CHAPITRE I. — LES VIEILLES CROYANCES
le docile imitateur de Virgile ^ Au crépuscule de l'antiquité, si Claudien veut plonger dans l'abîme ténébreux son ennemi Rufin, c'est encore à l'Enéide qu'il empruntera les éléments et même les termes de sa description du Tartare ^ .
Le caractère même de la poésie élégiaque excluait de longs récits de pérégrinations ,au pays des ombres. Mais ses « épicèdes » ou consolations composées à T'occasion d'un décès ^, éveillant nécessairement l'idée d'une descente de l'âme dans le royaume souterrain, leurs auteurs, comme Properce *, ont trouvé dans le recours aux imaginations qu'avait suscitées ce monde merveilleux un moyen d'introduire dans un sujet austère une note pittoresque. Pourtant ce souci de lettré peut s'allier chez les imitateurs des Alexandrins à un scepticisme complet. Leur foi en cette mythologie infernale n'Iétait pas plus sérieuse que celle qu'ils accordaient aux aventures des Olympiens, auxquelles ils font de si nombreux emprunts. Même un épicurien comme Horace ne s'est pas fait faute de glisser dans sec Odes des allusions aux figures et légendes de l'Hadès ^^ tant l'idée de la mort éveillait naturellement dans l'esprit des poètes latins celle des créations mythiques de leurs prédécesseurs helléniques. Ils ne pouvaient parler de l'au-delà sans user des motifs littéraires qu'une longue tradition avait consacrés. Si Tibulle malade a le pressentiment de sa fin prochaine, aussitôt "ses vers opposent les Champs-Elysées, parfumés de roses, où se retrouvent et lutinent les amants, au séjour maudit, gardé par Cerbère, avec l'inévitable série des suppliciés, Ixion, Titye et les Danaïdes®.
L'influence des poètes épiques, élégiaques ou lyriques, qui, obéissant aux conventions du genre qu''ils cultivaient, rappellent dans leurs compositions une mythologie à laquelle ils ne croyaient plus, s'est étendue jusqu'aux auteurs d'épitaphes métriques '. Ils parlent des Champs Elysées et du Tartare, du Styx et de l'Achéron, ils se plaignent de la cruauté de Pluton qui ravit les mortels à la fleur de l'âge, ou des Parques qui tranchent le fil de leurs jours. Ils mentionnent les Furies vengeressies, les supplices de Tantale, de Sisyphe et d'Ixion, Mais ces allusions ne sont guère que des formules toutes faites du
1. Maubert, /. c. \su-pra, p. 72, n. 2]. — Sénèque dans V Hercule Furieux, où il s'inspire d'Euripide, suit une autre tradition que celle de Virgile, v. 663 ss.