances matérielles forment une part essentielle 2. Ses adversaires reprochent avec raison à cet hédonisme indolent d'avoir détruit dans les esprits spéculatifs l'amour du savoir, dans la vie pratique toute noble ambition. « Tenant leur état présent — je cite encore Plutarque^ — pour minuscule ou plutôt pour un rien, comparé à l'ensemble des temps, ils le dédaignent ; ils le négligent... n'en pouvant tirer de fruit. Tombés dans le découragement et le mépris d'eux-mêmes, ils ne font aucun cas de la vertu et de l'action ; tant ils se sentent des créatures éphémères et chancelantes, qui ne sont nées pour rien de considérable ». La valeur de l'effort désintéressé, et du dévouement total que le stoïcisme mettait en relief par la divinisation des héros, s'efface dans l'épicurisme, qui ne développe aucune qualité virile. L'altruisme pouvant aller jusqu'au sacrifice de soi-même en est exclu par une éthique utilitaire, qui en tarit les sources. Mais de tels sentiments existent dans l'être humain, et c'esc le rabaisser que de prétendre les supprimer. De même c'est le mutiler que de négliger ses aspirations mystiques, qui s'associent en lui à l'exercice de la raison. Si l'épicurisme eût régné sur le monde, son triomphe eût marqué une régression de l'évolution morale de la société romaine, et la haute spiritualité d'un Plotin y eût été inconcevable. Il n'est pas surprenant que la molle insouciance de cette philosophie du plaisir ait succombé : elle ne pouvait fleurir que dans l'atmosphère sereine de la pax romana, et quand des désastres effroyables s'abattirent sur l'empire et multiplièrent les douleurs et les angoisses de chacun, elle apparut sans remède contre une telle détresse, et ne résista pas à l'épreusvte. Ell«^ fut éliminée par des adversairesqu'animait une foi ardente, qui se sentaient en possession d'une certitude qu'aucune dialectique ne pouvait ébranler et dont la prédication faisait retentir dans l'âme des échos que même l'enthousiasme d'un Lucrèce n'avait jamais éveillés.

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