‹ Lycée (volume 2)Chapitre 17 sur 71 · PARALLÈLE D*ÉLEGTRE ET D ORESTE. II<J · texte numérisé non relu

PARALLÈLE D*ÉLEGTRE ET D ORESTE. II<J

Payez l'amour d'Itjs par un tendre hjrménée, PuisquUfaut t achever, ou descendre au tombeau, Laissez-e^ h mes feux allumer UJlamheau*

Quoique Electre nous ait dit qu*elle aime Itys , elle ne trouve pas la conséquence très-juste , et lui répond que cet hymen ne se peut achei^er qu*aux dépens de la tête d^Égisthe. C'est ce que JPulcliérie dit à Phocas , ce que Rodogune dit aux deux fils de Cléopâtre ; mais il faut avouer que c'est d'une autre manière et dans d'autres conjonctures. Clytemnestre arrive eflfrayée , et le prince lui demande quelle est la cause de son trouble : elle lui répond que ce récit demande un secret entretien ; elle l'envoie vers Égisthe pour lui dire qu'elle l'attend. Mais si elle veut aifoir avec lui un entre-tien secret^ il semble plus naturel de l'aller cherclier dans les appartemens intérieurs du palais, que de venir l'attendre dans un vestibule ouvert à tout le monde. Nous avons vu dans Voltaire des fautes du même genre ; mais elles sont du moins cachées avec plus d'art , et amènent autre chose que le récit d'un songe inutile.

Clytemnestre reste avec sa fille , en attendant ÉgisUie : elle lui reproche la résistance qu'elle oppose à un hymen qui peut la faire un jour remonter sur le trône I elle la menace de toute la colère d'Égîsthe.

Égisthe est las de voir son esclaye en cet lieux Exciter par set cris les hommes et les dieux.

Ilfr , COURS :DB~LITTËRAXt)]US^

La réponse d'Electre est très-belle ; c'est là pre^ mière fois qae ranteuf est dans son sujet et' au ton de la tragédie : mais aussi ce morceau et quel* ques::y6fs:.^u:soDge sont tout ce^qu il y a -de-boAiT dans^ le^remier acte^ Egisthe , qui n est venu queii pour entendre'Ce songe ,' se -retire après que^Oly- temnestre eB a fait le récit , et sa sortde^ a^t pas > xnieux motiviée que sa venue.

Mais ma fille parais: madame, jei vous laisse, JlI Je vais travailler au repos de la Grèce.

A l'égard d'Ipliianasse , elle vient aussi poui? s'informer du songe de la reine , dont elle a entendd i parler. Mais Cly temnestre , qui ne peut pas lé raconter deux fois, lui dit qu'en effet un songe affreux a frappé ses esprits^ que son cœur s^én est troublé , que la frayeur Va surprise ; mais que, pour en détourner les auspices ^ ( elle veut dire les présages) y elle va l'expier par de prompU sa^ crifices. Cependant, si l'alarme que ce songe a répandue dans le palais est le prétes^té de la venue dlphianasse, la véritable raison, c'est qu il fallait parler au spectateur de l'amour qu'elle a conçu pour ce guerriery son défenseur, qui a sauvé tout ■ le monde , et dont personne ne sait encore le nom. H faut l'entendre parler de cet inconnu , non pas encore pour examiner de quel stylé , mais pour

1 Les auspices d'un songe,.

PARALLELB ]>'éUBC1»B ET^ DOBBSTE. 11^

avoir une iéée' de V^eâpèce/d^iiittuy^quUm^a' mêlé ici dans* ui^ deô'^ujetô^ lô6 ipLm tragiques, de Vaii^ tiquïtév

Tu saift- tout ce^qu'alors fit pour nous ce Héros* Qu*ltjs*ayait sauvé de là fureur dés41bts.

VeÎT^-toi leûien térfiHi^ adoré ^an» ta-Thrac«« li ejk- avait dumoins ei les traite :et= Faudja^e. Quels exploits I Non, jamais avec plus de valeur Un mortel n*a fait voir ce qi^e peut un grand cœur. Je: le " vis , etie mien ; Ulurtrant sa vittoirt',.. y<tmeu>y ^[OoiqQten seci^i, imi'ie'camhleà Vdt gfyirt,^

e n est. pas: parler trop. modestement de soîméuie, et il est d'autant-plus étonnant qulphianasse se mette^à si haut prix-, quelle va nousdire que l'étranger, ne parait p^s faire grand cas de cette victoira. et de cette^ gioire.

Heureuse si mon âme, en proie 'à tant ;d*ftrdeur,

Du cnmè'dé' ses *feum fûiêoit 4out' sah* malheur i

'SlaM hier jôTevi» cevtûriqueur redoutable ^ .

A peine m*honorer -d^un accueil favorable.

De mon coupable amour Vart déguisant la voix.

En vain stir sâ *va]eiir ' je^le louai cent fois*-

En vain de moù amour flattant ia 'violence.

Je Jîs potier mes- jreux et ma reconnaissance*

Jl soupire, Mélite; inquiet et distrait,

Son cœur paraît fi'appé d*un déplaisir «ecrtff.

Sans douê^U-aimô-aitteupe,^ -

Et Ià-des8u$^eUe conclut qvi elle n épousera ppint ^e roi de Corinthe, et finit l'acte par ce- vers-:

Faiflon» tout t>oiir Fàmour s*il tee fait rieâ «pour mcîi'

I20 COURS DE LITTSRATURE,

A quarante ou cinquante vers près , se douteraiton que ce fût là le premier acte ê^ Electre ? Je ne parle pas seulement de ce double épisode d'amour^ non moins déplacé dans le plan qu'insipide dans l'exécution ; personne , que je sache , n'en a jamais pris la défense , excepté l'auteur dans sa préface , et l'on sait qu'on l'appelait, dans le temps, la partie carrée : mais d'ailleurs , quelle multitude de fautes ! Presque toutes les scènes ne sont que des allées et venues sans motif et sans objet : c'est le songe de Cly temnestre , si l'on veut y prendre garde , qui seul fait arriver l'un après l'autre la plupart des personnages de la pièce, et pour parler de toute autre chose. Et quels personnages qu'un Itys , qu'une Ipbianasse ! Quelle manière d'annoncer un pareil sujet ! Poursuivons, et voyons ce qu'ils font dans la pièce.

Après qu'Electre nous a parlé de son amour pour Itys, et Itys de son amour pour Electre, et Ipbianasse de son amour pour l'inconnu qui n a • pas encore de nom , cet inconnu ouvre le second acte sous celui de Tydée , et il faut bien qu'à son tour il nous parle de son amour pour Ipbianasse ; mais ce n'est qu'après avoir fait le récit du naufrage qui l'a jeté dans Epidaure au moment où les rois de Corinthe et d'Athènes y assiégeaient Egisthe. Ce Tydée est jusqu'ici le fils de Palamède et l'ami d'Oreste; il les a vus, ou du moins il a cru les voir périr tous deux avec le vaisseau qui ,

PARALLÈUB D^ÉLEGTBE ET D*OBESTE. 121

les portait , et lui seul s'est sauvé avec le secours d'Itjs. La nuit suivante , Épidaure fîit attaquée, et Tydée, reconnaissant des soins du frère , et touché des attraits de la sœur, a défendu ceux qu'il avait dessein de combattre ; car Palamède , Oreste et lui voguaient vers Argos pour venger Agamemnon et détrôner Egisthe, lorsque latem* pote a brisé leur vaisseau. La description de cette tempête est encore un hors-d'œuvre , comme le songe, et offre de même quelques beaux vers que réclamerait Tépopée, parmi beaucoup d'autres qui ne seraient bons nulle part. Mais si la tempête est épique , on ne saurait trop dire à quel genre appartient Tamour de Tydée , qui ne serait pas meilleur dans une comédie ou dans une églogue qu'il ne l'est dans la tragédie. Il faut bien en citer quelque chose, afin d'y reconnaître la même manière que dans Itys et Iphianasse. Antenor, confident de Tydée , lui reproche de s'être armé pour un tyran ; il répond :

Antenor, que veux-tu? Prends pitié de mes feux; Plains mon sort : non , jamais on ne fut plus à plaindre. II est encor pour moi des maux bien plus à craindre. Mais apprends des malheurs qui te feront frémir.

