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I. — INHUMATION ET INCINÉRATION

(Chapitre I, p. 15).

L'inhumation et l'incinération ont été pratiquées des milliers d'années avant notre ère par des populations de races très diverses, et ces deux modes de sépulture se disputèrent la prédominance depuis l'époque la plus primitive dans tous les pays occupés par les Indo-européens (Schrader-Nehring, s. v. « Bestatung », t. I, p. 102 ; Hastings, s. V. « Aryan religion », p. 16 ss.). Les historiens ont tenté d'expliquer l'existence de l'un ou de l'autre usage par des raisons générales applicables à l'humanité entière et iavoqué des motifs très différents de cette double coutume. On a supposé que la crématioti avait été adoptée par des peuples sans demeure fixe, mus par le désir d'emporter dans leurs pérégrinations les cendres dp leurs ancêtres défunts, afin de soustraire les restes de ceux-ci aux injures de leurs ennemis (Rohde, Psyché, trad. fr. p. 23 ss.). D'autre part les anciens ont déjà pensé que la crémation avait pour objet d'obtenir une séparation rapide et complète du corps et de l'âme, afin que celle-ci pût atteindre plus sûrement le pays des morts (Rohde, p. 23, n. i ; cf. infra, p. 390). Ou bien l'on a allégué qu'en brûlant les corps on voulait détruire la puissance nocive prêtée aux trépassés, opérer une destruction radicale qui séparât le défunt de la société des vivants. Nilsson (Griech. Rel., I, p. 162 ss. ; p. 352 ss.), après avoir passé en revue les théories qui ont été émises, constate qu'aucune d'elles ne rend compte de l'ensemble des faits observés, et il s'abstient sagement d'en proposer ime nouvelle dans l'état présent de nos connaissances.

Des circonstances locales, qui nous échappent entièrement, ont sans doute agi en certaines régions déterminées dans un sens ou dans l'autre, et l'on ne peut formuler de lois auxquelles aurait été soumise une même évolution sur toute l'étendue de la terre. Parfois un changement dans la manière de traiter les morts est dû à l'arrivée dun peuple nouveau. Les fouilles de Canaan ont prouvé que cette région était habitée par une population d'incinérants depuis le iv^ millénaire et que celle-ci fut remplacée, vers l'an 2500 par une popxilation sémitique d'inhumants (H. Vincent, Canaan d'après l'Observation récente, Paris, 1907, p. 207 ss. ; cf. Dîct. de théologie catholique, s. v. « Crémation »). Inversement, en Grèce, à l'époque minoënne et mycénienne les corps étaient enterrés et non brûlés ; la crémation y apparaît depuis la période des vases a dessins géométriques, et doit avoir été introduite par les tribus helléniques au temps "e l'invasion dorienne (Nilsson, l. c). Mais de telles constatations ne résolvent pas le

problème général : elles en tendent au contraire plus malaisée la solution en le reportant à la préhistoire.

La même cause a produit les mêmes effets à l'époque historique. Ainsi M. Jacques Heurgon, étudiant les rites de la sépulture en Campanie, montre que ce pays était attaché d'abord exclusivement au rite de Tinhumation. « A partir du milieu du vi^ siècle,

Îiendant une centaine d'années, l'influence commune des Grecs et des Ét:rusques fit prévaoir l'habitude de brûler les cadavres ; mais la tradition, un moment contrariée, devait reprendre ses droits, s'affirmer sous le règne des Samnites et ne cesser définitivement à l'époque de Sylla qu'avec la complète romanisation du pays [Recherches sur Capoue ■préromaine, Paris, 1942, p. 394 ; cf. p. 414).

