III. — LA RÉCEPTION DES MORTS PAR LES MÂNES
(Chapitre I, p. 58).
Déjà Fustel de Coulanges {Cité antique, p. 112) a fait observer que les renseignements qui nous sont transmis sur l'organisation de la gens datent d'une époque où celle-ci « n'était plus que l'ombre d'elle-même. » Mais la persistance qui caractérise les coutumes fiméraires permet de reconstituer dans une large mesure ce qu'a été, dès l'époque aryenne, le culte gentilioe des morts (Schrader-Nehring, s.v. « Ahnencultus », p. 37, §20. Cf. Westrup, Ancestor worshif, Copenhague, 1944, tomel; Schrader dans Hastings, s.v. « Aryan religion », p. 28 ss.j. Ce culte est célébré par les descendants ou proches parents du défimt, qui ont droit à l'héritage, et qui d'autre part ont l'obligation d'offrir sur le tombeau les sacrifices rituels (Isée VI, 51 : ETvai xlr)pôvo|ji,ov jcal lit', -uà fxv/jfAaTa levai )(^£Ô|j.Evov xal èvaYÎouvxa. Cf. Rohde, tr. fr., p. 207, n. I. A Rome : Festus, s. v. « Sine sacris hereditas », p. 370 Lindsay) et aussi le devoir d'exercer la vendetta en cas de meurtre (Rohde, p. 214, n. 2 ; 216 n. 2.). La crainte de cette vengeance de la famille assurait à l'individu une protection que ne garantissaient pas encore les lois de la cité. La tombe où l'on fait les oblations funèbres, est la propriété de la gens ; elle est commune à ses membres ; mais le corps d'aucun étranger ne peut y être introduit (Mommsen, Droit -pénal, tr. fr. III, p. 125). Sans doute appartenait-il à la gens d'accueillir parmi ses morts ou d'exclure de leur société celui qui venait de décéder, comme elle paraît avoir décidé en commun si l'enfant nouveau-né devait être agrégé au groupe familial, ou si l'adoption pouvait y faire entrer, celui qui n'en faisait pas partie par sa naissance. La cérémonie de cette adoption était un véritable rite d'initiation par lequel un néophyte obtenait de participer au culte familial (Samter, Familienfeste der Griechen und Rômer, Berlin, 1901, p. 9 ss. ; Roussel, R.E.A., 1943, XLV, p. 12 ss.).
Ces conceptions et institutions d'une antiquité extrême ne purent manquer d'influer sur la croyance de la descente des ombres dans les Enfers, lorsqu'elle fut acceptée à
(1) Esprits des morts invités, puis expulsés : cf. supra, p. 82 et înjra N. C. V sur les Lemuria p. 396. En Courlande, le maître de la maison préparait les mets pour les âmes, puis, quand elles étaient rassasiées, il les expulsait et les empêchait de franchir de nouveau le seuil. (Deubner, op. cit., p. ,113, n. 1). — L'idée qu'en balayant la chambre mortuaire on risquerait de pousser dehor;, l'âme du défunt s'est conservée dans le folklore de France. On évite même en temps ordinaire de balayer le soir, parce que c'est à ce moment que les âmes reviennent dans la maison. Van Gennep, p. 670.
