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CHAPITRE IV. — TRANSFORMATIONS DES ENFERS

romain ne nous permet pas d'y suivre pas à pas la transmission de cette fantasmagorie horrifique, ni de mesurer la proportion des ingrédients qui sont entrés dans sa composition, l'apocalyptique juive, qui s'est développée depuis le IP siècle avant notre ère^, supplée en quelque mesure à ce manque d'informations directes. Dans ce milieu oriental, où s'est introduite et fixée la notion de l'Enfer au sens moderne du mot, l'énumération des châtiments étemels s'associe, comme en Occident, à la description de monstres animalesques, torturant férocement les damnés, 2 et chacune des peines corporelles' infligées à ceux-ci y est déjà mise en relation avec une faute déterminée 3.

Certains apocryphes chrétiens forment le prolongement de cette littérature de visionnaires. L'œuvre où apparaît d'abord une description impressionnante des supplices de l'autre monde est le fragment de l'apocalypse de Pierre*, que nous a rendu un parchemin d'Egypte. Elle est peut-être antérieure au IF siècle de notre ère et la vision de l'Enfer, qui s'y oppose à celle du ciel, est un musée des horreurs. Ce morceau énumère unte longue série de criminels qui, punis par des anges vêtus de noir, subissent le châtiment que leur a mérité le caractère de leurs fautes. Les blasphémateurs sont pendus par la langue, les faux témoins ont du feu plein la bouche, les riches restés sans pitié pour le pauvre se roulent vêtus de haillons sur des cailloux aigus et brûlants. D'autres tortures paraissent être de simples jeux d'une fantaisie macabre : les adultères sont pendus par les pieds, la tête plongée dans \m bourbier brûlant ; les meurtriers sont jetés dans un cachot rempli de serpents, tandis que les ombres de leurs victimes les contemplenti ; et ainsi de suite.

Cet apocryphe, longtemps admis comme authentique, et attribué au Prince des Apôtres, était le premier ouvrage chrétien où les pénalités de l'au-delà fussent formulées avec une telle abondance et une telle précision. Dans la littérature païenne elle-même, il ne nous est parvenu aucune peinture aussi effrayante des atrocités du Tartare. Il n'est pas surprenant que cette œuvre

1. Cf. Dict. de la Bible > Sw^^l. 1. 1 (1926), s. v. «Apocalyptique», pp. ^26-354.

2. Livre d'Hénoch, surtout la version slave, 10 (p. 13 Bonwetsch) ; Livre des secrets d'Hénoch (Lods, C. R. Ac. Inscr., 1940, p. 445), avec sa traduction latine (DeBrùyne, Revue bénédictine, 190S, p. 153) ; Apoc. de So-phonie {Ibid., p. 169), où l'influence du mazdéisme est évidente (Lods, /. c. p. 449).

3. A propos des diverses peines de 1 Enfer, les écrits d'Ephrem le Syrien donnent des indications précises sur les croyances de son milieu ; cf. Ephrem Syri Hymni et Sertnones, éd. Lamy, Malines, 1889, t. IH, p. 128, avec les passages parallèles cités p. 137.

4. Harnack, "Cexte u. Uni., IX, a; Dieterich, Nekyia^y 1913, p. i ss.

saisissante ait été suivie de beaucoup d'autres, imaginées sur le même modèle, dont elles sont tributaires directement ou indirectement. Au ive siècle l'apocalypse de Paul renchérit sur l'horreur des tortures énumérées dans celle de Pierre 1. Les auteurs de diableries dans l'antiquité ont dû se délecter à l'invention de supplices inouïs, comme plus tard certains hagiographes ont pris plaisir à décrire et le peintre de St-Etienne-le-Rond à représenter les souffrances invraisemblables infligées aux martyrs. Une lignée de visionnaires cultiva au Moyen- Age, le genre dont l'Orient et Rome lui avaient légué la, tradition^. Une longue série de descentes aux Enfers, de visites au Purgatoire, d'ascensions au ciel relie l'apocalyptique romaine à la Divine Comédie. Le génie de Dante, en s'émparant d'un thème repoussant pour en faire -un chef-d'œuvre immortel, a relégué dans l'ombre tous ses prédécesseurs et découragé après lui les imitateurs.

Mais toutes ces œuvres, où s'est exercée la fantaisie individuelle, se sont multipliées en. dehors de l'orthodoxie. C'est un fleuve trouble qui charrie beaucoup de fange. Une autre conception devait l'emporter, et c'est celle où l'influence mazdéenne se laisse le plus clairement, reconnaître.

Le feu a toujours servi, selon la mythologie des Grecs, à la punition des pécheurs dans l'Hadès, et sans doute était-il naturel qu'un traitement infligé aux criminels par les juges terrestres le fût aussi dans l'autre monde. Mais parmi toutes les formes de supplices imaginées pour les réprouvés, celle-ci devait prédominer sur toutes les autres, finir par s'imposer à la conscience universelle, et susciter entre théologiens des controverses infinies. Nous voyons naître ainsi dans l'antiquité une doctrine eschatologique dont l'action devait se prolonger à travers les siècles, et des découvertes récentes ont permis de préciser son origine et de mieux suivre son développement.

Les Érinnyes infligeaient aux impies, dans les Enfers, de cruelles brûlures à l'aide de leurs torches ardentes 3, et le Pyriphlégéton, fleuve igné, appartenait depuis l'Odyssée au décor traditionnel du royaume souterrain*. Il fut de bonne heure regardé comme purifiant certains pécheurs de leurs souillureg. Le pouvoir cathartique du feu dans le culte lui fit assigner la même valeur

I. A-poc. de Paul dans Tischendorf, Apoc. Apocryphae, i866, p. 57 ; James, Apocrypha anecdota, I, Cambridge, 1893.

a. Emimérées : Norden, Vergil Buch, VI, 29 ; Ganschinietz, R. E., s. v. « Katabasis », p. 77 ss.

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