CHAPITRE I. — LES VIEILLES CROYANCES
polythéisme, conformément à son principe, n'a pas tardé à attribuer chacune de ces actions spéciales à un être distinct, pourvu d'une personnalité propre, et il a peuplé ainsi le mondé d'une infinité de génies, chargés chacun d'une fonction particulière. Le démon primitif unique s'est individualisé et spécialisé en une série de démons subalternes, qui accomplissaient souvent d'humbles besognes, jugées indignes des dieux supérieurs. Pareillement dans l'homme, le démon est à l'origine une énergie interne qui lui permet d'accomplir des actions d'éclat, de servir avec lucidité le bien, ou inversement une puissance pernicieuse qui le domine, le possède et altère sa santé ou trouble sa raison ^. Mais il sera aussi plus tard un esprit distinct de sa personne, qui lui est adjoint dès la naissance, veille sur elle pendant sa vie et accompagne son âme après sa mort^ ; on pensera même qu'à chaque individu est assigné un double démon, l'un bon, l'autre mauvais, qui lui inspirent des actes louables ou répréhensibles ^.
Ainsi, selon les idées populaires des anciens, l'homme vivait constamment entouré de légions d'esprits se mouvant autour de lui, démons subtils ou âmes aériennes, dont il pouvait se concilier la faveur et devait redouter l'inimitié. On retrouve des croyances semblables chez tous les peuples aryens, en particulier chez les Hindous et les Persans^, et même parmi ceux d'autres races, comme les Sémites. De nos jours encore, le Bédouin du désert se figure qu'autour de lui fourmille et rôde un peuple de djinns, qui interviennent dans les moindres incidents de sa vie quotidienne et dont il faut, par des offrandes, désarmer la malignité 5.
Les démons, créés tels, qui étaient de race divine, et les esprits des trépassés ne tardèrent pas à être confondus. Regardés les uns et les autres comme tantôt bienveillants et propices, tantôt hostiles et néfastes, ils avaient au point de vue moral une attitude semblable à l'égard de l'homme. Formés tous deux d'une essence si ténue qu'elle échappait à la vue, ils évoluaient, avec une égale agilité, dans le même milieu, l'atmosphère. Car si certains démons veillaient
1. Tamborino, De antiquo daemonismo (Rel. V. u. V., VII), Giessen, 1909; Pfister, R- E. Suppl. VII, s. V. « Daimonismos », p. 100 ss.