CHAPITRE I. — LES VIEILLES CROYANCES
Ces esprits, d'abord accueillis, puis expulsés, étaient donc des revenants qui hantaient les airs dans l'obscurité de la nuit, et les spectres nocturnes, étant souvent conçus comme maléfiques, le nom de Lémures, qui paraît s'être appliqué d'abord aux Mânes en général, prit de bonne heure une acception péjorative et devint synonyme de Larva. On le réserva en particulier aux ombres errantes et malfaisantes des enfants morts en bas-âge et dejs victimes d'une mort violente.
Du 13 au 21 février se célébrait, nous l'avons vu, une autre fête également d'une antiquité immémoriale, les Parentalia, où les membres des familles se réunissaient autour des tombeaux pour y rendre un culte à leursi ancêtres. Ceux-ci se contentaient de modestes offrandes, celles d'une époque, ancienne où la vie était simple';, mais ils ne souffraient pas qu'on les leur refusât. On conservait le souveniî: d'une année de guerre où ces cérémonies avaient été omises. Une épidémie décima la population ; on entendit dans la nuit silencieuse retentir les plaintes des aïeux négligés, et ime foule de spectres monstrueux remplirent de leurs gémissements les rues de Rome et les campagnes. Ces prodiges terrifiants cessèrent dès qu'on eut rendu les honneurs voulus aux habitants des tombeaux.. Rien ne montre mieux que cette légende comment les esprits des morts se transformaient en fantômes errants, et nocifs,, si on ne leur accordait pas ce qui leur était dû.
Le premier des devoirs envers ses proches est de leuir assurer des funérailles religieuses (p, 22), et il n'est aucune obligation dont la violation ait des conséquences plus funestes. Celui qui omet de s'en acquitter attire le malheur, non seulement sur le déftmt, mais sur les siens et même sur sa patrie ; car l'âme privée des honneurs funèbres vague à la surface de la terre, spectrie, redoutable, qui, outré de l'abandon où on l'a laissé, tourne sa colère contre ceux qui l'ont négligé et la cité à laquelle pendant sa vie humaine elle appartenait : il est devenu un esprit malin que les magiciens dans leurs conjurations, appellent à leur aide pour des œuvres scélérates ^
L'idée primitive, au temps où l'on croyait seulement que le mort vivait dans' sa tombe, transparaît encore à l'époque où d'autres croyances s'étaient imposées : aussi longtemps que le défunt n'est pas inhumé, il est sans demeure ; c'est un vagabond, dont le sort est comparable à celui de l'exilé privé de foyer
î. Ovide, Fastes, II, 533 ss. avec le commentaire de Frazer.
2- Tertull., A-poL, 46, cf. infra, ch, vm. — Rohde, tr. fr., p. 178, p. 6ia.