Je ne crois pas qu'on ait jamais placé la particule disjonctive mais plus extraordinairement :

Il est eneor des maux.,.

Mais 4^pipr€ndt def maHhêUFS,,^

12%t GOCftS DE UTniUUrDRB,^

Oa ne conçoit pas pourquoi l\8iiitettr ausép^vé^ par<. ce mais deux, idées qui doivenl^^se joindre* Oe tgûà' n'^t pas moûas singulien, c^eett^cfiUl^vien dit-psrs davantage de c»s feuxtpourdetfquds^LdeiiUasdiiitla /^'eîé d'Antenor;uetde!reste àe la^seèiie ne coitiktient plus q^'ua long. réciti d'un ovadèteffirajaii^'i , qui^lui a été.rendU'daM^uattèaipJe'de«M5[f)èae: en* 80Fte que cette scène reofermerttoisï^rédts*, , celui de la tempête , cdui de raBsaiKt'd'£^daiu?e^ . et celui de Topaele. Unus et^Uer assuilu^ gan^-nus. Le dernier > est moîns^sodkpe quela>tettl^' . pôte et le songe, parce qu'il i annonce ,: qUoîqiie-. obscurémaiit , les destinées d'Oreste. soumîaesv W^ . une fatalité invincible, nécessaire pour *excuser ledénoûmenU Mais , comme ce ré(»t avaUî seoL un^ ■ motif et un dessein<,.c'ëtait uM raÎ60l»'de'plllrs' pour ne pas accumuler ces- sortes: id'épîsodes'des'' criptifs, dont la ressemblance eC^ rinftttililé^ fei>^' ment un > doublé inconvément. Ils sotit'fréqueosv dans Eschyle ; mais depuis quei'avt a éèépetfcc- . tienne , personne n'en a autant abusé que Crébillon.

A peiue Tjdée a fini sa «troisiéine deeeriptieci , quiphianasse se présenté : il fallàtt btett', peur que tout fût en règle , quelle eût sa scène d'à- . mour avec Tjdée au second acte , comme Itys a . ' eu la sienne avec Electre au premier ; et Tune est amenée et exécutée comme l'autre. Nous avons vu qu'Itys ne cherchait pas Electre : IpijûaBasse

PARALLÈIXt:D?ÉIlSCTft£ XT IslOtiSTK. 1^3^ 1

cheràher, encçreibienmoios Tydée;^ eHë^d'écrie' en le^voyantc

AlU qM vdbjOi BUCileil.l. (M'^Atàiq%itn'ee lieu',* En.ce fnomeiUi sei^eur , monr pfFe*cl0raîtrétr^;« • • Jeerojais...

TTDÊE.

Eii %ffA, il j devait parakre»^ BAjQaJurjrM)l&âe/8om nous «ottéiriBiât' ici!

Youfr- y pkereIiez*l&coi $ je i*/ .«herdiais >ainfHi

n n^en a pourtant pas jdit un mot dans toute cette longue scène .qu il vient d'avoir avec^Antenor. Ar. regard d'Iphiânasse, ce petit artifice est emprunté très mal à propos d'une scène d'Andromaque^ où Pjrrhus, en la voyant, feint de chercher Her-* inione ;

Oîr donc est la princesse?- Ne m* arais^u pas dit qu'elle ctait en ces lieux?

Mais observons. que Racine, .quand il se :sert de petits nïoyenB j lesxadiète^etlès^rcouvTtrpaT l'êffw tragique* Pyrrhus en ce moment est irrité contre' Andcomaque, et il ^a tpromis de livrer son fils aux Grees^ : cependant l'amour combat encore y et l'on .y oit. avec plaisir la passion de< ce* prince' le.rand^ier m&Igré lui, et'^par toutes sortes: de détour^, auprès dé ce qu'il aime. D un\autre^côtév ta|i<^ quelle ^vèrePhénix^veutTent^ainer loin des yeux.. d'Aiidromiiquev Qephiw^ . attaehëe* àcettet.mèce^îûlbrlùiiée dont :1e <^£i8 va* périr, fait ■ ce q4'«Ue pratipourengagerda vrave d'Heetdr à

1^4 COURS DE LITT£iIATUBE«

flécHr devant Pyrrhus. Que d'intérêts attachés à cette scène ! et combien le spectateur, qui en a 'été vivement occupé pendant trois actes , tremble que Pyrrhus ne s'arrête pas , ou qu'Andromaque ne le retienne point ! Comment , parmi de si grands intérêts , apercevoir un petit moyen , ou si on l'aperçoit , comment ne pas l'excuser ? Mais ici, comme personne ne se soucie le moins du monde de cet amour d'Iphianasse , cette petite affectation de paraître chercher son père , quand elle cherche l'inconnu pour savoir sHl aime ailleurs , est absolument comique. Je n'aurais pas même rapproché deux scènes, dont l'une est admirable et l'autre ridicule , s'il n'y avait quelque utilité à faire voir à quel point deux auteurs peuvent différer l'un de l'autre en se servant du même moyen , et si je n'avais voulu réfuter d'avance ceux qui , déterminés à justifier tout , ne manquent pas de faire les objections les plus futiles , lors même qu'ils prévoient la réponse.

La suite de cette scène répond au commencement, Tydée , comme on s'y attend bien , fait sa déclaration ; et dans le fond Iphîanasse aurait dû s'y attendre aussi : car de ce qu'elle l'a vu mqidet et distrait , de ce qu'elle l'a vu soupirer , il ne s'ensuit nullement qu'elle doive croire quV/ aime ailleurs. Mais c^est une chose convenue dans les romans , que la princesse se désespère toujours d'avance et se persuade qu*elle n*est pas aimée

PARALLÈLE d'kLECTRE ET D^ORESTE. 1^5

jusqu'à ce qu'on le lui ait dit très-positivement. Il est cTusage aussi et de bienséance qu'elle reçoive avec colère la déclaration qu elle désire. Iphianasse en est si bien instruite, qu'elle répond àTjdée:

J*ig;nore quel dessein vous a fait révéler Un amour que Tespoir semble avoir fcdt parler. Mais , seigneur , je ne puis recevoir sans colère Ce téméraire aveu que tous osez me faire.

Et comme Tydée a fini cet aveu téméraire en l'assurant qu'il va cacher un amant malheureux^

Qui , trop plein d*un amour qu*JpLianasse inspire ,

En dit moins qu*il ne sent, mais plus qu il n*en doit dire,

elle lui répond sur les mêmes rimes :

. Un amant comme vous, quelque feu qui Tinspire, Doit soupirer du moins sans oser me le dire.

La Bélise de Molière avait dit sur le même ton, mais plus élégamment :

Aimez moi , soupirez , Lrùlez pour mes appas ; Mais qu'il me soit permis de ne le savoir pas.

n est vraiment étrange qu'après les modèles qu'avait donnés Racine du langage qui convient à l'amour dans la tragédie , ce commerce de sou* pirs en refrain , et de fadeurs en bouts rimes , ait continué d'être le ton dominant de nos pièces

120 'COURS BE IiITTSKAV9RE.

