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V. — LES LEMURIA

(Chapitre I, p. 82).

Wissowa (R.E. s. v. «Lemuria») a soutenu l'opinion que le nom de Lémures fut imaginé par quelque antiquaire, qui l'aurait tiré de celui de la fête des Lemuria. Mais d'où vient alors cette appellation de Lemuria ? Il faut admettre au contraire que Lémures est un terme fort ancien, presque tombé en désuétude sous l'Empire ; cf. Apulée, De deo Socr., 15 (p. 24 Thomas) : « Hune (l'esprit des morts) vetere latina lingua reperio Lemurem dictitatum. » ; Varron chez Nonius, 135, s. v. « Lémures » (I, p. 187 Lindsay) : « Quibus temporibus in sacris fabam iactant noctu et dicunt se Lemurios domo extra ianuam eicere », d'où il ressort que c'était un terme rituel.

Tous les actes et les paroles des Lemuria indiquent une origine lointaine, où la religion et la magie se confondaient encore (cf. Ovide, Fastes, V, 410 ss. avec le commentaire de Erazer ; Jacobsen, Mânes, I, 39 ss.). Le pater familias se lève la nuit et, les pieds nus, parcourt silencieusement la maison, écartant de sa personne les Lémures par un geste apotropaïque des doigts, mimique obscène encore employée aujourd'hui contre la «iettatura». Sur la nudité des pieds dans le culte funéraire, cf. Samter, Festschrift fur Otto Hirschfeld, 1903, p. 253)5 dans la magie et la religion en général, ci

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Heckenbach, De nuditate sacra (V. u. V. IX), 191 1; et nos Fouilles de Doura,<p. 60 ss. Le silence doit être observé pour ne pas éveiller la colère des esprits des morts par quelque parole déplaisante (cf. supra, ch. I, p. 47 et N. C, II, p. 391). Le père de famille se lave ensuite les mains et, sans se retoxirner, jette derrière lui, aux Lémures, des fèves noires, dont il s'est rempli la bouche. Les fèves, à cause des flatuosités qu'elles provoquent, passaient pour contenir les esprits aériens des défunts (Delatte, Paba Pythagorae cognata dans Serta Leodensia, Bibl. fac. de Liège, XLIV, pp. 33-57)- Elles ont été par suite mises naturellement en rapport avec les Lémures [Borner, p. 36, 11. 2 ; Schrader, l. c). Cette offrande appropriée devait apaiser les esprits (Schol. Perse, V, 185 : « Lemuria autem dicuntur dies, quando Mânes placantur »), et en leur livrant ces âmes contenues dans les fèves, on croyait se racheter soi-même et délivrer les siens de la mort (Ovide, Fastes, V, 438 : « His, inquit, redimo me meosque fabis».) hepater familias se relavait ensuite les mains pour se purifier, puis il faisait un grand vacarme en frappant un bassin de bronze, et il répétait neuf fois la formule « Mânes exite paterni ». Le son produit par un instrument de métal est un moyen souvent employé pour chasser les démons et fantômes (Frazer, /. c. ; cf. Rohde, I, p. 56, n. 2 = tr. fr. p. 46, n. 3 ; 224, n. I ; 326, n. i).

Les esprits, après avoir été nourris, sont expulsés sans cérémonie. Le rite se retrouve aux Anthestéries athéniennes (OûpaÇe ■/-■^pEç, oôxet, 'AvOccruTjpta), dans l'Inde et chez les Slaves (supra, N. C. II, p. 392), et il n'est pas douteux qu'il remonte à la vieille religion aryenne (Rohde, tr. fr. p. 196, n. 3 ; Malten, R. E., Suppl. IV, s. v. «Keres», p. 892 ; Schrader, dans Hastings, s. v. « Aryan religion », p. 26 b). Pendant les Lemuria l'on tenait fermées les portes des temples (Ovide, Fastes, V, 485), de même que ceux-ci étaient entourés d'une corde à Athènes aux Antesthéries, sans doute pour empêcher les morts de les souiller de leur présence en y entrant (Deubner, Attische Teste, 1932, p. 112).

Les érudits ont été embarrassés par l'existence à Rome d'une double fête générale des morts, et peut-être n'ont-ils pas clairement aperçu le caractère fondamental qui les distingue (cf. Warde Fowler, "Che roman festivals of the Republic, 1899, p. 106 ss.). Les Parentalia, comme les Lemuria, remontent tous deux à la préhistoire, mais dès rorigiue leur objet et leurs rites les différencient. Les Parentalia sont consacrés aux Mânes des ancêtres, dont les restes sont ensevelis dans le tombeau : c'est sur le tombeau qu'est célébré le repas auquel ils doivent prendre part, et ils y demeurent en repos, si les oblations qui doivent les rendre propices, leur sont offertes {supra, ch. I, p- 29). Les Lefnuria au contraire, sont la fête des esprits qui se meuvent dans l'atmosphère, des âmes aériennes qui à certains jours viennent visiter leurs demeures d'autrefois. C'est dans cette demeure que sont accomplis les rites qui doivent les apaiser. Ces cérémonies sont nocturnes, celles des Parentalia, diurnes, et les calendriers indiquent que les dates des Lemuria sont néfastes ; celles des Parentalia au contraire ne le sont pas (cf. Bomer, p. 135).

