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CHAPITRE V. — LES MYSTÈRES

montrent la défunte Vibia emportée par Pluton et conduite dans le monde souterrain (fig. 7). Son « bon ange » y introduit son ombre voilée dans le jardin de délices où sept « prêtres pieux » sont attablés. Mais leur piété s'accommoda,it d'une morale complaisante. Les inscriptions de cet hypogée recommandent de manger, de boire et de se donner du bon temps tant que l'on vit ; et les divertissements qu'elles préconisent ont une saveur erotique très accusée ^ Parmi les populations barbares de l'Anatolie, d'où Sabazius est originaire,

Fig. 7. — Introduction, de Vibia au banquet des bienheureux.

les vieilles dévotions aux divinités agraires de la fécondité, comme l'était Priape en Mysie, avaient gardé un naturalisme btutal, et l'on voit s'exprimer crûment dans certaines épitaphes le souhait d'obtenir encore dans l'autre vie les plaisirs amoureux que l'on s'est accordés sans vergogne et sans retenue sur la terre ^. Parfois des époux donnent à ce même désir l'apparence de la légitimité en formulant le vœu de se retrouver dans leur lit conjugale

1. CIL, VI, 142 = C. E., 317, « Manduca, [b]ibe, lude et veni ad me. Cum vives benefac, hoc tecum feres... qui basia, voluptatem, iocum alumnis suis dédit » ; cf. Rel. orient., 198 et 306, n. 25.

2. Cf. Une pierre tonibale erotique de Rome (A. C, 1940, IX, p. i ss.). Représentatipns lobscènes sur les sarcophages : Carmina Salmas., 319 (Riese, Anthol. lat., I> p. 263). Cf. Friedlânder, Sittengesch., III, p. 305, n. 5 ; Fris Johansen, Front the collections of. the Ny-Carlsberg Glyptothek, III, 1942, p. 133.

3. Cf. Symbol., p. 87, n. 3 ; 84, n. i ; Reclus, La survie des ombres, Paris, 1908, P- 174 8S.

Les croyances traditionnelles de la religion dionysiaque furent purifiées, tout au moins pour les dévots éclairés, lorsque la philosophie, qui fut souvent l'éducatrice des mystères, fit prévaloir la doctrine de l'immortalité astrale. Le symposion de l'Hadès fut transporté au ciel. Sans doute les Pythagoriciens furent-ils les premiers à opérer ce transfert. Usant d'une allégorie, ils enseignaient que celui qui a suivi la route escarpée de la vertu, arrivé au sommet de la rude montée, pouvait se délasser de ses peines et obtenir le salaire de son labeur . Il prenait part dans la clarté sereine de l'éther au festin dès bienheureux. A leur exemple Platon, dans un mythe du Phèdre 2, parle des âmes immortelles qui gravissent la pente ardue du firmament pour devenir, au sommet de la voûte céleste, les commensaux des dieux. De telles interprétations pouvaient être acceptées d'autant plus aisément par la religion dionysiaque que selon la mythologie certains mortels, parmi lesquels Bacchus, avaient par une apothéose obtenu d'être admis à la table des Olympiens et de s'y désaltérer avec eux de nectar, breuvage d'immortalité. Mais dans les mystères tout initié parfait devenait un bakkhos et par suite devait partager le sort de son dieu. L'admission au banquet olympique, qui avait été longtemps le privilège exceptionnel de quelques héros, devint ainsi le prix accordé à la vertu de toutes les âmes pieuses. Une quantité de stèles fiméraires, qui opposent au labeur terrestre du défunt, figuré à la partie inférieure de la pierre tombale, le repas qui en orne la partie supérieure, mettent ainsi en relation les mérites que s'est acquis l'homme de bien avec la jouissance paisible qui en sera la rétribution^'.

Le mythe du Phèdre assura la persistance de la notion du festin céleste chez les derniers Néoplatoniciens. Mais ceux-ci donnaient nécessairement de l'ivresse des âmes qui y étaient conviées, une interprétation spirituelle et l'expliquaient comme le ravissement de la raison pénétrée par l'intelligence divine*. Le christianisme devait hériter de la conception païenne ainsi épurée, et se figurer le festin céleste dans la quiétude constante de la lumière éternelle. Une allégresse perpétuelle y réjouissait des convives immortels dans la douce splendeur du jardin des béatitudes^.

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