^dans Gr^bîllon /La Grange , - Banehet ,' Cannpistron et autres ; et que , jusqu'à «Vokaire , le: seul auteur de ^Maftlius s'en soit garanti, il Éaut îque l'empire -de la '^môde • soit bien puissant , ? ^our nous avoir accoutumés si long-temps à^ee* jargon qu'un homme de bon. sens ne. peut entendre sans rire. On .doit avouer que -Yrûltaire seul , à. force de s'en moquer, et surtout en; donnant à. la tragédie un caractère plus mâle, est parrenu enfin à ^iécréditer cette mode ; c'est une des obligations ^.que nous lui, avons : maison y a substitué d'autres défauts, et l'enflure et l'extravagance ont remplacé la fadeur. Tydée , en. hjéros de roman, se |)laint à son confident Antenor 'des mépris ^llphianasse, qui pourtant ne l'a pas trop maltraité. Il s'adresse à la cruelle princesse :

Les atje mûrîtes, cruelle I^btanasse?

Il se reproche de l'aimer :

Moi , dans la cour d'Argon «ntraipé par l'amour I Rappelons ma fureur.

Il n'a pourtant montf'é encore ^e ^fiear d'aucune espèce. Mais les spectateurs n'y regardent /pas de si près ; et quand le personnage parle, de sa fureur, ils le . croient sur sa parole. Au reste, . cette fureur ne s étend pas ici plus loin que le ^vers j et à peine Tydée a-t-il dit pour s'y exciter,

Orestel Falamèdel

PARttiLÈLE ^^ÈLECnE "XT /<b'0REST£. : I r^y*

.Al^l.Cpntrefant.di'amour inutile rqméde!

Je ne connais rren de tsi -plaçant xque de-paîfler de ^ûnf daTHOur, et d'en montrer :si peu. Tydée enfin prend.tfi<m . parti : . il t se demandait ' tout à^ l'heure

',Çq quUL TQiBkaiMti^clieri dAHS ce çtim:1 séjour ; ^

îl s'écrie maintenant :

^Àh 1> fuyons , . AntenoFf :ct loiii:d*«oe /^nielle , .

...CouronS/OÙ.iooii devoir ^t rorAcl^^iaVppelle. : ^e laissons point jouir de tout mon désespoir 'Des jreux indifférens que je ne dois plus voir.

^ Comme il en est à tout ce désespoir, arrive

Égisthe, qui, pour prix de ses services, lui dffre

)1» matn dlphianasse ; mais il y- met peur condi*

'4ion la tête d'Oreste. Il y -auirait ^ ici une sikia-

>tion , si' les» 'amours ^e la princesse et tie Tydée

afvaient «té ^ pl«is suscepl/ibles ^de <|uelque intérêt.

' Ty4ée , ^«imi tl'Opeste , »téaEK)igne tomte son \ >kor-

reur du coup qu'on exige de lui ; mais en^méme

temps il apprend à Egisthe qu'on n'a plus rien

à craindre d'Oreste , qui a péri dans les flots.

iJËgistbe, tmuqporfé de^jqiQ,>^t.4teratft d'ailleurs

«{de ^^'attacher WirihéroS'/qyi^ij^ut/Itii être utile,

/4^eR$iaî(e vdws'M» 4#»0> ^ /;qu^u<'il ? n'y ait pi us

1^8 COURS DB UTTÉRATUBE.

de prétexte, au moins apparent, aux refus de l'étranger , il lui laisse du temps pour y penser^ et court chez la reine lui annoncer Theu* reuse nouvelle de la mort d'Oreste. Tjdée termine Tacte par ces deux vers :

Et moi , de toutes parts de remords combattu » Je çais sur mon amour consulter ma vertu.

Il est encore moins question du sujet dans cet acte que dans le premier : les amours de Tydée et d'Iphianasse le remplissent entièrement. Continuons : il faudra bien que la pièce commence. Kous avons vu ^ dans Sémiramis , l'intrigue ne se nouer qu'au bout de trois actes; mais ces trois actes étaient autrement composés et remplis, et, du moins , ne sortaient nullement du sujet : les fautes de Voltaire ne ressemblent pas à celles de Grébillon.

Electre a fait demander un entretien à cet étranger, ami et défenseur d'Égisthe, et qui doit devenir son gendre : il est difficile de comprendre ce que la fille d'Agamemnon peut vouloir de lui. Cependant il ouvre le troisième acte par ces mots:

Electre veut me voir....

Il ne sait même comment il osera lui avouer qu'il est fils de Palamède. Mais apparemment que l'auteur avait oublié^ à la sieconde scène ^ ce qu'il avait

PARiLLÈLE d'Electre et d'obeste. 129

dît dans la première pour amener l'entretien d'Electre et deTydée; car, dans la scène qaîls ont ensemble , il n'y a rien qui rappelle qu'elle ait demandé à le voir. Elle paraît conduite par le hasard; elle s'avance en gémissant. Tjdée voit une esclave en pleurs ; il s'approche comme touché de pitié pour elle ; il s'informe de la cause de ses malheurs ; et les regrets qu'elle fait entendre sur la mort d'Oreste la font reconnaître pour sa sœur. Elle-même ne sait pas à qui elle parle ; elle soupçonne cependant que c'est l'étranger sans nom , et parait surprise de l'intérêt qu'il lui marque : il se découvre alors, et avoue qu'il est fils de Palamède. Ici du moins Electre montre le caractère qui lui convient : les reproches qu'elle fait à Tydée sur son alliance avec un tyran, sur sa conduite si peu digne de son nom , sont raisonnables , et ne manquent ni de noblesse ni de force. Mais la réponse de Tydée nous fait retomber tout de suite dans le romanesque et le langoureux :

11 est Trai , j*ai brûlé d'une coupable flamme.

Il n*est point de devoirs plus sacrés que les miens ,

Mais l'amour connaii'il d'autres droits que les siens?

Comment assemble-t-on des idées si disparates ? Si Iqjrmême reconnaît qu'i7 n*est point de devoirs plus sacrés que les siens y comment peut-il ajouter, dans le vers suivant, que P amour ne connatt d'autres droits que les siens? Un amant XI. 9

l3o COURS DE LlTTÉIUTUaB.

forcené pourrait dire^ dans un transport de passion, qu il n y a pour lui rien de fJns sacré que ce quil aime> que ^n amour; et, quoiqu'il eut tort de le dire, il s exprimerait du moins d'une manière conséquente; U y aurait Vespèoe de lor gique qu'ont toujours les passions. Mais s'il a conunencé par dire qu'il n'y a point de devcôrs plus sacrés que ses devoirs,, il se contredit ridiculement s'il ajoute que U amour ne connaît de droits que les siens. Pourquoi Tydée débiteHb-il si mal à propos cette maxime de la cour d'Amour? C'est qu'en effet il n'y a pas un mot qui puisse vous le faire croire, c'est qu'il est amoureux pour la forme ; et alors il n'est pas étonnant que son langage soit une espèce de mensonge cônti** nuel , pire que toutes les fautes de diction.

Au reste, il promet tout à Ekctre, pourvu ^ dit41, que sa haine épargne Iphianasse; et comme elle n'en a pas naéme parlé , et que pep^ sonne ne songe à faire le moindre nul à cette Iphianasse, ils sont aisément d'accord sur ce point, Electre sort très -contente; et cette scène, qui avait eu un moment de cbaleur, finit très-froidement pour faire place à quelque chose de plus froid encore : et que pourrait^e être , sinon l'éternelle Ipbianasse, qui d'abord est un peu scanda* lisée de trouver son amant arec Electre, et «pii témoigne sa jalousie ?