Pour revenir à Rome, l'on sait que, dans des passages parallèles souvent invoqués, Cicéron [De leg. II, 22, 56) et Pline l'Ancien (VII, 54 § 187) assurent que le vieil usage romain était d'enterrer les morts : « Cremarë apud Romanos non fuit veteris instituti », dit ce dernier : « terra condebantur ; at postquam longinquis bellis obrutos erui cognovere, tune institutum ; et tamen multae familiae priscos servare ritus, sicut in Cornelia nemo ante Sullam dictatorem traditur crematus, idque voluisse veritum talionem eruto C. Mari cadavere ». Selon le Naturaliste la cause du passage de l'inhumation à la crémation serait donc la crainte de la violation du tombeau. L'antériorité de la première sur la seconde paraît prouvée par la pratique de l'os resectum. Avant de livrer le cadavre aux flammes, on lui coupait un doigt que l'on enterrait selon les rites, afin de rendre ainsi au mort les derniers devoirs (Festus-Paul, s. v. « Membrum » p. 135 Lindsay). « Membrum abscidi mortuo dicebatur, cum digitus eius decidebatur, ad quod servatum iusta fièrent reliquo corpore conbusto » (cf. Cic, De leg., II, 22 § 5$, 57). C'est évidemment une survivance d'un mode traditionnel de funérailles que l'on ne croyait pas pouvoir entièrement négliger. Il y a plus. A Rome les enfants morts avant la première dentition, c'est-à-dire avant le septième mois, ne pouvaient être brûlés, mais devaient être enterrés (Pline, H. N., VII, 16 § 68 et 72 ; cf. Fulgence, Sermones antiqui 7 (p. 113 Helm) ; et Forcellini, s. v. « Subgrundarium »). Pline regarde cet usage comme appartenant au mos gentium. On le retrouve en effet en Grèce (Nilsson, of. cit., p. 161) ; et ailleurs encore il était largement répandu (Schrader-Nehring, s. v. « Friedhof », p. 384), quelque' signification qu'on veuille, lui attribuer (Dieterich, Mutter Erde, 1905, p. 21 ss.; cf. King, Infant btmal dans Classical Review, 1903, XVII, p. 83 ss.), On a retrouvé souvent les restes de ces bébés dans des vases enfouis sous le sol de la demeure. Primitivement les adultes mêmes étaient ensevelis à Rome dans les maisons selon Servius {En. VI, 152) t « Apud maiores omnes in suis domibus sepeliebantur»; (cf. V, 64) ; et cette notice paraît digne de créance, car on retrouve la même coutume chez beaucoup de peuples non civilisés (Cf. Frazer, La Crainte des Morts, I, p. 36 ss. et son commentaire d'Ovide, Fastes, II, 615, tome II, p. 467 ss. ; Pascal, Credenze, 12, p. 88, n. 3 ; Wiestrup, t. I, p. 47). LaJ loi dut intervenir pour interdire cette pratique, afin d'éviter la contagion provenant de miasmes fétides (Isidore, Origines, XY, Hj I : « Prius quisque in domo sua sepeliebatur. Postea vetitum est legibus, ne foetore ipso oorpora viventium contacta inficerentur.») Lorsqu'en 260, sous le consulat deDuilius, le Sénat interdit d'ensevelir les morts dans l'intérieur de la ville (Servius, En., XI, 206), l'enterrement domestique fut définitivement banni, bien qu'il pût encore être exceptionnellement pratiqué, s'il faut entendre ainsi les vers de l'épitaphe IG. XIV, 1853 = Kaibel, Ep. 682; Cougny, II, 456 : Toi^àp çyd) xooe a7j|j;,« ^(Xotç axaOjioïatv exsuda / ôcpp» at xott véxuv biaav ifxoiî [XEXâGpotciv ôptjjrjv.

Mais le culte des Lares, c'est-à-dire des esprits des ancêtres, continua toujours à être célébré au foyer familial où primitivement les aïeux avaient été inhumés (Frazer, /■ ^'i

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p. 464 ss., Samter, A. Relgw., 1907, X, p. 380 ; Boehm, R. E. s. v. « Lares », p. 821 ss. ; Marg. Waites, A. J. Arch., 1920, XXIV, p. 241 ss.).

