‹ Lux perpetua [microform]Chapitre 428 sur 468 · XV. — LE COQ ET LES DEMONS · texte numérisé non relu

XV. — LE COQ ET LES DEMONS

(Chapitre IV, p. 230).

Le coq était pour les mazdéens un animal sacré; et si l'on cherche quelles croyances ont inspiré la vénération qu'ils avaient pour lui, on verra que les livres saints du zoroastrisme le célèbrent à un double titre. Il est le volatile bienfaisant qui arrache les hommes à l'indolence paresseuse et à la torpeur du sommeil, et qui les appelle à la prière matinale et au travail. Il est aussi l'oiseau apotropaïque dont le chant, annonciateur du jour qui va poindre, met en fuite les démons qui hantent la surface de la terre durant l'obscurité de la nuit et les fait redescendre dans les abîmes infernaux (Cf. surtout Vendidad, Farg. XVIII, 15, t. II, p. 245 Darmesteter ; et t. III, p. 12 ; Yasht VI, I ss., t. II, p. 104 Darmesteter ; et t. II, p. 314 ; Gray dans Hastings Enc, s. V. « Cock » ; Nyberg, Relig. des alten Iran, 1932, p. 65 ss.).

Nous avons montré ailleurs qu'au vi^ siècle, quand l'oiseau persique (opvtç TtEpaixôi;) fut acclimaté en Grèce, les idées religieuses qui s'attachaient à lui s'y propagèrent en même temps que lui-même {Le coq blanc des mazdéens et les pythagoriciens dans C.-R. Acad. Inscript. 1942, pp. 284-300). Elles devaient avoir en Occident une vie durable. Les deux thèmes parallèles développés dans l'Avesta et les livres pehlvis, celui du coq adversaire des esprits malins qui vaguent la nuit sur la terre, et du coq héraut de l'aurore, quî ranime l'activité des dormeurs et les convie à la prière, sont encore traités par les écrivains chrétiens du iv^ siècle, et sont rappelés notamment dans les hymnes qui devaient se chanter à l'aube (Cf. G. Van der Leeuw, Gallicinium, dans les Mededeelingen de l'Académie d'Amsterdam, Nouv. série, IV, np 19, 1941 ; ■O'ri. d'Archéol. chr., s. v. «Gallicinium»). On retrouve ces croyances d'origine mazdéenne dans l'hymne célèbre Aeterne rerum conditor de saint Ambroise (PL. XVI, hymne i) : « Praeco diei iam sonat noctis profundae pervigil ...hoc excitatus Lucifer solvit polum caligine, hoc omnis erronum chorus vias mundi deserit ». (Cf. Ambroise, Hexaemeron, V, 24, 88); et elles sont exposées avec une clarté parfaite dans l'hymne

ad Gallicînium du Cathemerinon de Prudence (I, i vers 37 ss. : « Ferunt vagantes daemonas / laetos tenebris noctium / gallo canente exterritos / sparsim timere ac cedere : / invisa namque vicinitas / lucis, salutis, numinis, / rupto tenebrarum situ, / noctis fugat satellites ». Cette même croyance apparaît encore dans une hymne attribuée à saint Grégoire le Grand (Blume, Unsere liturgische Lieder, 1932, p. 90 (cité par Van der Leeuw) : Aufer tenebras mentium, / fuga catervas daemonum, / expelle somnolentiam, etc..

Les Constit. afostol. VIII, 34, imposent de prier à râXsx.xpuotpwvJa £i<; Èpyaalav twv toO (owxoç Ëpvwv (Van der Leeuw, p. 10). La "Crad: arpost. d'Hippolyte, §21 (éd. Botte, Sources chrét. 1946, p. 21), spécifie que le baptême doit être donné hora gallicinii {d'aprh Vest. Dni et Can. d'Hipfol.). Cette heure matinale pourrait avoir été choisie parce que le chant du coq contribuait à l'efficacité des exorcismes et assurait l'effet de la renonciation à Satan. Sur ce texte et son appartenance à Hippolyte, cf., Schwartz dans Schr. der wîssensch. Gesellsch. in Strasburg, 6, 1910 ; et surtout ConnoUy, dans Zlexts and Studies, VIII, 4, Cambridge, 1916.