J'ai troublé la douceur d'un ««cret entretien.

PARiLLLÈI^ . D^,ÉJJSCTR£ ET d'oRESTB. i3i

Il ikut assurémeut ^'elle regarde rétrai]^er comme le plus volage et le plus susceptible de tous les hommes : il n j a que deux heures qu il vicAt de lui f«ke sa dédaratiou , et déjà elle en est aux aojupçoms jalou:»:. Que serait-ce si elle 1 a* \ait entendu dire en voyant 0ectre :

■C'est une esclave en pleurs; hëlas ! quelle a de charmes t

ce que probablemeat lauteur n a mis dans la bouche de Tjdée que pour justifier l'amour dltys pour les charmes d'Electre. Mais bientôt Iphianasse a plus que des soupçons : elle venait , pleine de confiance , trouver l'époux que son père lui destine. Elle lui reproche , avec assez de raison , d'être plus occupé des douleurs d'Electre que du bonheur qu'il doit attendre. Mais il répond nettement c^un barbare devoir lui défend mi si charmant espoir. Jjà princesse, aussi éconduite qu'on peut 1 être ^ ne s'inforaie pas de ce devoir^^ elle se contente d^ dire quelle comprend la rigueur d'un devoir si barbare. S^ fierté ne veut pas descendre à des soupçons ; elle ne voit rien en lui que son cœur ne dédaigne ; et , pour lui ménager une .sortie noble et digr>B de cette fierté et de ce dédain , Tauiteiir n'a rien trouvé de mieux ique oes deux vers :

Cependant à mes j^eux, fier de cet attentat Gardez- vous pour jamais dit aoiUrtrun iogniL

|32 COURS DE UTTÉKATURE.

Il y a toujours infiniment de dignité à congédier les gens qui ne veulent pas de nous. Tydée , resté seul après son attentat , a un petit monologue de trois vers et demi , qu'il faut encore citer, pour faire voir combien le caractère de cet amour et de ce style est partout égal et soutenu.

Qu ai-je fait? Malheureux! j pourrai-je survivre? Qui! moi, l'abandonner? Non, non, il faut la suivre. Allons : qui peut encor m'arréter en ces lieux ? Courons oii mon amour...*

Il a dit dans une scène précédente:

Courons où mon devoir....

actuellement :

Courons où mon amour....

Et ce devoir, et cet amour ^ et son désespoir y et \2i fierté d'Iphianasse, et sa jalousie qui tombe si à propos sur Electre qu elle prend pour sa rivale, tout cela est de la même force. Il n'était pas permis de le dissimuler ; c'est le cas de dire avec Voltaire : « Il ne faut pas ménager les fautes por- » tées à cet excès ^ » Nous n'avons pas d'ailleurs d'autre moyen de nous justifier aux yeux des étrangers , qui nous reprochent de prendre de pareils amphigouris pour la tragédie. Il faut qu'ils

^ Commentaire sur Corneille.

PARALLÈUS d'ÉLECTRE ET D^OIŒSTE. l33

sachent que nous en jugeons tout comme eux , et que les beautés mêmes qui vont succéder à tant de platitudes ne désarment point la sévérité nécessaire au maintien du bon goût , et inséparable de Tamour des beaux-arts.

Enfin, à la dernière scène du troisième acte, arrive Palamède : il était temps. J'ai toujours remarqué qu'à la vue de ce personnage, il s'élevait un cri de joie ; et ce n'est pas seulement parce que son rôle est plein de chaleur et d'énergie, c'est parce qu'en effet la tragédie , oubliée jusquelà, entre avec lui sur la scène; que lui seul est dans le sujet, dont tous les autres personnages se sont jusqu'ici tenus bien loin ; et que la première chose qu'il fait, c'est de les y ramener. Il s'indigne de tout ce qui a ennuyé les spectateurs, et prescrit tout ce qu'ils attendent. Il vient pour venger la famille d'Agamemnon, pour délivrer Electre, pour punir Égisthe, et il ne voit autour de lui que des gens qui parlent d'amour, et de quel amour ! Il les rappelle avec force à ce qui doit les occuper, traite toutes ces amours puériles avec le même mépris quelles nous ont inspiré, et nous fait d'autant plus de plaisir , que tout ce qu'il dit , nous l'avons pensé. Cette seconde partie de la pièce est donc en effet la critique de la première ; mais elle en est aussi le dédommagement. Il y a de l'art et de l'effet dans la manière dont Palamède apprend que le défenseur d'Égisthe n'est

l34 COURS DE LITTÉRATURE.

autre que Tydée. Ses premières paroles annoticetit un caractère màle et fefme,

Tjrdce , Oreste est mort : Oresie est-il Tengé?

Je ne trouye partout ^e-des cCBtars MÊéSê^ Qat des «m» troublés, sànt foret et sMus eduvtge^^. Aiccoutiamés an joug d*un honteux esclavage.

Par ma présence en vain j*ai cru les rassembler; TTn ^ei^ier les retient, et lés fsiit tonS trembler. Mais moi seul , au-dessus d'une crâinto sî vaine. Je prétends immoler ce guerrier à ma haine.

C'est par là cpie je veux signaler mon retour : Un défenseur d^Égîsthe est indigne du jour.

Parlez : connaissez-yons ce guerrier redoutable. Pour le tjran d'Argos rempart impénétrable?

Pourquoi sous vos efforts ii'a-tril pas succomber Parlez, mon fils : qui peut tous Tayoir dérobé? Votre haute valeur, désormais ralentie, Pbur lui seul aujourd'hui s*est-e)le dëinentie? Vous rougissez , Tjdée ! . . . t

Des questions semblables , feîtes de ce ton , tiotis apprennent quelle éducation il a donnée à Tydée , et ce que nous devons en espérer ; eHes forment d*ailleurs une situation. Bientôt il apprend la vérité , les fautes et les faiblesses de son élève. On peut juger s'il est disposé à lui faire grâce ; il ne tient même aucun compte des remords qneTjrdée ^ lui fait voir.

I Grojez-vous qu'envers moi le remords vous acquitte? Perfide, il est donc vrai , je n*en puis phis douter, Ki' de vôtre in tioMAce un moment Hier flirtier • Quoi, pouf le sang d'Egisthe, «ux jeux de Palamède, Tjdée ose avouer l'amour qui le possède!

PARALLiLE d'ÉLECTRB ET DOKESTE. l35

n ne parle de rien moins que de sacrifier la fille d'Égisthe , et de verser soû sang avant celui du tjrran, Tydée s'écrie :

Gommeiicez donc ici par répandre le mien....

PJlLàMSDS.

Juste ciel! te peui41 qa*à FaSpect de ces lieux. Fumans encor d*un sang pour lui si précieux , Dans le fond de son cœur la toîx de la nature N*excite en ce moment ni trouble ni murmurel

TTBÊE.

Eh ! que m'importe à moi le sang d*Agamemnon ? Quel intérêt si saint m'attache à ce grand nom. Pour lui sacrifier les transports de mon âme , Et le prix glorieux qu*on propose à ma flanune' Et pourquoi votre fils lui doit-il immoler...?

Si je disais un mot, je tous ferais trembler. Vous n*étes point mon fils , ni digne encor ^e Tétre ; Par d'autres sentimens vous le feriez connaître Mon fils infortuné, soumis, respectueux.

N'offrait à mon amour qu'un héros vertueux, 11 n'aurait point brâlé pour le sung de Thyeste: Un si coupable amour n'est digne que d'Oreste. Mon fils de son devoir eût été plus jaloux.

Trnxi.

