II. — La réaction morale
Nous avony essayé jusqu'ici de montrer comment un ensemble logique de croyances désolantes avait été poussé jusqu'à ses dernières conséquences : au moment de la naissance, le destin fixait la carrière que chacun avait à parcourir ; si cette carrière était prématurément interrompue, l'âme en peine devait l'achever sur la terre sans trouver de repos, et, devenue un esprit malfaisant, elle prêtait son secours aux devins et aux nécromants. Cette conviction, qu'appuyaient l'astrologie et la magie orientales, s'imposa à beaucoup d'esprits. Mais elle était si inique qu'elle devait nécessairement soulever les objections des philosophes, comme la réprobation des adversaires du paganisme. Tertullien lui reproche avec raison de confondre dans une même infortune les malfaiteurs que la justice avait condamnés au dernier supplice et les « ahores », enfants que leur âge même préservait de tout péché 1. Le sentiment et la raison protestaient à la fois contre cette sorte de damnation qui vouait des innocents à de longues tortures. Quand un accident ou une maladie ravissait un fils chéri à leur amour, ses parents pouvaient-ils se résoud're à croire qu'il subirait un châtiment immérité ?
Des doctrines plus humaines s'opposaient à ces superstitions cruelles. Les Pythagoriciens reculaient jusqu'à seize ans, c'est-à-dire jusqu'à la puberté, l'âge de raison, où l'homme, capable de choisir entre la vertu et le vice, pouvait être rendu responsable de ses fautes^. Jusqu'alors l'âme restait nue, exempte du bien et du mal qu'elle devait plus tard revêtir^ des mérites ou démérites qui devaient s'attacher à elle. D'autres penseurs fixaient à sept ans la durée de l'état incertain où cette âme était semblable à la cire molle dans laquelle aucun caractère ne reste gravé ^. Mais précisément pour ce motif, selon les vues des moralistes, ces esprits que n'appesantissait pas leur pollution devaient s'envoler plus facilement vers les astres. « La route du ciel, écrit Sénèque*, est infiniment plus facile aux âmes qui quittent de bonne heure le commerce