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CHAPITRE IV. — TRANSFORMATIONS DES ENFERS

IL — Les supplices de l'iEnfer.

En subordonnant toute sa théologie à l'idée maîtresse d'un dualisme nettement formulé, en tirant de ce principe toutes les conséquences morales qu'il impliquait, la religion de Zoroastre construisit un système qui à travers les âges ne devait cesser de s'imposer à l'esprit des hommes et dont l'action se prolongea, par l'intermédiaire du manichéisme, jusqu'aux Pauliciens et au Cathares du Moyen- Age. Au cours de notre exposé nous avons vu comment les Pythagoriciens avaient emprunté aux Mages du Levant la doctrine de l'immortalité céleste des Elus, qui devait transformer toute l'eschatologie des Grecs. Nous venons de constater comment le dualisme mazdéen agit sur la croyance aux Enfers ténébreux et, en la modifiant, contribua à la faire revivre. Mais en dehors de cette influence théologique sur certaines doctrines fondamentales du paganisme, des recherches plus détaillées auraient pu montrer combien largement l'Iran agit sur toutes les croyances relatives à Satan et à ses suppôts, et comment les doctrines de la Perse alimentèrent la foi populaire et les superstitions vulgaires. Pour prendre tm exemple typique, nous voudrions indiquer ici comment une antique conception hellénique, celle des tourments infligés aux damnés, fut modifiée par l'eschatologie mazdéenne, qui fit sentir son ascendant dans le monde hellénistique et dajns l'empire romain.

Les vieilles croyances grecques, nous l'avons vu (p. 70), se représentant l'Hadès comme une reproduction de la cité dans l'autre monde, les supplices imaginés pour les pécheurs ressemblaient dans une lairge mesure à ceux que le droit pénal appliquait aux délinquants. La justice infernale était comme une cour d'appel, incorruptible et infaillible, des tribunaux terrestres. Mais la législation criminelle prévoyant pour chaque espèce de délit une peine déterminée," le droit qui régissait les Enfers devait pareillement réserver à chaque sorte de faute un châtiment approprié. Cette déduction logique conduisit à un développement indéfini des pénalités d'outre-tombe. De même que les moralistes et criminalistes détaillaient et classaient les infractions aux lois divines et humaines, les théologiens s'attachèrent à énumérer les catégories de coupables emprisonnés dans le Tartare. Sans doute personne, en Grèce, n'a jamais formulé article par article un code pénal applicable au royaume de Pluton. Une telle classification aurait impliqué utie multiplication de

tortures épouvantables qui offensaient à lai fois l'amour du beau et le sens de la mesure qui caractérisent la; mentalité hellénique. La fantaisie légère des anciens Grecs ne s'est pas appesantie lourdement sur l'horreur des malédictions éternelles, et leur génie lumineux ne s'est point complu à en décrire la sombre cruauté i. La littérature a évité de s'étendre sur ce sujet repoussant, et Aristophane 2 ou Platon ^ n'y font allusion qu'en passant. Les Romains, que leur esprit juridique aurait pu conduire à une systématisation des tortures de l'Orcus, furent préservés de cette aberration par la sobriété de leur imagination (p. 57). Il est caractéristique que même Virgile, quoique interprète d'une tradition hellénique (p. 212), énumère une série de forfaits qui ont conduit leurs auteurs dans le Tartare, mais, sauf pour les grands pénitents mythologiques, ne fait allusion que par prétérition aux formes infiniment diverses de supplices qu'ils ont à subir, évitant ainsi d'introduire dans son tableau des atrocités qui répugnaient à son sens esthétique, plus délicat que celui de Dante. Mais il ressort suffisamment de sa composition même qu'il avait sous les yeux des modèles anciens, où péchés et peines étaient comme enregistrés sur deux colonnes parallèles*. Le peu que nous apprennent les écrivains suffit ainsi à nous prouver que ces visions hallucinantes n'étaient pas étrangères au paganisme gréco-latin.

Celui-ci s'est souvent représenté le monde souterrain sous un aspect très différent de celui que la tradition littéraire a consacré. A côté de l'Hadès créé par les fables des poètes et les mythes des philosophes, un autres vivait dans l'imagination populaire, qui a toujours affectionné les histoires d'ogres et de croquemitaines et qui savait qu'entre le ciel et la terre, comme le veut HamleL, et aussi dans les profondeurs de notre globe, il y avait une foule de choses qu'ignorait la philosophie.

Dans la Grèce ancienne, le démon Eurynomos que Polygnote^ avait peint à Delphes de couleur bleu-noire — celle des mouches de la putréfaction — rongeant la chair des morts et ne leur laissant que les os, est certainement une création de la croyance vulgaire. Plutarque*', parlant des esprits supers-

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