C'est par le même attachement à une ancienne coutume, conservée, bien qu'eût disparu le motif qui l'avait fait naître, qu'on brûlait avec le mort ou qu'on déposait près de ses cendres, des armes, de la nourriture, des objets dont il s'était plu à se servir {supra, ch. I, p- 26), comme on le faisait pour la dépouille qui était censée vivre encore dans sa dernière demeure ; cf. von Duhn, op. cit., I, p. 425 ss. ; Nock, Amer. Journ. Philology, 1940, LXI, p. 92. ^

Ainsi un ensemble de témoignages littéraires et de constatations archéologiques semblent appuyer la tradition que l'inhumation était le genre d'obsèques primitif des Romains. Mais la découverte au Forum de tombes préhistoriques datant du xx^ au vi« siècle a démontré la fausseté au moins partielle de cette opinion, car on y a trouvé à la fois des urnes en forme de cabane déposées dans une petite fosse et contenant les cendres de corps ayant subi la crémation, et les restes de cadavres inhumés dans des cercueils de pierre ou de bois, sans qu'on puisse établir l'antériorité d'une pratique sur l'autre. Plutôt que de deux époques chronologiques, cette nécropole témoigne de la coutume de deux populations différentes : les anciens Latins établis sur les monts Albains, et qui s'étaient fortifiés sur le Palatin incinéraient leurs morts ; les Sabins qui occupaient le Quirinal les inhumaient, et le Forum était leur cimetière commun ; cf. G. Lugli, Roma antica I, 1946, p. 222 ss. •, von Duhn, I, p. 431 et passim. La légende veut que Numa, qui était d'origine sabine, ait défendu de livrer son corps au feu (Plut., Numa, 22). De cette dualité primitive des inhumants et des incinérants l'on a même tiré les conséquences les plus étendues pour le développement de l'ensemble des institutions romaines (A. Piganiol^ Essai sur les origines de Rome, Paris, 1917).

Il est certain qu'à l'époque historique les deux genres de funérailles ont été usités concurrenunent à Rome, oii la Loi des XII tables les mentionne ensemble (X. I : « Horainem mortuum in urbe ne sepelito, neve urito » ; cf. X. 8 ; Girard, Vextes de droit romain^ p. ai), et aussi parmi les Etrusques, chez qui l'on a trouvé dans le même mausolée des squelettes étendus sur des lits funéraires ou ensevelis dans des sarcophages à côté d'urnes cinéraires. La même juxtaposition des deux rites mortuaires est fréquente dans une grande partie de l'Italie, particulièrement au centre de la péninsule.

Mais le texte de Pline contient néanmoins une paît de vérité, car peu à peu la créination devint prédominante dans VUrbs républicaine. Son usage se généralisa au point qu'on la regardait comme la coutume proprement romaine, opposée à l'inhumation des Grecs et des Orientaux (Tacite, Ann., XVI, ô : « Corpus (Poppaeae) non igni abolitum, ut Romanus mos, sed regum extemorum consuetudine differtum odoribus conditur, tumuloque luliorum infertur ». Cf. Pétrone, m, 2 ; Serv., En., III, 68 ; Lucien, De hctu, 21). Des raisons économiques contribuèrent certainement à faire prévaloir l'incinération.. Acquérir un terrain à proximité d'une route et y construire un caveau était devenu une affaire très dispendieuse. De plus, le nombre des esclaves s'étant multiplié dans toutes les familles riches, il devint impossible de bâtir des mausolées assez vastes pour contenir les corps de tous les affranchis qui avaient le droit d'y être déposés. La crémation permit de loger leurs cendres dans les columbaria. Dans la nécropole du «"-iiie^ siècle qu'on vient de déblayer sous la basilique de St-Pierre, on a trouvé dans J-es mêmes édicules des sarcophages luxueux et de modestes urnes cinéraires (cf. C.-R. Acad. Inscr., 1945, p. 392). Au m^ siècle la pratique de la crémation fut progressive- 'i^ent abandonnée j elle disparut presque entièrement au cours du iv^. (Macrobe, Sat., 7) 7 '■ « Licet urendi corpora defunctorum usus nostro saeculo nuUus sit ». Cf. ^wgham, Origines ecclesiasticae, Londres, 1878, t. II, p. 1239, et pour l'Afrique, Gsell,