Et quel est dose. Seigneur, cet Oreste?

C'est vous.

Il l'instruit alors de tout ce qu'il a £iit pour lui. Pour le mieux dérober aux ennemis qui le pour*

l36 COURS DE LITTÉRATURE.

suivaient, il l'a élevé sous le nom de son fils, de Tydée, à la cour deTyrrhène, roi de Samos, et a fait prendre au véritable Tydée le nom d'Oreste, malgré tous les périls où ce nom pouvait l'exposer. On conçoit tous les droits qu un pareil sacrifice doit lui donner sur la reconnaissance d'Oreste, et cette partie de la fable est bien entendue. Le voyage quePalamède a entrepris pour les intérêts d'Oreste a été la cause de la mort de son fils , et autorise ce mouvement pathétique :

«Tai perdu pour vous seul celte unique espérance.

Il est mort : j*en attends la même récompense.

Sacrifiez ma yie au tjrran odieux

A qui vous immolez des noms plus précieux.

Qu*à votre lâche amour tout autre intérêt cède ;

Il ne TOUS reste plus qu*à livrer Palaméde.

II vivait pour vous seul , il serait mort pour vous ;

G*en est assez , cruel , pour exciter vos coups.

Oreste est entraîné et persuadé.

Je m'abandonne à vous : parlez que faut-il faire ?

PALAMEDE.

Arracher votre sœur à mille indignités Apaiser d*un grand roi les mânes irrites.

Les venger des fureurs d*une barbare mère, P^enir sur son tombeau Jurer à votre père jy immoler son bourreau , d'expier aujourd'hui Tout ce que votre bras osa tenter pour lui.

Oreste le promet, et le troisième acte finit. Certainement cette scène est théâtrale, consi«>

PARALLÈLE d'ÉLECTRE ET d'oRESTE. iZ']

dérée en elle-même; mais, dans l'ensemble et le sujet, elle a de grands défauts, et ils tiennent tous à la malheureuse ressource de ce roman si compliqué, sans lequel l'auteur, de son aveu, n'a pas cru pouvoir remplir la carrière de cinq actes. Combien il en résulte d'effets , tous plus ou moins contraires à l'esprit du sujet et à celui de la tragédie! Voilà donc Oreste, qui, pendant trois actes, s'est ignoré lui-même, et n'a songé qu'à son Iphianasse! Mais, s'il a été si peu occupé de sa famille et de la vengeance d'Agamemnon , comment le spectateur aurait-il pu l'être? Actuellement que Palamède a parlé , et qu'Oreste se connaît, tout est changé; il n'est plus question de son amour ni de sa princesse; il n'en sera pas dit un mot jusqu'à la fin. Lui-même a bien pris son parti de renoncer à

Cet amour odieux.

Trop digne du courroux des hommes et des dieux.

n s'écrie:

Qui ? moi 1 j*ai pu brûler pour le sang de Thjeste I

D'abord , quoi de plus monstrueux dans un drame quelconque , que de métamorphoser ainsi tout à coup un personnage tout entier , de lui donner une autre âme, d'autres passions, d'autres intérêts? Certes, ce n'est pas dans ce sens que Despréaux a dit:

Notre esprit n*est jamais plus virement frappé

38 COURS DE LITlfÉRATtJRfi-

Que lorsqu*en un sujet d'intrigue euTeloppé, D'un secret tout à coup la yérité connue Change tout, donne à tout une face imprérue.

C'est ce qui arrive dans Zaïre quand ou sait qu elle est fille de Lusignau* Que deviendra son amour pour Orosmane ? Voilà ce que le spectateur se dit; et les combats et les incidens qui naissent de ce secret découvert font précisément le sujet de la pièce et Tattente du spectateur. C'est ce qui pourrait arriver ici , dans le cas où les amours dlphianasse et d'Oreste seraient de nature à eatrer en balance avec les devoirs du sang. Mais, aa contraire, le poëte nous fournit lui-même la preuve la plus complète que cet amour n a rien de tragique ; car il n a pas imaginé qu'il lui fût possible de donner à Oreste la plus légère apparence d'incertitude et de combat : dès que Palamède a parlé, tout est oublié, et Iphianasse est mise de côté. L'auteur pouvait-il se condamner lui-même plus formellement? Cette faute est inexcusable ; c'est l'entier oubli de la théorie dramatique la plus commune, la plus universellement suivie.

Cette subite transformation d'Oreste a d'autres inconvéniens : ce n'est pas sans peine qu'on lui entend dire ,

Et que m'importe à moi le sang d*Âgamemiioii?

PARALLÈLE D ELECTRE ET b'oRESTE. I^

et s'écrier ensuite, dès quoa lui a dit quil est Oreste:

Courons, pour apaiser son ombre et mes remords, Daas lt-8ffns^ d*uii bàrbàrt éttmdhe mes transports.

Nous connaissons sans doute les droits du sang ; mais rhonune passe-t-U adnsi en un moment d'une passion à une autre ? et devient-il en si peu de temps tout autre (pi'il n était? et la nature agitelle aussi puissamment par une révélation inopinée que par la force continue de l'éducation et de l'habitude? Quel est l'effet nécessaire du passage si rapide de cette indifférence pour le sang d' Agamemnon à cet emportement de zèle et de fureur? Qu'est-ce que le spectateur en peut penser ? Que ram.our d'Oreste était donc un sentiment bien léger, puisqu'il y renonce si vite, et que les sentimens nouveaux qu'il montre pour sa famille ne sont pas beaucoup plus profonds : que tout est ici affaire de convenance, et qu'au fond il n'a pas plus de désir de tuer Égisthe qu'il n'en avait d'épouser sa fille. Aussi qu'arrive-t-il? Que sa vengeance n'intéresse pas plus que son amour , et que dans cette pièce Palamède seul est tout.

Ces réflexions nous conduisent à une conséquence utile et importante ; c'est qu'on ne saurait violer les premiers principes de l'art sans mentir à la nature, qui en est le fondement. Qu'est-ce que Tun demandait ici pour être d'accord avec

lijo COURS DE LITTÉRATI31Œ.

l'autre? Que la vengeance d'un père et la délivrance d'une sœur , qui devaient être les objets de notre intérêt , fussent aussi les seules pensées qui occupassent Oreste; qu'il n'eût dans l'àme que ces sentîmens qui devaient remplir la nôtre; que ses regrets , ses desseins , ses espérances , ses craintes , fussent la matière des premiers actes , afin que , dans les derniers, ses périls, ses combats, ses succès, fussent le mobile d'un grand intérêt; que dans les premiers tout fut préparé, annoncé, motivé , afin que dans les derniers le cœur n'eût qu'à suivre la route qu'on lui aurait ouverte. On voit que, dans tous ces points capitaux, la nature et l'art , la connaissance du cœur humain et la théorie du théâtre, l'observation des règles et le plaisir du spectateur, ne sont qu'une seide et même chose.

Mais, dira-t-on, à quoi sert toute cette science des règles, puisque sans elle Crébillon a réussi? On eût pu se passer, dans le siècle dernier, de répondi'e à ce sophisme , supposé que quelqu'un s*en fût avisé. Mais dans le nôtre , où l'on a trouvé plus court de détruire tous les principes que d'en suivre aucun, il est bon de faire sentir la futilité de cette objection dont il n'y a que trop de gens empressés à tirer les plus absurdes conséquences.

