CHAPITRE V. — LES MYSTÈRES
qu'ils ont absorbé. Le genre humain est par suite entaché, dès son origine, d'une contamination « titanique », qui éveille en lui des instincts brutaux et lui inflige ici-bas une série ininterrompue de maux*. Il doit se laver de cette souillure héréditaire pour que son âme, égalée aux dieux, puisse un jour retounier vivre auprès d'eux. Ainsi une conception foncièrement pessimiste de notre vie présente un contraste très net avec l'optimisme d'Eleusis, qui promettait à ses mystes le bonheur en ce monde comme dans l'autre. A cette allégresse, dont un peuple amoureux de la vie se plaisait à jouir sous un ciel lumineux, l'orphisme opposa l'amer sentiment d'une déchéance, dont chaque individu doit par ses efforts persévérants chercher à se relever. Son passage sur cette terre est à la fois pour lui une peine et une épreuve. En punition d'un crime ancestral dont elle continue à porter la tare, l'âme est enfermée dans un corps (g&iicx.) comme dans un tombeau (ayjp-a), et notre vie corporelle est en réalité une mort, la mort le commencement de la vie véritable". Après le décès, cette âme descendra dans l'Hadès où, suivant ses fautes ou ses mérites, elle sera ou châtiée ou récompensée. L'idée d'une rétribution future en vertu d'un jugement posthume, est ici nettement affirmée '. Les coupables sont condamnés à de longues souffrances. Plongés dans un bourbier, ils se verront infliger un supplice approprié à leur pollution morale*, comme des pourceaux aiment à se vautrer dans la fange ^, ou bien ils s'épuiseront en vains efforts pour remplir un tonneau percé ou pour porter de l'eau dans xm crible'', image, suivant Platon, des insensés qui s'abandonnent insatiables à des passions toujours inassouvies, en réalité peut-être punition de ceux qui, ne s'étant pas soumis aux ablutions cathartiques, doivent, dans l'Hadès, apporter constamment, mais en vain, l'eau du bain purificateur'. Alors que les révélations d'Eleusis n'insistent pas sur les tourments des réprouvés, l'orphisme s'est plu à décrire les « maux infinis réservés aux damnés ». L'on a dit de'
1. Platon, Lois, III, 16, p. 701 b-c ; Plutarque, De esu camium, I, 7, p, 996 c (= Kern, fr, aïo).
2. Platon, Cratyle, p. 400 c (= Kern, fr. 8) ; cf. Philolaos, fr, 14, Diels ; Boyancé, R- E, G., 1941, LIV, p. 160 ss.