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CHAPITRE m. — L'IMMORTALITÉ CÉLESTE

a cependant modifié librement son modèle. Par un souci littéraire, il a dramatisé son exposé en le présentant, non sous la forme d'un récit fait par un visionnaire sans personnalité, comme l'est Er le Pamj»hylien, mais dans un dialogue entre deux hommes d'Etat des plus illustres de la République romaine. En outre, s'il a adopté le cadre général du mythe platonicien, Cicéron en a transformé le contenu en y introduisant les doctrines de la science hellénistique dans sa description des sphères célestes. Il a emprunté aussi à quelque représentant du stoïcisme éclectique l'opposition qu'il établit entre la vanité de l'immortalité terrestre qu'obtient la gloire conquise sur notre globe minusnuscule^ et l'immensité de l'univers, où les grands hommes divinisés jouissent du spectacle merveilleux des sphères mouvantes et de la terre lointaine observé du ciel des étoiles fixes. C'est de cette contemplation enivrante et de l'audition de l'harmonie cosmique que se griseront éternellement les âmes bienheureuses. S'il paraît exclu que Cicéron ait suivi dans l'élaboration du Songe une œuvre déterminée de Posidonius, on peut croire que c'est à lui qu'il doit le coloris mystique de cette eschatologie astrale.

Celle-ci n'est encore présentée ici que comme un simple rêve : c'est une vision dont rien ne garantit la réalité. Mais en 45, Cicéron est frappé d'un deuil cruel par la perte de sa fille imique Tullia ; sa douleur lui persuade que cet être chéri vit toujjours parmi les dieux. Il recommande, tout en s'en excusant comime d'Une faiblesse déraisonnable, d'élever à cette jeune ffemme, non un tombeau, mais une chapelle {faniim), qui consacre sonj apothéose*. Nous saisissons ses sentiments intimes dans les lettres qu'il adressa alors à Atticus de la solitude d'Astura, au bord des marais Pontins. Luimême épanche son chagrin en écrivant une Consolatio , dont les fragments conservés nous le montrent étrangement dominé par les doctrines pythagoriciennes : l'âme, exempte de toute matière, est céleste et divine, par conséquent éternelle ; sa vie ici-bas est une peine qui lui est infligée : elle naît pour expier des crimes antérieurs "\

Troublé pai le problème angoissant de notre destinée, l'esprit sensible de Cicéron se tourne, non point vers les vieilles croyances, alors discréditées, mais

1. Sur la vanité de l'immortalité terrestre, cf. sufra, ch. II, p. 133 ss.

2. Pierre Boyancé, L'a-pothéose de Z\ullia (R. E. A., 1944, XLVI, pp. 179 ss.), pense q.ue cette apothéose et la construction d'un hérôon ont été suggérées à Cicéron par la lecture de la Consolation de Cranter.

3. Consol. frag. 8 (= Lactance, Inst., III, 18) : « Scelerum luendorum causa nasci nomines ».

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vers cette religion nouvelle qui apportait de l'Orient une philosophie mystique. U H crtensius et les Tusculanes., rédigés dans cette même période de sa vie, nous montrent l'empire que le néo-stoïcisme de son maître rhodien et le néo^ pythagorisme, qui comptait des tenants même au Sénat, exerçaient alors sur son esprit désabusé et attristé, et comment il cherchait dans les doctrines lumineuses d'une survivance remplie de félicité une consolation aux maux privés et publics dont il se sentait accablé. A la fin du De senectute, après, avoir résumé d'après les philosophes grecs les preuves traditionnelles de l'immortalité, le vieillard, qui se sent proche de la mort, exprime par la bouche de son héros une aspiration ardente à voir luire le jour qui l'introduira dans' une assemblée divine et lui fera quitter la tourbe fangeuse d'ici-bas*. Mais il ajoute : « Si je me trompe en croyant immortelles les âmes humaines, j'ai plaisir à me tromper e' ne veux pas me laisser arracher cette erreur qui fait ma joie^ ». Un espoir douteux auquel il se refuse à renoncer, telle est donc la dernière conclusion de Cicéron sur la question d'un l'au-delà, qui reste pour lui mystérieux.

Cette déviation du stoïcisme, qui l'inclinait vers l'eschatologie pythagoricienne, se fit accepter par ses tenants à Rome pendant plus d'un siècle, et l'expression la plus complète qui nous soit parvenue de cette philosophie composite se trouve dans les dialogues et les lettres de Sénèque, écrits au moment même où la secte était près de s'en détourner (p. 115). La perte presque totale des ouvrages publiés par les écrivains de l'époque alexandrin e, celle même de la Consolation et de VHortensius de Cicéron, ont fait pour nous de Sénèque le prédicateur le plus éloquent et le plus explicite de cette croyance en l'immortalité céleste introduite dans l'école de Zenon par Posidonius et ses émules. Nous apercevons, grâce à l'écrivain latin, l'aboutissement ultime de cette tendance mystique à laquelle avait cédé le Portique, et nous pouvons rassembler, dispersés dans ses œuvres, et reconnaître mieux que nulle part ailleurs les éléments dont cette eschatologie est formée ^

Comme Posidonius, Sénèque était éclectique. Le précepteur de Néron n'a

1 . Cato, XXIII, 84 : « O praeclarum diem, cum in illud divinum animorum ooncilium ooetumque profisciscar, cumque ex hac turba et ooUuvione discedam ». Cf. XXI, T]-

2. XXIII, 85 : « Quod , si in hoc erro, qui atiimos immortales esse credam, libenter erro, nec mihi hune errorem, dtim vivo, extorqueri volo » ; cf. Zlusc., I, 11, 24; I> 16, 39.

.3. La plupart des passages de Sénèque relatifs à cette eschatologie ont déjà été réunis par Badstûbner, Beitràge zur Erklàrung der philosophischen Schriften Senecas, Hambourg, 190X, p. 10 ss.

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