CHAPITRE I. ~ LES VIEILLES CROYANCES S i
en Italie d'une époque où. l'apothéose dans la pensée des survivants, égalait à la divinité l'homme vertueux ou éminent. Illuminer à l'aide de lampes ou de cierges, offrir des guirlandes ou des couronnes, brûler des essences aromatiques étaient des rites très usités dans les temples, et ils sont communs au culte des morts et au culte des dieux i. Mais avant d'être conçues comme des actes liturgiques, exprimant la vénération pour un défunt déifié, ces cérémonies ont été liées aux croyances les plus primitives en la survivance de l'être humaini là où étaient enfermés ses ossements ou ses cendres.
Pour l'orthodoxie chrétienne, il reste seulement dans la fosse du cimetière une dépouille inerte et insensible, que l'âme a abandonnée. Aussi toutes ces manifestations de la piété envers les défunts, qui supposaient le cadavre doué encore d'une vie latente, susceptible d'être constamment ranimée, tel l'usage des luminaires, furent-elles condamnées par les autorités ecclésiastiques comme entachées de paganisme*. Mais elles furent acceptées ou tolérées dès que, l'idolâtrie vaincue, elles cessèrent de paraître dangereuses pour la foi. On vit se maintenir ainsi les coutumes consacrées par la tradition de placer des lampes,, des flambeaux ou des cierges autour du lit mortuaire ou du catafalque, de les déposer dans les tombes au moment de l'inhumation, de les allumer périodi-i quemenc sur la sépulture ^.Toutefois les théologiens donnèrent de ces antiques coutumes une interprétation plus conforme à la religion nouvelle et la lampe funéraire devint le symbole de la lumière étemelle, où revivaient les âmes bienheureuses^. Pareillement si, en plein jour, les convois funèbres continuaient jà être accompagnés de torches ou de cierges, c'était, expliquait-on, en signe d'allégresse, pour marquer que le jour du trépas était celui d'une naissance glorieuse et les obsèques purent ainsi être rapprochées des cortèges des triomphateurs \
Mais en dépit de ces interprétations pieuses d'exégètes autorisés, les vieillesi croyances qui avaient de tout temps fait déposer des lampes dans les tombes,
I. Uae inscription de Salsovia (Mésie) consacrée au Soleil veut, sur l'ordre de Liciîùizs, que ce dieu soit adoré à chaque anniversaire « ture, cereis et profusionibus » {Bonnet Jahrb. 117, 1908, p. 52). , , ,
a. Cf. Cabrol, s., v. « Cierges », p. 1614, et s. v. « Chandelier ».
3. Cabrol, s, v. « Candélabres », II, 1836 j R. E., s. v. « Luoerna », col. 1587, 3 ss.. Rushford, /. c. [n. 174], p. i6i s.
4. Sur le rapprochement *iiS = ZtiH (identité de la lumière et de la vie) ; cf. Tibor Nagy Archaeoîogiai Ertesito, 3^ série, V, p. 233 s.
S- S. Jean Chfysostome, Homil IP in Epist. ad Hebraeos, 5 (P. G., LXIIIjp. 43). Cf. Bmgham, Origines ecclesiasticae, or, antiq. of the christ. Church, Londres, 1878, t. II, 'H s.
ne purent être éliminées de la mentalité populaire. Elles devaient s'y transmettre à travers les siècles jusqu'aux temps modernes''. Ainsi, bien des rites de ce culte primitif des morts, qui remonte à la préhistoire, et les conceptions naïves qui l'avaient inspiré, se perpétuèrent à travers toute l'antiquité et même survécurent en Europe au triomphe du Christianisme, en Orient, à celui de l'Islam. Ni les enseignements des philosophes, ni les doctrines des théologiens ne purent faire renoncer les esprits simples à des croyances ancestrales et à des usages séculaires, qui répondaient à des sentiments instinctifs plus puissants que toutes les objections de la raison ou de l'orthodoxie. L'adoption d'une religion nouvelle ne rompit pas la solidarité qui liait les générations et n'abolit pas la foi archaïque qu'elles avaient héritée de leurs aïeux, même si une logique rigoureuse pouvait juger leur co existence inconciliable. Les foules ne renoncèrent jamais à l'idée que, dans la tombe, vivait un être mystérieux qui, de quelque façon incompréhensible, continuait à a^ir comme il le faisait sur la terre. Il mangeait, buvait, dormait dans sa dernière demeure et se promenait autour d'elle. Gardant une sorte d'existence corporelle, il entendait qu'on lui accordât les jouissances matérielles, dont la privation l'aurait fait souffrir ; il voulait qu'on l'éclairât dans l'obscurité de son logis, il réclamait une nourriture et des boissons qui pussent apaiser sa faim et sa soif, et se plaisait à retrouver, près de lui, les objets qui lui étaient familiers : il savait apprécier toutes les commodités qu'on lui accordait, tous les soins que l'on prenait pour rendre plus confortable sa maison éternelle.
Car si le mort se trouve soumis à toutes les nécessités humaines, il est animé aussi de sentiments humains. Il éprouve de la bienveillance ou de l'hostilité, de la reconnaissance ou de la rancune et, s'il ressent vivement les injures, et se venge de ceux qui le négligent, il favorise ceux qui ne l'oublient pasi. 'Il n'a point cessé d'être sociable et recherche la compagnie de ses anciennes connaissances, dont la présence le distrait et le console. Il s'afflige de la dou^ leur de ses proches et les engage à la modérer 2. Il lui plaît d'être appelé par son nom, car tant que son nom vit dans la mémoire des hommes, il appartient encore au monde supérieur et n'a pas péri pour lui tout entier *.
1. Paul Collart, /, c. [p. 50, n. 3], p. 66. Cf. Sartori, Feuer und Licht in Voten- Gebraûchen {Zeîtschr. fur Volkskunde, XVII, p. 361).
2. C. E., 59 [100 ap. J.-C], 1198 ; Stace, Silves, II, 6, 963 V, i, 170 ss. Cf. Jacobsen, I, p. 118 ; Lattimore, p. aiy ss.
3. CIL, V, 7956 : « Ut nomen eius aeterna lectione celebraretur hoc monumentum iiistituit»j CIL, VI, 25128 = C. E. 1223 = * Sique voles] semper dulci me voce vocare [ad super]os iterum vivam fce sospite semper. Cf. Rohde, Psyché, tr. fr. 546 s-i Brehlich, p. 71, Lattimore, p. 242 ss.