D'abord, s'il a réussi, ce n*est pas parce qu'il s'est écarté totalement de son sujet dans les pre-

PARALLÈLE d'ÉLECTRE ET d'orESTE. i4i

xniers actes, c'est parce quil y est rentré dans les suivans; ce n'est pas parce qu'il a eu le tort de rendre à peu près nul un rôle qui devait être le principal dans la pièce, celui d'Oreste, c'est parce qu'il a eu l'art d'y substituer au moins celui de Palamède, qui , étant plein de zèle pour la famille des Atrides, et d'horreur pour Egisthe, donne une àme à la pièce, et lui rend, dès qu'il a paru, la couleur qui lui est propre. Ensuite , s'il a réussi , c'est que le sujet en lui-même est intéressant et tragique , et que les beautés qu'il fournit dans les derniers actes , la reconnaissance d'Oreste et de sa sœur, la mort de Clytemnestre, les remords et les fureurs d'Oreste , réchauffent le spectateur que les premiers actes avaient glacé. Et qui ne sait tout ce que peut le choix du sujet? Combien de fautes dans Inès ! et cependant le sujet en est si heureux , qu'elle est restée.

Enfin , il y a bien des sortes de succès. Quel a été celui à! Electre ? Quel est son rang au théâtre et dans l'opinion, surtout depuis qu'il ne s'agit plus d'opposer Crébillon à Voltaire? Est-il un connaisseur qui compte aujourd'hui parmi nos bonnes pièces une tragédie dont les premiers actes sont ennuyeux pour tout le monde, et ridicules pour quiconque a un peu de goût ; une tragédie écrite et composée de manière qu'à deux ou trois scènes près, on ûe saurait en soutenir la lecture ? Voltaire , dans la sienne , a suivi les vrais

1^2 COURS DE hlTtÈfiATVSB.

^principes; le temps et les coauaisseurs oat éié pour lui y «t à la^iongue ils entraînent tous les sufibages. JJeSet du tMàtre a confiroié par degrés une jetstioe d'ahwd refusée; et ^ dans les dermèiies ropri^eiubations à'OrestCy toutes les b^oités e$x ont été vîv«^ ment senties, et 1 wpressdon enaétéki^ucoupplus grande que n'est depuîs longrUMps^ cette âuEleotre. Ackevcas Fesamen de la pièce de Crébilkm. Palamède a défendu à Oreste de se /découvrir à sa so^r, dont on a lieu de craindre les trani^rts indiscrets ; maïs die a vu des c^aodes reUgieuses sur le tombeau d'Agamemnon, et cette ¥ue a fait renaître ses espérances. Ce moyen e^ ûadiqué par Sophocle y et Grébillon et Voltaire en ont tiré tcms deux un grand parti. Electre commence le ipsatrième acte par un monologue qui , dans qudrques endroits , a encore le défaut de ressembler à un récit que Ton fait au spectateur, mais qui en général est beau.

Ma douleur meniratnaU au tombeau de mou père. Pleurer ^ auprès de lui mes malheurs et mon frère. Qu*ai-je vu l Quel spectacle à mes yeux 8*est offert I Son tombeau , de présens et de larmes couvert ; Un fer, signe certain qu*une main se prépare A venger un grand roi des fureurs d*un baii>are. Quelle main s'arme encor contre «es eunenaB?

Qui jure ainsi leur mort, si ce o*est p;is ^^ iils? Ah 1 je le reconnais à sa noble colère; Et c'est ainsi du moins qu'aurait juré mon frère.

^ M' mtraùuuU pleurer iBLebt pas français.

PARAIXBLE Jk'iïXCTBX BT D^ORESTE. IJ^^

Ce dernier vers «st d'une grande beauté. Oreste paraît encore sous le nom de Tjrdée-y il annonce avec joie à Electre l'arrivée de Palamède , que l'on avait cru mort : elle demande si Oreste est avec lui.

Vous le savez : Oreste a vu les somLres bords , Et l'on ne reTient point de Fempire des morts.

B11BGTK1E.

Et n'avez- vous pas cru , sei^eur, qu'avec Oreste Palamède avait tu cet empire funeste ?

U revoit cepeadant la clarté ipii nous luit.

Mon frère est-il le seul que le destûi pourcvil?- Vous-même , sans espoir de revoir ce rivage , •^e trouvàtes-vous pas un port dans le naufrage? Oreste, ccaoune vous, peut en éire ëcliappë : Il n est point mort , seigneur ; vous vous êtes trom{)ë. J*ai vu dans ce palais une marque assurée Que ces lieux ont revu le petit-fils d'Atrée, Le tombeau de mon père encor mouillé de pleurs : .Qui les aurait vecaés? qui Teàt couvert de fleurs? ^ui Teût oroé d'un fer? quel autre que mon frère L'eût osé consacrer aux mânes de mon père 1 ? Mais quoi ! vous vous troublez 1 Mon frère est donc ici r Hélas l qui mieux ^ue vous en doit être éclairci? Ne me le cacbez point ; Oreste vit encore.

Pourquoi me fuir? Pourquoi vouloir que je l'ignore? J'aime Oreste , seigneur : un malheureux amour l^I'a pu de mon esprit ie bannir un seul jour. Bien n'égale l'ardeur qui pour lui m intéresse: Si vous saviez pour /u< jusqu'où va jna tendresse. Votre cœur frémirait de l'état où je suis,

^ Ces quatre vers i*essemblent tix>p à ceax du inono-^ logue pi'écédeBt.

l44 GOUBS DB LITTERATUBE.

Et Touft termineriez mon trouble et mes ennuis. Hélas I depuis vingt ans que j*ai perdu mon père, N*ai-je donc pas assez éprouvé de misère ?

Esclave dans des lieux où le plus grand des rois A Tunivers entier semblait donner des lois, Qu*a fait aux dieux cruels sa malheureuse fille? Quel crime contre Electre arme ainsi sa famille ? Une mère en fureur la hait et la poursuit ; Ou son frère n'est plus , ou le cruel la fuit • Ah 1 donnez-moi la mort, ou me rendez Oreste; Rendez-moi par pitié le seul bien qui me reste.

Les sentimens de la nature ont sur nous des droits si certains , qu'en ce moment Electre nous attendrit en nous parlant de son frère, quoique depuis le commencement de la pièce elle ait été trop peu occupée de lui. Remarquez ces paroles :

J'aime Oreste, seigneur : un malheureux amour N*a pu de mon esprit le bannir un seul jour.

Si elle ne nous avait pas entretenu de ce malheureux amour beaucoup plus que de son frère , elle ne serait pas obligée de nous dire : J^aime Oreste. Electre, dans Voltaire, ne le dit jamais; mais toutes ses paroles nous le répètent sans cesse. Une âme sensible est blessée de ce froid hémistiche , comme une oreille juste l'est d'un ton faux. Voyez si Mérope s'avise de dire; J^aime Êgisthe. Faut-il qu'une sœur, dans la situation d'Electre , ait besoin de nous assurer que t amour na pu bannir son frère de son esprit? Mais si ces deux vers sont faux dans le sujet , ils sont vrais dans le plan ; ils

PARALLÈLE d'ÉLECTRE ET d'oRESTE. 1 45

tiennent à ce qui précède , et ils en montrent encore le vice, même dans une situation qui le répare; ils se perdent enfin dans l'intérêttde cette scène d'autant plus touchante, quelle est assez bien graduée.

ORE8TE

£h bien l il "vit encore , il est même en ces lieux. Gardez-vous cependant...

ELECTRE

Qu'il paraisse à mes jeux.

Oreste , se peut-il cpi*EIectre te revoie ?

Montrez-le-moi , dussé-je en expirer de joie. Mais, hélas 1 n est-ce point lui-même que je voir C*est Oreste , c*est lui , c*est mon frère et mon roi : Aux transports qu*en mon cœur son aspect a fait naître , £hl comment si long-temps l'ai-je pu méconnaître? Je vous revois enfin , cher objet de mes vœux ! Momens tant souhaités I ô jour trois fois heureux! Vous vous attendrissez , je vois couler vos larmes : Ahl seigneur, que ces pleurs pour Electre ont de charmes ! Que ces traits, ces regards pour elle ont de douceur! C'est donc vous que j*embrasse , à mon frère !

