Prisées, III, 194 (t. Il, p. 103, Brunschvigg
2. Définition de l'slfjiapjAévT) : Cicéron, De divin,, 1, §s, 125.
étaient pour eux tout proches où les dieux se mêlaient encore à la société des mortels. Si l'idée que se firent les anciens de notre condition humaine s'est trouvée faussée par l'insuffisance de cette évaluation chronologique, elle l'a été plus encore par la limitation exigiie de leur cosmologie, car leur eschatologie s'est modelée sur celle-ci et en a épousé les contours. Or, à l'aurdre des temps modernes, les découvertes de Copernic et de Galilée en transformant notre conception de la structure de l'univers, ont détruit les illusions que les « terriens » se faisaient de la grandeur de leur destinée. De toutes les conquêtes scientifiques qui ont élargi l'horizon intellectuel de l'humanité, aucune, pas même la théorie de la gravitation universelle, n'a apporté dans ses croyances traditionnelles une perturbation plus profonde, et sans doute eût-elle provoqué, dès le XVF siècle, une grande crise morale, si l'on en avait aperçu aussitôt toutes les conséquences. Ce moment marque la rupture définitive avec un passé plus que millénaire et l'interversion de la relation du soleil et de la terre, a détruit les postulats sur lesquels reposaient toutes les localisations conçues jusque là pour l'existence d'outre-tombe.
Ni la religion, ni même la philosophie des anciens avant Plotin, n'ont, en' définissant la condition posthume de l'âme, regardé celle-ci comme purement spirituelle : elle est un souffle diaphane analogue au vent, une ombre impalpable mais visible aux yeux ou un mélange d'air et de feu. Même les Plato,niciens, qui proclament immatérielle cette essence, enseignent qu'elle revêt une forme, dès qu'elle descend des hauteurs célestes pour pénétrer dans notre monde, et croient qu'elle s'entoure d'enveloppes éthérées ou aériennes avant de venir s'enfermer dans un corps. Elle ne reste donc pas un pur esprit qui échappe à la limitation de l'espace ; on ne peut dire d'elle., comme de l'âme universelle, qu'elle n'est nulle part et est partout i. Elle voyage dans le monde sensible et en habite successivement les diverses parties. Après la mort, elle se transporte dans une région déterminée de l'univers.
Voyons donc comment est constitué cet univers^. Il est composé de quatre éléments, dont le plus lourd, la terre, en vertu de sa densité même, est tombé vers son centre et s'y est aggloméré en une sphère compacte, qui y reste suspendue en équilibre sans se mouvoir. L'eau s'est répandue sur sa surface, y
1. Porphyre, Sent, ad intell., 31 •.OàSatj.oô ■/.%: %'j.''na:-fo~i . Cf. Plotin, III, 9, 3.
2. Cf. Capelle, Die Schrift von der Welt {Neue Jahrb. f. d. Klass. Alterium, VIII), 1905. — P. Duhem, Le système du ■monde. Histoire des théories cosmologiques, t. I (1913) et II (1914). — Gilbert, Die meteorologischen 'Cheorien des Griechischen Altertums, Leipzig, 1907.
a donné naissance aux rivières, qui se déversent dans les mers ou dans l'Océan, lequel entoure cette île qu'est Voikoumenè, le continent habité par l'homme. Ou bien ce principe liquide s'élève en vapeurs dans la zone inférieure de l'atmosphère, qu'épaisissent les brouillards humides et où s'amassent les nuées. Les deux autres éléments, moins pesants, ont pris place au-dessus des premiers. L'air enveloppe le globe terrestre d'une couche mobile, continuellement agitée par les vents : par sa nature, il est sombre, quand la lumière des astres ne l'éclairé pas. Troublé au voisinage de la terre par les exhalaisons des eaux, il se purifie à mesure qu'en ses hauteurs il y échappe davantage ; et il s'étend jusqu'à la zone de la lune, où il confine à l'éther. Ce quatrième élément, ardent et léger, a une tendance naturelle à s'élever, et son feu subtil, qui occupe la partie supérieure du cosmos, brille dans l'éclat des astres. La sphère de la lune est la limite entre le moïide des dieux et de l'éternité, qui n'est soumis ni au devenir ni à la corruption, et notre monde terrestre, sujet à la naissance, au changement et à là mort.