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côté de celle de la survie dans la tombe. L'admission dans l'Hadès est étroitement liée à celle qui est accordée dans la sépulture commune de la gens. L'àracsoi;, Vinse-pultus, n'est pas reçu dans le monde souterrain {sufra p. 84). Les esçrits des morts euxmêmes lui en interdisent l'accès. On trouve exprimée cette croyance depuis l'âge homérique jusqu'à là fin du paganisme. (Cf. Homère, Iliade, XXIII, 71 ss. : Bà-TiTE p.£ or-ut i;a7i(JT;« TcûXaç 'AJSao irEpr^ffor I ir^Xi jjls e'pyo'jac '^yyja.i, e'.'âwXa xajiôvtwv, / o05£ \xz irto ^'icy^n^ai ùirèp iroTapto èûoiv, àXX' a'jTwi; àXâ\7)|j.ai àv' EÔpuTturEî ''A'i8oî 8w. Héliodore, II, 5 (p. 52 Budé) : ^iXxâti) i|"Jj(*(^ . . . suSrjXo; eT Ttep; y^v I'ti cp£po,uÉvr) tô [ji-ev toiouto'j ffW[/.aTO(; ou upôî ^!av £Çt|XxO-/j<; àirosTaxElv où (çâpousa (cf. sufra p. 58) xo 81 8ià xô oîxacpov laioç ûirô vepxepfiov 8ai[j.6vtov clpYopivY). Aussi voit-on souvent formulée dans les épitaphes l'affirmation que les Mânes ont reçu ou le vœu qu'ils reçoivent celui dont les restes reposent dans la sépulture. CIL, II, 8007 = Dessau, 8007 (de l'an ig av. J.-C, Cordoue) : « Dei Mânes receperint AbuUiam N. libertam Nigellam » ; cf. Dessau, 8129 b : « Ossa Nicenis hic sita sunt. Superi, valete. Inferi, recipite Nicenem »j C. E., 11 12 = CIL, XII, 4036 : « Excipient [au lieu de excipiet) Manis ; cf. 1109, 33 ; 1165. En grec les 8a£(j.ove>; sont substitués aux Mânes : Épitaphe d'une enfant de cinq ans (Capri), Kaibel, Ef. 624 = IG, XIV, 062 : O'i (TTuyiov j^wpov 67rova(£X£ o[aî]jJ!.ov[Ei;] âaOXol / Ss^affô' t\q 'A(5r)v v.à<.[xz xov O'y.xpôxaxov / oO x.ptaEt èv Moipwv ■fjpTracrf/évov, àXXà piaîwi / a'tcpvtSttf) Gavàxwt [X'/jvioî è^ àSîxou. S. E. G., VIII, 799, Egypte) : 'AXXà ■/.axaj(^6oviot, A-r\^r\(<C) o'i vaÎEXE ^ûpov 8aî(;i.ovst; ÏXeto. 'Eur^âpEi hb/^ziz. Inscription du tribun Terentius trouvée à Doura-Europos {Excavations, Refort IX, 1944, p. 177) : 'lo'jXiov [Tejpévxtov jtkUpy^ov c'Ke.>.p(rj<;') v.' naÀjJ.(upTjVÛv)' Tôv ôpâcuv èv cxpaxtaïc, cxEvap'jv TcoXéfjioiat, Oavôvxa, (ji,vvî)JtT,(; aÇtov avSpa AùpvjXt'a 'Appta Oâ^j/s Ttôaiv çtX'.ov, ov ij^u^ai 8éÇaa6at [sic) Osai, èXaïfpà v.:à.''i<\io(.i xsyaïa — Les <|^ux'^'' ^^*'- ^ont probablement une traduction de dit Mânes, comme la fin rend le souhait latin : sit tibi terra levis. Cf. CIL III 398g : « Vos itaque inferi ad quos me praecipitem di superi coegerunt, minimo cum tormento admittite ». En revanche on exprime le souhait que les Inferi ne reçoivent pas un ennemi : Dessau, 8184 : « Cum mortuus fuerit, inferi eum non recipiant »; 8190 : « Nec superis oomprobetur, nec inferi recipiant »j cf. 8196. Suétone {Tlib. y^) raconte qu'à la mort de Tibère les gens du peuple prièrent « Terram Matrem deos que Mânes ne mortuo sedem ullam nisi inter impios darent ». M. C.B. Welles, qui a donné de l'inscription de Doura-Europos un commentaire fort érudit {Harvard Xlheologîcal revieiv 1941, XXIV, P.79SS.) a réuni une série d'autres exemples de la réception des défunts par les Mânes. Mais on notera que dans ces textes il est question des Mânes en général comme décidant du sort de ceux qui se présentent à l'entrée des Enfers, de même qu'ailleurs le droit de les recevoir ou non est reconnu à Orcus (Plaute, Mostellaria, 499 : « Nam me Accheruntem recipere Orcus noluit, quia praemature vita careo ». Cf. Pseudol, 795 : « Orcus recipere ad se hune noluit », et Augustin, Civ. Dei, VII, 3 = Isidore, Etym. VIII, n, 42 : Orcus receftor mortium (dont Mars est Veffector) ; ou d'une façon générale aux puissances infernales (cf. sufra Jahresb. Inst. Wien, igi^, XVIII, Beibl. p. 45 : Toùi; irapc(Xaêôvxaç •r,(j.