Si nous recherchons des témoignages antérieurs au christianisme, il apparaîtra que déjà les Pythagoriciens crurent au pouvoir de la voix du coq pour chasser les démons et les revenants. Philostrate rapporte qu'Apollonius de Tyane évoqua l'ombre d'Achille pour l'interroger ; mais quand les coqs se firent entendre, elle disparut en lançant un faible éclair {V. ApolL, IV, 16 : TaOt' e'tcwv. . iTt-îiXOE crùv àarpaïf?! iJ^expia, za: yàp 8yi xa: à)vEy.Tp'ovEî rJS'o ipSYJî r^^zov) . H était impossible à un fantôme de demeurer sur la terre au-delà du chant matinal ; et les ombres ne pouvaient sortir des Enfers qu'après la chute du jour (Properce, IV, 7, 89 : « Nox clausas libérât umbras ; / errât et abiecta Cerberus ipse sera »). L'idée que les spectres ne supportent pas la lumière du soleil est fréquemment exprimée ; cf. Énée de Gaza, Zlhéofhraste, p. 20, p. 60, éd. Boissonnade ; Hopfner, Offenbarungszauber, I, p. 225, § 825 ; II, § 459. Lucien {Philofseudès, 14) met en scène un magicien qui évoque l'ombre de Chrysès, aimée par Glaukias et qui reste avec lui jusqu'à ce que les coqs se fassent entendre ; à ce moment tous les fantômes s'évanouissent. Her2ig, Lukîan als Quelle fur die antike Zauberei (Diss. Tûbingen, 1940), p. 48, a montré que Lucien dépend dans ce récit d'une tradition bien antérieure à lui, et remontant peut-être jusqu'à Héraclide Pontique, qui serait un des propagateurs de la doctrine iranienne. [Cf. Gn. 32 2^-^^].

En Occident la foi en la puissance du coq pour mettre en fuite les esprits des ténèbres était encore vivante au temps de l'évêque Burchard de Worms (f 1025), qui condamne cette superstition (Burchard, 19, PL. CXL, col. 971) : « Credidisti quod quidam credere soient } Dum necesse habent, ante lucem aliorsum exire non audent, dicentes quod periculosum sit, eo quod immundi spiritus ante gallicinium plus ad nocendum potes tatis habent quam post, et gallus suo cantu plus valeat eos repellere et sedare, quam illa divina mens, quae est in homine sua fide et crucis signaculo ». Cette croyance superstitieuse s'est transmise jusqu'à Shakespeare, qui l'a mise en œuvre dans la première scène d'Hamlet. En affirmant le pouvoir de la « trompette du matin », qui chasse les esprits errants à travers le monde, le grand dramaturge empêchera que la vieille tradition mazdéenne s'éteigne jamais dans le souvenir des hommes {Hainlet, I, i, V. 150 ss.). Le spectre d'Elseneur « faded on the crowing of the cock — The oock, who is the trumpet of morn, / doth with his lofty and shriU sounding threat / awake the god of day, and at his warningj, / w-ether in sea or fire, in earth or air / the extravagant and erring spirit hies / to his confine ». Marcellus rappelle ensuite qu'à la Noël le coq chante tout le long de la nuit et qu'alors aucun esprit n'ose se montrer, aucune fée n'a de pouvoir. Il ne semble pas que les commentateurs aient réussi

NOTES COMPLEMENTAIRES (p. 230) 411

à retrouver la source dont dépend Shakespeare. Peut-être est-ce par une tradition orale qu'il a connu ces légendes populaires.