ORESTE

Ah 1 ma sœur !

Mon amitié trahit un important mystère ; Mais, hélas! que ne peut Electre sur son frère

Ce style n'a pas, à beaucoup près, Félégance que Racine et Voltaire savent joindre au pathétique; mais il a de la vérité, des mouvemens; la situation est sentie. Il y a des vers heureux; et cette reconnaissance est d'un effet théâtral. Pala- XX 10

mëdb stiment, ^ trouve le frère et la Mmr dans leB Ims l'ttfi de Fautre : il pourrait bien faire queli{ûe«prodie à Otieste de aoû âudîaerétioii ; mais il tte awge q«'à soû entreprise , 'et: wetsA grâces au ciel qui les a rejoints. Il y a ici un moroeau fort éloquent, que je rapprocherai bientôt d'un morceau de Voltaire 9 dont le fond est absolument semblable , afin que Ton puisse menx les comparer. Palamède projette d'attaquer Egistbe au milieu de la cérémonie du mariage d'Electre avec Itys : il compte y trouver iiioins d'obstacles et de danger que dïrns le palais, où le tyran est ^etitouré d'une garde nombreuse; et ne sachant rien de l'amour d'Electre pour Itys , il lui propose de flatter les espéranfces de ce prince, afin de l'entraîner aux autels où il doit périr avec son père.

»LSCTR«.

L^entrâjiner aux autels 1 Ahl projet qui m*accal>le! Itys j périrait ; Ttjs n*est point coupaSbIè.

pâlàmede.

Il ne Test pcnnt, sprandè êiwxHV^^iktegébntil'Sûri, 11 Test pitts ^*n ne faiitpoiifitiét4t«r làarait. Juste ciel! est-ce ainsi cpie vous vengez un père? X*iin tremUie peur la 'Sceur I et Yémtre (fm»*\é Itère.

YoiQlà encore la crîticpe de h pièce, et il senible qae les faiblesses d'Oreste et d'Electre soient faites pour relever et agrandir encore le r^e de

VAJua^àxjÊ d'blegtre et d'oreste. 147 iE^mède : il e^ évident que le poSte lui a tout sacrifié.

VanDoar triomphe ici! Quoi ! dans ces lieux cniels Tera4^ donc toujours dlllustres criminels I me< doBC Ms de» coors livrés à la vengeance Qu'il dek «nr«evl'm«aBat signaler sa poissMice? Rompez Findigne joug qui tous tient endbaioés. Eh ! Tamour est-il fait pour les infortunés?

Ha !aft les mallieurs de toute rotre race :

Jugez si c*est à iroasdVaser lui laii«.-grAoe.

Electre ne dé&nd {ms mieux son amant qu'Oreste n'a défendu sa maîtresse ; elle s'empresse d'apai* ser Palamède :

Percez le cœnrd'Itjs, mais respectez le mien.

Nouvelle preuve que Tamour d'Ëkctre Ji«st mi plus intéressant ni plus tragique que celui d'Oreste pour Iphianasse , et que le spectateur n'y tieist pas j^us qu'il» a'y tiennent eux-»£mes. Sans cdb 9 supportaraitHMi qu'uae fenmie qui aime se rendit ainsi au premier mot , et dit eBe^méme : Percez h cœur de m&n^anant? Nous n'en scnafloes pourtant pas <^ittes; nous <reverrons «eneoee Itys «t Ipliîftnafise au cûaquième acte, et^ s'il est possîlale, ^ua dé|daoés qulauparavaiit.

Ce dernier «cte &'i»uvre cncone par im monologue d'Ëledare,; c'«9t le troisième t et jamais poëte tragique &'a plus abusé du OMnologue. JXon-^eu-

lemoait cette m«Itiplicité est blâmable en «cile-

i^S COURS DE LITTÉRATURE.

même, mais il s^j joint une espèce d'uniforihité dans la marche de la pièce ; ce qui est un défaut encore plus grand. Le premier, le quatrième et le cinquième acte commencent également par un monologue d'Electre. Il n'y a point d'exemples d'une semblable monotonie dans aucun de nos grands poètes.

Toute la substance de ce dernier monologue est dans ce vers qui le termine :

Airje assez de vertu pour perdre mon amant?

Cet amant arrive aussitôt ; il vient chercher Electre pour la mener aux autels : quelle situation terrible, si elle se trouvait dans un sujet qui la comportât, et dans un ouvrage où l'amour eût joué un rôle vraiment tragique ! Electre ne peut se résoudre à suivre Itys aux autels, où elle sait que la mort l'attend; et il prend pour le refus le plus cruel ce qui n'est en effet que la plus forte preuve d'amour. Supposez deux amans qui aient jusque-là intéressé le spectateur, et la scène sera déchirante; mais les situations dépendent de la place où elles sont , de ce qui les a précédées , et de la manière dont elles sont exécutées. Personne n'ignore que cette scène fait toujours rire à la représentation : et comment ne rirait-on pas des lamentations amoureuses d'Itys pendant qu'on égorge son père , de la singulière naïveté d'Elec-

PARALIELE D ELECTRE ET D ORESTE. l/^g

tre , qui répond à toutes les plaintes d'Itys par ce vers,

Ah! plus tu m'attendris, moins notre hjmen s'ayance...

enfin de la sortie burlesque du prince lorsque Iphianasse vient lui dire :

Que faites-YOus, mon frère, aux pieds d*une perfide? On assassine Ég^sthe...

Il est en efiet aux genoux d'Electre. Mais il faut bien les quitter, et il sort en s*écriant :

On assassine Égisthe I Âh I cruelle princesse l

La scène qui suit , entre Electre et Ipbianasse, n'est pas moins intolérable dans un pareil moment. Ce que le spectateur, occupé de ce qui se passe derrière le théâtre, peut alors faire de mieux, c'est de ne pas les écouter; et c'est ce qu'on fait ordinairement. Je ne crois pas qu'il y ait rien de plus mauvais que toute cette première moitié du cinquième acte. Mais la seconde a des beautés, parce qu'elle ramène encore le sujet. Oreste reparaît: il est victorieux; Egistbe est mort. Palamède a précipité l'attaque, parce qu'il a su que le tyran avait des soupçons : Itys a voulu défendre son père, mais Oreste l'a désarmé. Iphianasse est tout étonnée de voir Oreste dans l'inconnu qu'elle aimait, et ce qu'il lui dit est un peu dur à entendre.

Oui , madame ,

-^iSo GOTJAS BE UTTiKATCn.

C'est Inl» c*eat ce gaerrîcr ^pe Imjduà vû»^ Voulut en vain soustraire au devoir de ce nom^ Et ^i vient de venger le sang d'Agamemnon.

Quel ^pie soii le eourraux que ce aoai Toa& inspira , Mon devoir parle assez , je nai rien à vous dire .* Votee père ea ces Kcox m*avaift ravi leaûc».

iLe compliment est sec.

IPHIâNâSSE.

Oui, mais je. n'eus poÎBt part à la perte du tlea*

Et là-dessus éDe s'en va : sa sortie est digne de son rôle. Ainsi finit un des p}us déplorables épisodes qu on ait jamais mis au théâtre.