â(; y.a.iayBrMo\i<; S"'j<;. S.E.G., VI, 402 (Salamine de Chypre) : [Jtr|xE <\i-jx'^,^ aùxcj ôno yOova TrpoffSi^otaOs. Mais ces façons de s'exprimer datent d'une époque où les croyances de la société gentilice étaient en voie de disparition, et l'on peut en citer d'autres où survit encore l'idée que ce sont les proches parents, les ancêtres du défunt, qui sont appelés à accueillir celui-ci dans son nouveau séjour. Dans l'Enéide (X, 819 ss.) lame de Lausus mourant, exhalée dans les airs, s'en va chez les Mânes, et Énée précise qu'il remet cette âme aux Mânes de ses parents. « Tum vita per auras concessitmaesta ad Mânes ... Teque parentum manibus... remitto. » Selon Lucien, (Peregr., 36) le cynique Pérégrinus se jeta sur le bûcher en s'écriant : (AaîjjiovEi; (AVjTpîjjot xal Tîaxpûoi
Sé^aaGI [AE EÔiJ.EV£~(;. En. se suicidant, Pérégrinus obéit aux préceptes du cynisme (R.E. s.v. p. 660, 50) ; on a conjecturé qu'en invoquant les démons paternels et maternels, il avait été influencé par les doctrines du brahmane Kalanos, mais il se fait plus probablement l'écho d'une vieille croyance gréco-romaine (Holland, A. Relgw. 1926, XXIII, p. 210). L'invocation adressée aux esprits des ancêtres remonte à la vieille religion aryenne. Schrader-Nehring (s.v. « Ahnencultus », p. 22, B. 8) citent une prière semblable des Slaves de la Russie blanche : « Grands-pères et grands-mères, petit père et petite mère, oncles et tantes, recevez parmi vous notre père défunt ; vivez là avec lui en amitié, ne vous querellez pas ». C'est un nouvel indice de la fidélité des Slaves aux vieux rites funèbres que nous avons relevée plus haut (N. C. II, p. 391).
Aux témoignages littéraires que nous avons invoqués s'ajouterait celui, particulièrement évocateur, d'un monument figuré, si un beau sarcophage de Vulci représente bien, comme on l'a supposé, le mort accueilli par ses proches à l'entrée des Enfers (Fr. Poulsen, Dus Helbigmuseum der Gly-ptothek, 1927, pp. 130 et pi. 118; DeRuyt, Charun, p. 78 et fig. 84).
Les Mânes ne se bornent pas à attendre l'ombre du parent qui doit se présenter à eux dans le monde souterrain. De même que sur la terre les images des aïeux {imagines maiorum), marchant en tête du cortège funèbre, conduisent le mort jusqu'à sa dernière demeure (Saglio-Pottier, s. v. « Funus », p. 1399 ; R.E. s.v. « Bestattung » p. 351, 30 SS.5 et en dernier lieu. Borner, Ahnencult, p. 104 ss.), pareillement les Mânes servent de guides au défunt depuis la terre jusqu'aux fleuves infernaux (sup-a p. 58). Lucrèce parlant de l'Averne, oii l'on plaçait une des portes de l'Orcus, dit (VI, 763) : « lanua ne forte his Orci regionibus iesse / credatur, post hinc animas Àcheruntis in oras / ducere forte deos Manis inferne reamur » ; cf. C. E., 542 = CIL, II, 4427 (Tarragone) : « Mânes si superent miseram m^e abducerent coniugem ». Cf. Haute, Mostell., 509 ; C. E., 1165 : « Animae piorum ... laudatae colitis quae loca sancta Erebi / suèdes insontem Magnillam ducite vestras, / per nemora et campos protinus Elysios ». De même dans le mazdéisme les Fravashis, qui sont les Mânes iraniennes, vont à la rencontre du juste et l' aident dans son périlleux voyage (Sôderblom, R.H.R., 1899, XXXIX, p. 383).