Monuments antiques de l'Algérie, 1901, t. II, p. 39). Dans le cimetière de l'Isola Sacra d'après les constations de Calza {La Necropoli del Porto di Roma, 1940, pp. ^n et 63), pour la période la plus ancienne, celle d'Hadrien, l'incinération est exclusivement employée. Avec l'époque des Antonins commence la promiscuité des deux rites ; avec celle des Sévères, si la crémation ne disparaît pas entièrement, l'inhumation prédomine de plus en plus. Le retour à la coutume de l'inhumation est due surtout à l'influence des religions orientales, soit que, comme les Égyptiens, on subordonnât la persistance de l'âme à la conservation de la momie, ou que, comme les Perses, on craignît de souiller le feu sacré en le mettant en contact avec un cadavre (Hérodote, III, 16 ; Dioscoride Anth. Pal. VII, 162), soit qu'admettant la doctrine de la résurrection (judaïsme mithraïsme, christianisme), on crût que pour y participer le corps devait reposer en paix dans une sépulture inviolable [Symbol, p. 330 ; cf. Prudence, Cathem., Hymne X, 45 ss. j et supra p. 24, 340).

Les anciens et les modernes ont souvent opposé l'inhumation à la crémation au point de vue eschatologique. A la première s'associe l'idée que le mort est rendu à la Terre qui l'a formé (Cicéron, De legib., 11, 22, 56 ; cf. Lydus, De mens., IV 40 ; Xénoph,, Cyrop., VIII, 7) ; et l'on se persuade que cette Mère féconde le fera renaître à une vie nouvelle (Dieterich, Mutter Erde, 1905, p. 12 ss. ; p. 27 ss.). Nombreuses sont les épitaphes exprimant la pensée que la terre a recueilli ceux qu'elle a engendrés (C. E,, 809 : « Mater terra genuit, materque recepit »; 11 29 : « Quaegenuit tellus, ossa teget tumulo ». Cf. Dieterich op. cit., p. 75 ; Brehlich, p. 36 ss. ; Lattimore, p. 32 ss., p. 37). Mais au corps que recouvre la glèbe les inscriptions opposent souvent l'esprit qui est monté vers les astres {supra p. 146 ; cf. Prudence, Hymne X, 10 ss.).

L'incinération détache l'âme de ce corps, qui est détruit, et facilite son ascension vers le séjour céleste, d'où elle est descendue, ou sa réunion à l'élément igné dont elle est formée ; Servius, En. III, 68 : « Romani comburentes cadavera, ut statim animae ad suam generalitatem, id est naturam suam, redirent ». A cette conception se rattache celle que le feu la purifie et la débarrasse de ce qui l'alourdit et la corrompt ; Lydus, De mens. IV, 40, p. 97 Wûnsch : Kat aCi-o xô eïSwAov sx/aôaipeiv Toù atifxaxoç t^ toù irupo; àytaxEfa -; cf. Dieterich, Uekyia, p. 197 ss. et la note de Rohde, Psyché, p. 26, n. 2 ; cf. supra, p. 387). Les philosophes ont disserté sur ce sujet. Ainsi les Stoïciens voyaient dans l'incinération des morts comme une anticipation de Vecpyrosis qui devait détruire le monde entier par le feu; mais, comme le note Lydus (/. c), l'idée d'une décomposition de l'organisme humain en ses éléments ( àva(jxoi)(EEwffi; ) est bien antérieure aux doctrines des philosophes. Que le feu favorisât ou non la montée de l'âme vers les deux en l'allégeant et en la purifiant, de toute antiquité il paraissait certain à l'opinion commune que l'ombre échaiipait victorieusement à la combustion du bûcher, let qu'un je ne sais quoi continuait à vivre, qui n'était pas brûlé par les flammes, ni éteint avec les cendres, ni emprisonné dans l'urne ou le sépulcre; cf. Properce, IV, 7, 2 : « Sunt aliquid Mânes, letum non omnia finit / luridaque evictos effugit umbra rogos » ; Quintilien, Declani; X, I, 2 : >« Non totum mori hominem. Illud quod nec flammis uritur, nec cineribus extinguitur, nec urnis sepulcrisque satis premitur » ; Suétone, Aug., 100 : « Delatus (Augustus) in campum, crematusque : nec defuit vir praetorius, qui se ef figiem cremati euntem in caelum vidisse iuraret ».

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