CHAPITRE I. — LES VIEILLES CROYANCES ï
premiers siècles de l'Empire \ la destruction du corps s'opéra sous les yeux mêmes des assistants. On en arriva ainsi à penser que ces trépassés qu'on revoyait en rêve ^ et qu'on croyait parfois sentir près de soi, qu'on gardait au moins présents dans la mémoire, étaient devenus quelque chose de différent de cet être d'os et de chair qu'on avait connu. Il se détachait de cette personne matérielle des éléments subtils, remplis d'une force mystérieuse, qui subsistaient quand l'organisme humain était tombé en poudre ou réduit en cendres. C'était ce même principe qui abandonnait provisoirement les personnes à qui un évanouissement ou une léthargie faisait perdre connaissance. Si cette essence légère n'avait pas quitté le mourant au moment où il expirait, — car il n'était point certain qu'elle pût se dégager immédiatement de sa gangue corporelle — le feu du bûcher la libérait ; mais elle continuait à habiter le sépulcre dans lequel reposaient les ossements desséchés ou calcinés du morti,. L'idée qu'elle était liée en quelque manière à ceux-ci était ancrée dans les esprits, et la littérature même atteste la persistance de cette opinion vulgaire, si profondément enracinée qu'elle survivait à côté de formes moins matérielles de la foi en l'immortalité. Properce, maudissant une femme, lui souhaite « que ses Mânes ne puissent se fixer près de ses cendres » ^ . Et à Liternum en Campanie, où s'était fait inhumer Scipion l'Africain, ne voulant pas, comme il disait, laisser même ses os à son ingrate patrie, on montrait la grotte où il reposait et où, croyait-on, « un serpent gardait ses Mânes » *. Comme les épitaphes, les écrivains persistent ainsi à parler d'ensevelir dans le sépulcre l'âme, l'ombre, les Mânes de celui qu'on y dépose et leur langage exprime encore, presqu'à leur insu, l'antique croyance qu'on y enfermait, avec le cadavre, quelque chose de vivant". Encore au v^ siècle de notre ère la superstition, populaire gardait la conviction qu'on pouvait emprisonner une âme, non seulement dans la tombe, mais dans une urne cinéraire .
On ne peut s'attendre à trouver une cohérence logique dans des sentiments instinctifs. A l'idée que le corps ou même les ossements calcinés sont associés en quelque mesure à la survie de l'âme, s'oppose celle que le cadavre inanimé