Cf. infra, ch. in
3. Diogène Laërce, VII, 138. — Polémique de Carnéade contre la téléologie anthropocentrique : V. Arnim, R. E., s. v. « Karneades », col. 1973, 130 s.
d'une poussière vivante et son apparition sur notre planète un incident futile, coinme le serait sa disparition, dans l'évolution totale du cosmos. Et nous ne pouvons plus croire sans déraison que le don sublime de l'intelligence n'ait été départi par un privilège unique qu'à un être aussi infime, ni même admettre sans une étrange présomption que la vie ne se soit manifestée nulle part sous une forme plus parfaite et plus durable dans des conditions moins instables, que celles où notre organisme lutte pour une existence éphémère.
« Il y a plus de choses dans le ciel et sur la terre que vous n'en rêvez dans votre philosophie », dit Hamlet à Horatio et la vérité de cette parole est apparue davantage à mesure que la recherche scientifique pénétrait plus avant dans l'étude de la nature. Les connaissances restreintes des anciens leur permettaient encore de se figurer que leur philosophie savait tout l'essentiel de ce qui se passait au ciel et sur la terre. Ils se flattaient de comprendra le système du monde et d'avoir découvert les rouages de la mécanique céleste. Dans ce monde sphérique, limité par des orbes animés de mouvements circulaires, où tous les phénomènes sublunaires étaient dûs au mélanges des quatre éléments et commandés par les principes du chaud et du froid, du sec et de l'humide, rien ne paraissait plus enveloppé d'un mystère impénétrable. Jamais la raison ne s'est crue aussi proche d'avoir deviné tous les secrets de la nature et atteint la compréhension de l'essence même des choses dans ce vaste domaine dont l'homme était à la fois l'observateur et l'usufruitier.
Toutefois cette créature privilégiée à qui l'anthropocentrisme de l'antiquité attribuait une dignité si éminente dans l'univers, était soumise après un court passage sur la terre à la nécessité inéluctable de la mort. La brièveté de sa vie infligeait un démenti brutal à ses prétentions démesurées. La loi inexorable, qui limitait étroitement le nombre de ses jours et la durée de sa pensée, semblait d'autant plus cruelle qu'une importance plus grande était attribuée à son activité. « Quand s'éteignait sa brève lumière lui fallait-il dormir- une nuit éternelle ? » 1. Ou le genre humain possédait-il dès moyens de se soustraire à la nécessité qui pesait sur lui ?
De tout temps, les Grecs avaient cru que des êtres exceptionnels échappaient à la règle commune. L'anthropomorphisme rendait l'homme tout proche des dieux. Leurs vertus éminentes égalaient les héros aux Immortels et, transportés parmi les Olympiens ou au milieu des astres divins, ils participaient désormais, de leur éternité.