Les indications éparses qui nous sont parvenues sur les Lémures romains ne leur attribuent pas explicitement ce caractère d'esprits aériens, et il a été obscurci par une accommodation à la croyance prédominante que les ombres sortent des Inferi, devenus obligatoirement leur séjour, comme l'était en Grèce l'Hadès (Cf. Ovide, Fastes^ Y) 421 • « Inferias tacitis manibus illa dabunt » — Photius s. v. Mtapà -rijiépa. le dernier jour des Antesthéries âv rv.c, Sov.ouaiv al <|;u)(a'. twv xtAeu'îT.càvxw; àviévat ; cf. Hésych., s. V. |xtapa'. •fjjj.épxi.

Mais à considérer l'ensemble des témoignages qui nous sont parvenus sur la fête correspondante chez d'autres peuples indo-européens, l'on voit clairement que les âmes qui envahissent à certains jours la maison familiale, sont des esprits vaporeux, qui

volent à travers l'espace, portés par les vents. En Perse la fête des Fravashis, le Farvardigân, appartient à la plus ancienne religion des Iraniens (Sôderblom, Les Fravashis, Paris, 1899, p. 231 ; Nyberg, Die Religion des Alten Irans, 1942, ch. III). Or une précieuse notice d'Albirouni (Chronology of nations, trad. Sachau, Londres, 1879, p. 210 ss.) nous donne des précisions significatives sur cette fête. On déposait les breuvages destinés aux âmes sur les terrasses des maisons, évidemment parce que les esprits des morts y accédaient en traversant les airs. L'on voit aussi par le Yasht avestique des Fravashis, dont Sôderblom a donné une analyse très poussée, que leur domaine propre est le « Vayu », l'atmosphère. — Pour la survivance de la coutume païenne dans la Perse islamique, cf. Massé, I, p. 108 et 112.

Chez les Russes, où l'on invite les âmes dans la maison pour les en chasser ensuite, tout comme aux Antesthéries (N. C. II, sufra, p. 39 2j, c'est en volant, croit-on, que les âmes arrivent et s'en vont. Les prières conservées le prouvent : « Heilige Vàter, ihr seit hier geflogen ... fliegt jetzt zurûck » (Malten, R. E. Suppl. IV, s. v. « Ker », p. 894) ; « Kommt, flieget zu uns ... flieget jetzt wieder nach Hause (Schrader-Nehring, /. c, p. 28, §12).

La coutume de préparer des aliments sur la table et de laisser une lampe alloimée pour les morts le soir de la Toussaint existe encore en pays germanique, notamment dans le Tyrol (Schrader-Nehring, I, p. 19, § 3), et l'on précise que «die Seelen fahren imWinde durch die Luft » {Handwôrterbuch des deutschen Aberglaubens, s. v. « AUseelen», p. 271, n. 42).

Le folklore celtique a conservé avec une remarquable fidélité la croyance que le jour des morts, ceux-ci viennent dans leurs anciennes demeures se chauffer au feu allumé dans l'âtre, et goûter aux mets préparés pour eux, et ces esprits arrivent portés par les vents (Frazer, Adonis, Attis, Osiris, IP, p. 81 ss.; et Symbolisme, p. .145).

Détail caractéristique, il est souvent spécifié qu'il faut laisser les fenêtres ouvertes, pour que les âmes puissent entrer et sortir. C'est le cas en Perse, en Gaule, non seulement en Bretagne, mais dans les Vosges (Frazer, op. cit., p. 310), chez les Slaxes {Ibid. pp. 310, 313). L'indication transmise par Nicolas de Damas que les Celtes ne ferment jamais leurs portes, s'explique par la même croyance : il faut que les esprits des morts puissent pénétrer librement dans la maison ; cf. Perdrizet, R.E.A., 1905, VII, p. 30 ss. Pour des superstitions germaniques analogues, cf. Samter, Die "Coten im Hause dans les Neue Jahrb. fur das Klass. Altertum, 1908, XXI, p. 78 ss.

Les Lémures étaient donc des âmes qui hantaient les airs dans l'obscurité de la nuit, et ces visiteurs nocturnes, qui voulaient une fois l'an être admis dans la maison familiale^ n'y étaient pas reçus sans effroi. Ils passaient pour des hôtes dangereux, dont il fallait subir la présence, mais qu'on congédiait dès qu'on les avait rassasiés. Ces revenants étaient ainsi souvent conçus comme malfaisants, et le nom qui désignait d'abord les Mânes en général (Ovide, Fastes, V, 483 : « Lémures animas dixere silentum » ; Schol. Perse, 1. c. : « Lémures dicuntur dii Mânes ») prit de bonne heure une acception péjorative et devint synonyme de lama ; cf. Nonius, 135, s. v. « Lémures », (I, p. 187, Lindsay) : « Lémures larvae nocturnae et terrificationes imaginum (elStiXwv) et bestiarum». On l'applique en particulier aux âmes errantes et pernicieuses des immaturi et des biothanati (Porphyrion, à Horace, É-p. II, 2, 209 : « timbras vagantes hominum ante diem mortuorum et ideo metuendas » ; Schol. Acr., Ibid. : « Umbras terribiles biothanatorum » (Cf. supra, ch. VII, p. 3i9). Cette acception défavorable de « Lémures » prédominait déjà au temps d'Horace (Ép. II, 2, 209. Cf. Perse, V, 185 ; Apulée, Apol., 64, Augustin, Civ. Dei,lX, 11 ; Martianus Capella, II, 162).

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