I. Plut., Pericl., VIII
descend le cours du temps et celles qui étaient généralement admises à la fin du paganisme, sont analogues aux doctrines eschatologiques qui devaient être acceptées durant tout le moyen âge.
J'ose donc me flatter de n'avoir pas choisi un sujet qui soit très loin de nous, capable d'intéresser seulement les érudits et àans rapport aucun avec nos préoccupations actuelles, en entretenant mes lecteurs des croyances sur la vie future au temps des Romains. De cette vaste matière, je ne pourrai, en quelques chapitres, esquisser que les grands contours, nécessairement approximatifs. Il est toujours imprudent, j'en ai conscience, de hasarder des généralisations morales : elles se trouvent toujours fausses par quelque endroit, mais surtout il est scabreux de vouloir définir en peu de mots l'infinie variété des dispositions individuelles et rien n'est plus soustrait à l'observation historique que ces convictions intimes que parfois on dérobe même à ses proches. Aux époques de scepticisme des âmes pieuses s'attardent aux vieilles croyances et une foule traditionaliste reste fidèle à ses dévotions ancestrales. Aux temps où la religion reprend son empire, des esprits rationalistes ou sceptiques résistent à la contagion de la foi. Il est particulièrement difficile de constater jusqu'à quel point les idées adoptées par les cercles intellectuels réussirent à pénéti-er les masses profondes du peuple. Les épitaphes conservées nous fournissent à cet égard des indications trop clairsemées et trop discordantes. Puis, dans le paganisme, un dogme n'exclut pas nécessairement un dogme opposé : l'un et l'autre persistent parfois dans le même individu comme des possibilités diverses, également autorisées par une tradition respectable. L'on apportera donc à mes affirmations trop absolues les réserves qu'elles comportent. Je pourrai seulement indiquer ici les grands courants spirituels qui successivement ont introduit à Rome des idées nouvelles sur l'au-delà et esquisser l'évolution qu'ont subi les doctrines sur le sort et le séjour des âmep. Combien chacune de ces doctrines comptait-elle de partisans aux diverses périodes, l'on n'attendra pas de moi que je le précise. L'antiquité ne nous a pas laissé de statistiques cultuelles. Nous pourrons du moins distinguer les phases principales d'une évolution intellectuelle qui fit, dans le monde romain, passer au moins la majorité des esprits cultivé? d'abord de la foi à l'incrédulité, et plus tard de l'incroyance à une foi nouvelle. Le nombre d'entre eux qui, au temps de Cicéron, restaient fermement convaincus d'une survie consciente de l'âme, était aussi restreint que le devint, au crépuscule du paganisme, celui des sceptiques inclinant à admettre que. cette âme périssait au moment du décès. Tel fut l'aboutissement suprême d'une longue évolution religieuse, que l'on peut suivre pendant les
quatre ou cinq siècles qui s'étendent depuis la fin de la République jusqu'au déclin de l'Empire.
Et ce fut là un changement capital qui transforma toute la conception antique des obligations sociales et du but de notre existence. L'individu ne sera plus désormais un instrument mis au service de la communauté, pour qu'elle puisse réaliser ses fins, mais le dépositaire sacré d'un principe indestructible de vie supérieure et cette valeur spirituelle conférera à la personne humaine, même dans la condition la plus humble, une dignité éminente. La morale ne cherchera plus, comme l'ancienne philosophie grecque, à obtenir le souverain bien sur cette terre, mais après la mort. On agira moins en vue de réalités tangibles, pour assurer la prospérité de la famille, de la cité, de l'Etat, mais plutôt pour atteindre des espérances idéales dans un monde surnaturel. Notre passage ici-bas sera conçu- comme une préparation à une immortalité bienheureuse, comme une épreuve transitoire, qui doit avoir pour résultat mie félicité ou une souffrance infinies. La table des valeurs éthiques en fut bouleversée.
« Toutes nos actions et nos pensées, a dit Pascal, doivent prendre des routes si différentes selon qu'il y a des biens éternels à espérer ou non, qu'il est impossible de faire xme démarche avec sens et jugement, qu'en la réglant par la vue de ce point, qui doit être notre dernier objet » i.
Toutefois, si étudiant le problème capital de l'immortalité individuelle, l'on tentait d'établir un parallèle entre le temps présent et l'antiquité, l'on s'apercevrait bientôt qu'il se posait autrefois dans de tout autres conditions que de nos jours. Nous ne faisons pas allusion à ces théories sur la constitution de la matière qui font voir sous un aspect nouveau l'union de l'esprit et du corps. Mais les spéculations des anciens sur le sort des âmes étaient étroitement unies à une conception déterminée du monde, que nous ne partageons plus. Les Grecs ont agité la question de savoir si ce monde était éternel ou non^ et certains ont cru sa vie formée de longues, périodes, de « grandes années » se reproduisant à l'infini. Ils ont imaginé un enchaînement perpétuel des causes qui, de tout temps, aurait gouverné l'ensemble du cosmos et devait le diriger à jamais 2. Mais ils n'ont eu aucune notion, même approximative, de l'ancienneté de l'homme sur la terre ; leur imagination n'a jamais songé à des millions d'années écoulées depuis l'apparition de la vie sur notre planète. C'est à peine s'ils accordaient quelques millénaires d'existence à notre espèce et les temps