CHAPITRE V. — LES MYSTÈRES
qu'elles produisent, ont pour effet de faire du myste un bakkhos. Ainsi devait grandir nécessairement l'idée qu'il partageait la vie impérissable de la divinité à laquelle il s'était égalé, en laquelle son âme était absorbée. De même que Dionysos avait eu sa passion, et après avoir péri était ressuscité, de même ses serviteurs devaient après leur trépas renaître pour l'éternité.
Quand les bacchanales furent devenues, dans les villes grecques ou romaines, une fête de citadins, le ménadisme n'y survécut guère que dans la persistance d'une musique bruyante et de danses rituelles. Plus de courses folles à travers la nuit, où l'ébranlement de l'organisme surexcité le faisait communier avec toutes les forces animales et végétales de la nature. Pour élever l'homme au-dessus de sa médiocrité quotidienne, pour qu'il s'évade de ses préoccupations ordinaires, il ne reste que le vin, et la possession divine devient uniquement celle que produit l'ivresse des repas sacré. Il en résulta une prépondérance marquée donnée à cette forme de jouissance dans la conception de la vie future, sans que cependant l'idée primitive ait disparu. Tous les transports religieux qui pouvaient ravir les mystes en ce monde nourrissaient leur âme d'espérances, et leur faisaient attendre le renouvellement indéfini de joies aussi profondes dans une autre vie.
Parfois on se représentait les initiés célébrant encore dans les Champs- Elysées les cérémonies des bacchanales et les orgies tumultueuses des thiases, transportés par le mouvement rythmique des danses et le son des flûtes et des cymbales. « Ranimé, tu vis parmi les prés fleuris, où t'accueillent, dans la troupe des , Satyres, les mystes de Bacchus marqués du sceau sacré et les Naïades porteuses de corbeilles, afin que derrière les torches tu entraînes le cortège en fête, » dit un père s'adressant à son fils dans une épitaphe de Macédoine*. Les sarcophages représentent fréquemment les ébats des bienheureux avinés bondissant au son des cymbales et à la lueur dés torches dans le paradis dionysiaque ^. Mais dans le culte romain de Bacchus, l'acte essentiel était la participation à des repas rituels, parfois égayés par des danses et accompagnés d'une musique qui, croyait-on, purifiait les âmes. Les convives, puisant largement dans le cratère la liqueur que selon la légende la présence de leur dieu avait suffi à faire jaillir, étaient bientôt échauffés par les vapeurs du vin et s'abandonnaient à une joyeuse ébriété. Cette ivresse qui délivrait
I. CIL, m, 686 = C. £., 1233 ; cf. Perdrizet, Mythes et cultes du Rangée, 1910, P- 96 ss. ; Symbol., p. 285. — Cortège semblable des mystes de Cybèle : Properce, IV [V], 7, 60. — Cf. infra, N. C, XXV.
a. Symbol, pp. 339, 344, 372, 418.
2jé LUX PERPETUA i
l'esprit des soucis et donnait l'illusion d'une vie plus heureuse et plus intense, était regardée, nous le disions, comme une possession divine. Elle était unie anticipation de la béatitude d'outre-tombe qu'assurait aux mystes l'admission à ces banquets liturgiques. Mollement étendus dans des prés parfumés de senteurs exquises et éclairés d'une pure lumière, les initiés, couronnés de fleurs, devaient prendre part à. tm festin étemel, où un vin inépuisable leur verserait l'oubli de toutes les peines et les mettrait continuellement dans cet état d'euphorie dont ils avaient eu un avant-goût sur la terre*.
Les Orphiques et les Pythagoriciens avaient aussi imaginé la félicité d'outretombe sous la forme d'un banquet perpétuel", et il est difficile de savoir s'ils 'ont transmis cette conception aux mystères de Dionysos ou s'ils l'ont reçue .d'eux. Ses origines se perdent dans la nuit de la préhistoire. La participation à un repas a été un mode d'admission de l'étranger dans le clan, de la réception de l'hôte dans la tribu, avant de devenir celui de l'introduction d'un profane dans une famille religieuse'. Mais certainement aucun culte n'a autant contribué que celui de Bacchus à la diffusion de la croyance eschatologique dérivée de ce vieil usage. C'est lui surtout qui a inspiré la composition et' provoqué la multiplication infinie de ces bas-reliefs funéraires représentant le mort héroïsé et banquetant qui ont été reproduits sur toute l'étendue de l'empire romain*. ^
Les plaisirs de la table promis aux bienheureux n'étaient pas d'une qualité très relevée, et Platon en parlait déjà avec quelque dédain^. Les jouissances matérielles attendues par les dévots pouvaient prendre dans leur esprit une forme grossière et même équivoque lorsqu'ils étaient des hommes grossiers et sensuels. Le culte du dieu de l'ivresse, où les rites phalliques restaient essentiels, favorisait, avec les excès de la boisson, d'autres écarts d'un dévergondage religieux. Nous en trouvons la preuve dans un hypogée voisin de la Catacombe de Prétextât, et qui servait à la sépulture des fidèles deSabazius", dieu thraco-phrygien proche parent de Dionysos, si même il ne faut pas l'identifier avec lui. Les peintures fameuses, qui décorent un caveau, nous