CHAPITRE VIIL — LE NÉOPLATONISME
devant les juges infernaux, qui siégeaient au centre du monde. Celles des justes s'élevaient, en passant la porte du Capricorne, jusqu'à la Voie Lactée où elles formaient la rnultitude innombrable des étoiles ; et ces âmes divinisées y jouissaient d'une vie immortelle et bienheureuse. Les autres subissaient le châtiment de leurs fautes dans les zones planétaires, car c'était là que coulaient les fleuves infernaux et qu'il fallait placer le Tartare. Numénius interprétait ainsi le mythe d'Er de la République avec plus d'ingéniosité que de bon sens. Proclus qualifie ces élucubrations de « prodigieuses » et n'y voit qu'un centon, où les phrases de Platon étaient cousues aux formules de l'astrologie et des initiations ' . Mais, malgré l'absurdité de certaines de ses divagations, Numénius, interprète goûté des traditions religieuses, prédicateur d'un ascétisme orientalisant, réussit à inculquer à beaucoup d'esprits l'idée maîtresse de sa doctrine, celle que la philosophie grecque était fille des théologies du Levant — la région de la terre qu'éclaire d'abord le soleil.
Ce serait faire injure à Plotin que de le rapprocher de cet esprit sans critique et sans mesure 2. Mais le fondateur génial du Néoplatonisme paraît luimême s'être inspiré des doctrines du lointain Orient. Nous savons que, lorsqu'à l'âge de trente-neuf ans il suivait assidûment les leçons d'Ammonius Sakkas à Alexandrie, il voulut se joindre à l'expédition de Gordien en Orient (242 ap. J. C.) afin d'approfondir sa connaissance de la philosophie cultivée par les Perses et les Indiens^. Cette philosophie hindoue, dont il désirait s'instruire au prix de tant de risques et de fatigues, a-t-elle influé sur sa pensée ? C'est une question depuis longtemps controversée, et que nous ne pouvons discuter ici *. Mais certainement des découvertes récentes ont achevé de montrer la fréquence et la continuité des relations qui, pendant les premiers siècles de notre ère, ont existé entre l'Inde et les pays méditerranéens. Les caravanes et les navires marchands n'ont pas seulement importé des denrées précieuses dans le monde romain ; elles ont pu faciliter aussi les échanges spirituels. A notre avis il serait invraisemblable que Plotin, pendant son séjour dans le milieu
1. Proclus, In Remf., II, p. 228, 26 ss. ; Cf. Origène, C. Celsum, V, ^y (= fr. 31 Leemans).
2. Vacherot, Hist. de l'école d'Alexandrie. I, 1846, pp. 360-599 ; Zeller, Philos. Gr., III, 2, pp. A66-631 ; W. Ralph Inge, Côe -philos, of Plotinus, 2 vol., 3^ éd., 192B -, résumé par 1 auteur, Hastings Encycl., s. v. « Neoplatonism », IX, 1917, pp- 309-318 ; Emile Bréhier, La -philos, de Plotin, Parisi, 1928 ; Paul Henry, Plotin et l' Occident, Louvain ];)934.