Au-dessus de la lune, s'étageaient six autres sphères, d'un cristal transparent, qui imprimaient aux planètes leurs mouvements sinueux : d'abord celles de Mercure et de Vénus, la brillante étoile du matin et du soir, puis celle du soleil. Celui-ci prenait ainsi place au quatrième rang, c'est-à-dire au milieu des sept cercles superposés, d'où selon une opinion fort accréditée, il dirigeait la course compliquée des « astres errants » et, réglant les révolutions des cieux, commandait à toute la nature. Au-dessus de ce « cœur du monde » se mouvaient Mars, Jupiter et Saturne. Enfin embrassant les sept autres dans son orbe immense, la sphère des étoiles fixes, était pour certains penseurs, le moteur qui donnait le branle à tous les rouages de la mécanique céleste et elle méritait d'être adorée comme le dieu suprême^ : cette sphère marquait la limite du monde. Au-delà il n'y avait plus rien pour les physiciens que l'éther ou le vide. Mais les théologiens plaçaient dans cet Olympe astronomique le séjour des Immortels, ou bien, fidèles à Platon, supposaient cet empyrée peuplé de puissances transcendantes et purement intelligibles.
C'est dans cet univers ainsi constitué que vont se répartir les demeures des âmes ayant quitté leur enveloppe chamelle. La terre, qui en formait le milieu, était, selon des mythes fort anciens, creusée d'une cavité immense où les dieux infernaux régnaient sur le peuple des ombres. Au-delà de l'Océan, qui cein-
I. Cicéron, Somn. Scip., 4 : « Summus ipse dcu? arcçns et continens ceteros », Cf. infra, ch. ni, ^,
é LUX PERPETUA
turait Voîkoumenè, les îles Fortunées accueillaient, croyait-on, les héros bienheureux. On plaçait parfois l'Hadès, domaine de la mort, dans l'hémisphère austral, alors inaccessible i. D'autre part, l'air qui entoure la terre, était rempli d'âmes désincarnées, transformées en démons bienfaisants ou nuisibles. Les plus vertueuses s'élevaient jusqu'à la lune, aux confins de la demeure des dieux. Ou bien, selon certains théologiens, la raison de l'homme, purifiée de tout alliage, retournait au soleil, « feu intelligent », dont elle était issue. Suivant une autre doctrine, les âmes descendant ici-bas pour s'emprisonner dans la chair, acquéraient successivement leurs qualités et leurs passions eri traversant les sphères étagées des planètes, selon la nature propre à chacune de celles-ci, et inversement s'en dépouillaient, à sept reprises, dans leur ascension vers le ciel suprême où, essences sublimes, elles devaient jouir d'une félicité sans fin en compagnie des dieux "^ Tout ceci, on le voit, est étroitement lié au système cosmique enseigné par les astronomes de l'antiquité.
Ainsi, le grand Tout, qu'habitent la société des vivants et les âmes innombrables des générations passées, est conçu comme un vase clos, dont la paroi extérieure est la sphère des étoiles fixes, où s'emboitent celles des sept planètes, et, plus bas, sous les zones de l'air et des vapeurs en perpétuel mouvement, le globe terrestre immobile est le point stable autour duquel tourne toute la machine céleste.
Le contraste, fortement marqué par la physique des anciens, entre le monde sublunaire, champ-clos où luttent les éléments, et les sphères célestes, qui se meuvent régulièrement autour de lui dans l'éther lumineux, divisait la création en deux parties, régies par des principes opposés. L'astronomie moderne a fait rentrer la terre dans l'économie générale du cosmos et l'a regardée comme une cellule de ce grand corps, soumise aux mêmes lois que la multitude infinie de ses pareilles dans un Tout ramené de la dualité à l'unité.
L'univers antique, si on le compare à celui qu'observent nos lunettes géantes, paraît minuscule. Bien que depuis Posidonius la petitesse de notre terre comparée à l'ensemble du monde soit un lieu commun de la philosophie 3, les Grecs crurent toujours, de fait, le firmament trèsi rapproché de nous. Ils n'ont pas plus connu l'infiniment grand que les infiniments petits, mais ont créé un monde à la mesure de l'homme, sans se