CHAPITRE I. — LES VIEILLES CROYANCES
Le défunt n'était point retranché de la société des vivants, la connexion* n'était pas rompue entre lui et son entourage ; il n'y, avait pas de solution de continuité entre l'heure qui précédait et celle qui suivait son décès. C'est à cet égard, on l'a souvent remarqué, que les idées antiques différaient le plus des nôtres. Les disparus ne cessaient point de se mêler à la vie de leur famille^ ils restaient en communication avec leurs parents et amis, qui se réunissaient périodiquement autour d'eux, et ceux-ci, ne pouvant consacrer tout leur temps au défunt, s'efforçaient du moins de le mettre en rapport avec beaucoup de monde. Nos morts reposent dans des cimetières écartés et paisibles, où aucun vacarme ne doit troubler le recueillement de visiteurs affligés. Les Romains plaçaient les leurs le long des grands routes à la sortie des villes, là où se pressait la foule affairée et où résonnait le bruit des chars sur un dallage sonore. Ils voulaient, en les mettant au bord des chemins les plus fréquentés, non point, comme l'ont expliqué les philosophes, rappeler ainsi aux mortels la fragilité de leur destin i, mais au contraire faire oublier le leur à ceux qui n'étaient plus. « Je vois et je regarde, dit une épitaphe, tous ceux qui vont et viennent de la cité ou vers la cité » ". « jOn a placé, lit-on ailleurs, Lollius à côté de cette route, afin que les passants lui disent : « Bonjour, Lollius » ^.
Innombrables sont les inscriptions où le mort prend la parole et s'adresse à ceux qui s'arrêteront devant son monument * : il console ceux qui continuent à l'aimer, remercie ceux qui s'occupent encore de lui et leur exprime ses souhaits de bonheur, ou bien il fait part à ses successeurs de la sagesse que son expérience de la vie lui a acquise. Souvent il engage avec eux un dialogue : il répond à leur salut et à leurs vœux : « Que la terre te soit légère. — Portezvous bien dans le monde supérieur ^ » ou encore : « Salut Fabianus — Que les dieux vdus accordent leurs bienfaits, mes amis, et vous, voyageurs, que les dieux vous soient propices, à vous qui vous arrêtez près de Fabianus, allez et revenez sains et saufs ; vous qui me couronnez ou me jetez des fleurs, vivez de nombreuses années » *''.
1. C.-R. Acad. Inscr., i<)i8, p. 385. — Quo praetereuntes admoneant et se fuisse et iUos €sse mortales ».
2. Domaszewki, Arch. epig., Mitt. ans Oesterreich, X, 1886 (Kustendil) : nâvxai; fe'cot utd^o'jfftv àir' ia-zoï; r^Bï Tcpo; aorj/ Is'jffaw ■?] elffopôw Cf. Friedlânder. Sittengesch . , III, p. 326.