CHAPITRE I. — LES VIEILLES CROYANCES
On semait de préférence sur la tombe des fleurs rouges, offertes, nousi apprend Servius i, « à l'imitation du sang où est le siège de l'âme » . Comme lui, elles devaient revigorer l'ombre anémiée. La doctrine de certains mystères vint préciser cette antique croyance. La violette était, selon la légende phrygienne, née du sang d'Attis, et le 22 mars, à l'équinoxe du printemps, un pin représentant le dieu mort, enguirlandé de cette fleur purpurine, était porté au temple du Palatin. Ce même jour — le dies violae ' — on avait coutume d'aller jeter cette offrande printanière sur les sépultures ; elle tenait lieu du sang divin et les tiépassés qui en étaient ainsi comme asperges devaient participer à la résurrection d'Attis. Au dies rosae, contrepartie de celui des violettes, s'attachaient les mêmes espérances. L'usage de couvrir les tombeaux de roses a probablement été emprunté par l'Italie, où il apparaît tardivement, aux pays helléniques. En Thrace et en Macédoine, ces rosalies appartenaient au culte indigène de Dionysos ; en Orient on les avait rattachées à celui d'Adonis, et les mystes en célébrant cette fête fleurie, croyaient assurer à leurs proches la même immortalité qu'avaient obtenue les divinités qu'ils servaient.
Les rites mortuaires ont survécu souvent aux raisons qui les avaient fait naître. Lorsque se vulgarisa dans le paganisme la croyance à l'apothéose, accordée sous l'Empire au commun des mortels avec une libéralité étrangement accrue, le, don des guirlandes et des couronnes ne fut plus regardé comme un secours destiné à prolonger l'existence précaire, ou comme un réconfort propre à adoucir le ^ort misérable d'une ombre végétant dans l'obscurité du tombeau. Il prit le caractère de l'hommage que la religion prescrivait envers les divinités, dont on couronnait les statues et les autels. Il se réduisit même, le jet des fleurs étant souvent une manifestation profane de sympathie ou d'allégresse, à n'être plus qu'une marque de piété ou de respect envers celui dont on voulait honorer la mémoire. Dépouillés de leur caractère païen les rites charmants que consacrait une tradition atavique, continuèrent à être pratiqués à l'époque chrétienne. C'était une coutume populaire, dont la sagesse des écrivains ecclésiastiques tolérait avec quelque dédain la futilité, en lui opposant la vraie spiritualité chrétienne ^ . La foule continua donc à répandre sur' les tombes des défunts qui lui avaient été chers, des roses, des violettes et des lis, en choisissant de préférence
1. Servius, En., V, 79 : « Ad sanguinis imitationem, ubi est sedes animae ».