Niisson, Gr. Rel., I, p
Aucune distinction n'est faite parmi les défunts d'après leur mérite ou leur démérite. Ils ne reçoivent dans l'Érèbe ni récompense, ni punition. Une vie crépusculaire et appauvrie est leur commune condition. Seuls, dans la Nékyia de l'Odyssée, trois grands coupables se détachent de la foule grise des ombres : Titye, Tantale et Sisyphe. Tous trois ont commis de graves attentats contre les dieux, et ceux-ci s'en sont vengés sur eux en leur infligeant des supplices éternels. Le corps gigantesque de Titye est rongé incessamment par des vautours ; Tantale est plongé dans un étang dont l'eau fuit ses lèvres avides, sous un arbre dont les fruits échappent à sa main quand elle veut les saisir ; Sisyphe roule sans trêve vers le sommet d'une colline un rocher qui, chaque fois, dévale jusqu'au bas de la pente. Afin qu'ils puissent souffrir atrocement ils ont conservé dans l'Hadès une vitalité qui manque au commun des morts, pâles fantômes anémiés.
A cette triade homérique de pénitents spécialement châtiés par la divinité, vinrent s'ajouter dans la suite d'autres damnés qu'un crime inexpiable vouait à des peines perpétuelles : Ixion tournant attaché sur une roue, Thésée et Pirithous enchaînés, les Danaïdes portant de l'eau dans un vase troué, Oknos tressant un licou dont son âne ronge aussitôt l'autre extrémité, et ainsi de suite. Il se forma peu à peu un groupe traditionnel de personnages légendaires dont le crime et la punition devinrent dans la poésie et dans l'art, jusqu'à la fin de l'antiquité, les thèmes obligés de toute description ou représentation du Tartare.
Mais ces réprouvés ne sont plus conçus, ainsi que le faisait l'auteur de la Nékyia, comme des scélérats exceptionnels, à qui les dieux font expier une injure personnelle. Ils sont devenus les prototypes des hommes qui, pour avoir commis de semblables forfaits, seront punis d'une manière analogue, les exemples effrayants du sort que le courroux divin réserve à tous ceux qui l'ont provoqué.
Les premiers auteurs de cette métamorphose des idées eschatologiques, grosse de conséquences, furent les Orphiques ^, qui transformèrent toute la conception que la Grèce se faisait originairement de la vie future. Leur prédication' enseigna que les pécheurs n'étaient pas seulement punis par les divinités en ce monde, eux et leur descendance, mais qu'ils subissaient dans l'Hadès la peine des fautes qu'ils n'avaient pas expiées sur la terre. Homère ne nomme qu'une seule espèce de criminels que les Érinnyes torturent dans les Enfers : ce sont