La même croyance au pouvoir apotropaïque du coq s'est transmise aux Byzantins comme le prouve une énigme de Basile Mégalomitès (Boissonade, Anecdota graeca, III, p. 445 : Aûxoî) owv^o-avToç Ttàç 8a([i.'i)v cfeôyei. Un exorcisme tardif, attribué à Héliodore (CCAG, III, p. 53), révèle qu'il faut appeler la nuit dans un carrefour les démons dont les noms ont été inscrits sur le front d'un crâne. Au chant du coq, on emportera le crâne chez soi et on le tiendra caché (ô'tav ap^wvxai xpâîlsw ol àXéxxops;, atteXâs y,'/'. },a6î To jipâviov) ; mais la nuit, quand l'opérateur le voudra, il pourra réinterroger les démons.

La conviction que les coqs chassent les esprits des ténèbres appartient encore de nos jours au folklore de beaucoup de peuples. Elle s'est conservée notamment en Grèce. Une croyance très répandue veut que les Callicoutzani, démons monstrueux qui vivent dans le monde souterrain, apparaissent à la surface de la terre entre la Noël et l'Epiphanie. De l'aurore au crépuscule ils se dissimulent dans d'obscures cachettes et se nourrissent d'animaux immondes (les créatures d'Ahriman selon le mazdéisme). La nuit, ils se ruent, sauvagement à travers les campagnes qu'ils ravagent, molestent les passants et pénètrent dans les maisons pour les dévaster. Mais au troisième chant du ooq, surtout si celui-ci est noir, ils disparaissent et se réfugient dans leurs sombres repaires (Lawson, p. 190 ss. Cf. aussi Grappe, Grîech. Mythologie, p. 795, n. 5 citant Politis, Mel. I, jy ; Gray dans Hastings Enc, s. v. « Cock », p. 6g6). En Bulgarie, pour tenir les spectres errants éloignés de leurs demeures, les paysans peignent avec de la poix des croix à l'extérieur de leur porte, tandis qu'à l'intérieur ils y suspendent un écheveau de fils emmêlés. L'esprit ne peut entrer qu'après les avoir comptés, mais avant qu'il y soit parvenu, le coq chante, et le revenant doit regagner sa tombe (Frazer. Golden Bough^, t. IX; Vhe Scafe goat, p. 153, n. i, citant Strauss, Die Bulgaren, Leipzig 1898, p. 454). De nombreux témoignages attestent que dans divers pays d'Allemagne l'on est persuadé que tous les diables, spectres et sorcières s'enfuient au premier chant du coq, qui est regardé comme un animal bienfaisant {Handwôrterbuch des deutschen Aberglaubens, t. III, p. 1340 ss. s. v. « Hahnen krâhen»). On pourrait multiplier les citations. Des croyances analogues ont été signalées chez les Lituaniens (Gray, l-c. p. 695), les Arméniens (Manuk Abeghian, Die Armenische Volksglaube, 1899, p- 27), les Arabes, qui probablement ont pris cette idée aux Perses (Wellhausen, Reste Arabischen Heidenfutns^,i8gj,ip. i5i),ietmême, en dehors des peuples indo-européens, chez les Chinois [P.C.]. — [Et jusque chez les Coréens. Cf. C. Haguenauer, Le Ki-Kouei de Yi-'Csing et le Kye- Rim de l'histoire (dans Mélanges offerts au prof. Kano, de l'Université de Kyoto), p. 16: « La Corée antique adorait non seulement les astres, mais aussi les hautes montagnes dont la cime se perd dans les nuées. L'existence de pareils cultes amène naturellement à se demander si le coq blanc de la légende — l'épithète prend ici toute sa valeur — n'est pas en relation avec l'astre solaire ». C'est là une autre idée, mais qui pourrait venir de la même source, puisque si le coq en général a été l'oiseau de Sin et deMèn, dieux lunaires, l'un de Babylone et l'autre d'Anatolie, le coq blanc appartient à Ahoura-Mazda, dieu de lumière, et à Mithra, dieu solaire, le second adoré dans des antres (Porphyre, Antr. Nym-ph., 5), le premier, sans statue, autel ni temple, sur les plus hautes cimes (Hérodote, I, 131). Et nous rejoignons ici, avec l'antique tradition coréenne, la question du Trône vide sur laquelle nous espérons revenir ailleurs] [L.C.].

412 LUX PERPETUA (p. 341)

Page 1