Les Mânes des parents, qui protègent en cette vie leur descendance, continuent à exercer leur puissance tutélaire en sa faveur dans la vie d'outre-tombe. Une inscription de l'époque républicaine exprime ce souhait à une femme de grand mérite (Dessau, 8393, 79) : « Te di Mânes tui, ut quietam patiantur et ita tueantur opto ». Il ne faut pas traduire, comme on l'a fait, « tes Mânes », les Mânes de ta personne, ce qui rendrait la phrase peu intelligible, mais « les Mânes des tiens », ceux de tes proches, et en particulier de tes ancêtres immédiats, père et grand-père. Dans l'expression Mânes tui, le possessif tui équivaut au sui de l'expression juridique sut heredes, qui immédiatement après la mort du fater familias prennent l'administration de la propriété familiale (Westrup, op. cit. t. II, p. 64 ; III p. 266), les « di inferi -parentum », (Dessau, 7999 et la note). Cf. CIL, VI, 9659 = C. E. 1583 : « Diis parentalibus suis. Hune lapidem posuit supremum ut remanerent ossa etcineres C. fratris sui et sua, ubi requiescerent. » CIL, VIII, 2185 : « Parentes Mânes estote boni, ut Martis in pace bona quiescat. » En Orient, une inscription de Mopsueste (Cilicie), épitaphe d'un soldat athénien (CIG, 4439= Dessau 8876 = IGR. III, 917)) associe les ' dieux chthoniens et les ancêtres du mort : OsoTç xaxaj(^6ov(oti; xaî toT; yovEusiv, et dans la même région une autre épitaphe (Heberdey-Kalinska, Reise in Kilikien, p. 33, n° 79) dit pareillement ôsotç xaTax,6ovtoi<;, xaî fïpuxnv l8(oti;, où les héros qui appartiennent en propre au défunt répondent exactement aux « Mânes tui » du texte
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romain. Cf. Schol. Pind. Olytnp., II, 104 b : ô'xi ol àSixo'jjjiEvoi tùyjnç tow xaTa)(Oov(oti; ■'rp[ii7^ TTOiouvrai, '(va È7nxo'jp''j(7Wfftv aùrot;, oTov 'BXixToa t'Ï) 'AYaj/.^p'ovt.
La réception du mort dans les Enfers devint de bonne heure un motif recommandé par la rhétorique pour ses « épicèdes » ou « consolations » ; mais les littérateurs préférèrent faire recevoir le mort dans l'Hadès par des ombres illustres, plutôt que par ses parents. Déjà Hypéride dit {Epit., XII, 10, p. 67 Blass) : '!•>/ "AiSo'J XoyîtjaaGai àçcov tÎv£<; ol xôv i^yi^rJyx 8£|uoo-â[7,£Vot Totoûtov, x.t.X. Cf. Juvénal, II5 153 ^^- ' ^* Holland, A. Relgw., XXIII, 11926, p. 209. Stace dans ses Silves a plusieurs fois usé et abusé de ce lieu commun (II, i, 194 ss. ; III, 3, 22 ; V, I, 253 ; V, 3, 284 ss. Cf. les notes de Vollmer, pp. 317, 354, et d'Henri Frère, t. II, p. 183). Sénèque dans sa parodie de rApocolocyntose (ch. 13 ; cf. Weinreich, Seneca's afoc, p. 122 ss.), s'il fait recevoir Claude par de grands personnages, n'oublie pas cependant de mentionner ses proches parents. — Des vers (260 ss.) du Culex virgilien sont interprétés généralement comme décrivant la réception triomphale du moucheron dans l'Elysée. Plésent (Le Culex, p. 60) soutient au contraire que Proserpine lui en interdit l'entrée parce qu'il n'a pas été inhumé. Mais ce serait le seul texte où il serait question de protéger les abords de l'Elysée.
La réception est transportée au ciel et attribuée au « caelicolorum chorus » C. E. 1109, ' 33 = CIL, VI, 21521. Dans un appendice à l'article de Welles cité plus haut, M. Arthur Nock a traité de la croyance chrétienne à la réception de l'âme par les anges, les martyrs et les saints jusqu'à VOrdo commendationis animae du Pontifical romain. [Les textes célèbres : Suhvenite. {Studi e Vesti, 86, p. 280), Chorus angelorum {îb. 281), In paradisum {ih. 87, p. 509), se trouvent déjà (M. Andrieu, ih. 86, p. 277) dans le Pontifical romano-germanique du x« s., très importante compilation originaire de St-Alban de Mayence, et qui est le lointain ancêtre du Pontifical romain (cf. Ord. rom. I, in-8, Louvain, 1931, pp. 495 ss., et Pont. rom. du XIl^ s. (St. e C 86, pp. 4SS.). M. A., par malheur, n'en a pas donné l'édition. Mais il a indiqué que les éléments s'en trouvent dans Hittorp, T>e div. cath. Eccl. off., Martène, De ant. Eccl. rit. ; et Gerbert, Mon. vet. Ut. alem. — Les textes ci-dessus mentionnés se lisent dans Martène (1788), t. II, Subvenite, p. 387, Chorus angelorum, ib., In paradisum, p. 388. Mais ils sont certainement bien antérieurs au x^ siècle] [L. C.].