Oreste éprouve un trouble involontaire au milieu de sa victoire; il voit la tristesse sur le front cle Palamèdcy qui veut larrachar d!iui ^palais rempli de meurtres et de carnage.

o<a£sr3«

Poarfnoi nous éloigâoer? Palamède, partez s Craint-on quelque traiis|KNrt de la part dt la reine

Non, votifi n'avez plus, riest à craindre de ia. liaîiie. De son triste destin laissez le som aux dieux : Mais, pour qiiel<pies momens, aI>an4onnez ces lieux; Venez.

ORE9VB.

Nmi y non ; ce soia caeàe trop de ns^stère . Je veux en. être instruit. Parlez : que iait nu vêMS^

PâLâMÈDX.

^£h Lien! un eoup«i2reiix....

PARALLÈLE DELECTUE £T I>.QaBSTE. iSl

O&E-SVB.

Ail, dieux! qveHiAnaaia A doBc ji^Kcpie sur elfe osé pointer la siain? Qu'a donc fait Antejior,. chargé de la défeiulce? Et comment,. et par ^i s'est-il laissé surprendre? Ah! j'atteste les dieux que mon juste courroux....

pâlamèdji.

Ne faites point, seigneur, de serment contre tous.

ORESTS.

Qui ? moi ! j'aurais commis une action si noirel Oreste parricide! Ah! pourriez-vous le croire? De mille coups plutôt j'aurais percé mon«8tki. Juste cial ! Et qui peut imputer à ma maii|«.»

PÀ-LAlf KllX.

J'ai vu, seigneur, j'ai vu : ce n'est point l'imposture

Qui TOUS charge d'un coup dont frémit la nature.

De Yos soins généreux plus irritée eneor ,

Gljrtemnestre a trompé le fidèle Afttenor,

Et, remplissant ces lieux et de cfiset de tarme?.

S'est jetée à travers le péril et les armes.

Au moment qu'à vos pieds son parricide époux

Était prêt d'éprouTcr un trop juste courroux.

Votre main redoutable allait trancher sa TÎe

Dans ce fatal instant, la reine l'a saisie :

Vous , sans considérer qui pouvait retenir

Une main que les dieux armaient pour la punir.

Vous avez d'un seul C0up, qu'ils conduisaient peut-être.

Fait couler tout le sang dont ils vous firent naître.

On ne peut ménager ni présenter un événement atroce d'une manière plus conforme à toutes les convenances théâtrales.; et cet hémistiche., quuils conduisaient peut^tre^y est admirable. O» amène

iSa GOUBS DE UTTiRATUBE.

Gljtemnestre expirante ; et quoicpie sa situation soit la même que celle de Sémiramis , l'effet en est tout différent. Conmie elle n*a montré jusquelà ni aucun remords ni aucune tendresse pour ses enfans, elle soutient son caractère; elle ne vient que pour accabler Oreste de ses imprécations et de l'horreur du forfait qu'il a commis , et cet effet a aussi son mérite et sa beauté. Si la mort de Sémiramis inspire plus de pitié , celle de Clytemnestre produit plus de terreur. On est surpris, il faut l'avouer 9 qu'une pièce où Ton a si souvent oublié l'esprit de la tragédie , en offire , en finissant , les teintes les plus sombres.

CLTTBMHSfTRB.

Je meurs de la main de mon fils.

Dieux justes, mes forfaits sont-ils assez punis? Je ne te revois donc , digne fils des Atrides , Que pour trouver la mort dans tes mains parricides ! Jouis de tes fureurs, vois couler tout ce sang Dont le ciel irrité t*a formé dans mon flanc. Monstre ^e bien plutôt forma (juelque furie , Fuisse un destin pareil pajer ta barbarie !

Frappe encor, je respire, et j*ai trop à souffrir De voir ^i je fis naître, et qui me fait mourir. Achère, épargne-moi le tourment qui m*accab]e.

ORESTE

Ma mère I...

GLTTBMRESTaS.

Quoi 1 ce nom qui te rend ai coupable.

Tu rotes prononcer! N*afiecte rien , cruel ; La douleur que tu feins te rend plus criminel.

PARALLÈLE D^fiLECTRE ET D*ORESTE. l53

Triomphe» Agamemnon; jouis de ta vengeauce :

Ton fils ne dément point son nom ni sa naissance. Pour Ten voir digne au gré de mes yœux et des tiens Je lui laisse un forfait qui passe tous les miens.

Cette scène terrible a encore l'avantage de préparer les fureurs d'Oreste, morceau de la plus grande force, quoicjue mêlé de quelques vers faibles, mais qui sont rachetés par des traits sublimes, tels que celui-ci, lorsque Oreste croit voir le fan* tome d'Égistbe.

Que Yois-je? Dans ses mains la télé de ma mère!

On reconnaît le génie de Crébillon à ces lueurs funèbres qu'il faisait briller dans la nuit tragique; on sent que l'horreur était son élément. Quel dommage qu'avec un talent si mâle et si vigoureux il ait eu si peu de goût ! Je rechercherai ailleurs les causes de cette prodigieuse inégalité ; il faut voir maintenant de quelles raisons il s'appuie dans préface pour justifier son Electre.

« Le sujet d^ Electre est si simple par lui-même, » que je ne crois pas qu'on puisse le traiter avec » quelque espérance de succès en le dénuant d'é- » pisodes. » Voltaire a fait voir le contraire. Mais supposons pour un moment que les épisodes fussent nécessaires, il fallait du moins choisir des épisodes convenables. Racine en a mis dans Phèdre et dans IphigérUe , et les a parfaitement liés à l'action principale et au dénoûment. Ceux

l54 CO^RB DB ZlTtiÊlik'POWÊk

d'Electre réunissent tous lès défiints possibles D'abord ^ Famour de cette princesse «ffîublit nécessairement et son oaiaelàfeijfA: «.iRiyel. Pbis on est malheureux (dit Crébillon ea.parlant de cet amour )^ plus ou a te cœur ài$£ a attendrir.

Qulmporte ici cette maxime générale? De ce qu'Electre peut être amoureuse ^'ènsuiyra^41 c[ae cet amour soit dans les eonvenanoes théâtrales , relatives à sa situation? De quoi yonle^vous m-occuper ? Est-ce de son amour pour Itys , ou de la vengeance de son père? H faut cboisîr > cas û elle est fortement attachée à cet amour, la vengeance la touchera peu, et moi aussi; et si cette dernière passion piédomiue, son amour aura foxt pei» de pouvoir sur elle et sur mot : ainsi l'un de cesdeux intérêts ne-peut que nuire à Fautre. Il restait un troisième parti, celui d^établir un violent con^ bat entre les deux passions, qui fut, comme dans le Cid et dans quelques autres pièces, le fond du sujet. Maïs l'avez^vous feit? pouvie^<¥Oua le faire? Vous ne Tavez pas ménae cru possible , puisque Electre renonce à son amour dè$ le premier moment où on l'exige ; et vous^nsême avouez qu'il ne produit pas assez d'épmenwns. C'est n'avouer la vérité qu'à moitié : dm» le fidt il n'tn prodùt aucun; Electre ne le déclare pas même à It/s, et la pièce finit sans qu'on sache ce ^le devient ee prince , ni ce que deviendra son amour et celui d'Électr& C'est violer la règle la plus commune

PARALLÈZj; nSLECTRE ET d'oBESTE. i55

€t la plus naturdle, qui yeut que l-on nous mette au fait du dénoâxnenl, quel c|uil soit, où aboutissent toutes les diverses passions des persoi^nages.

^ CréLillon ne dit rien dlphianasse; etsans doute il était difficile de trouver mâmeusi prétexte: pour excuser ce ridicule épisodccNous avons vu comme elle quitte la scène , quaaad Oreste ^ qui voulait 1 épouser , lui dit frcddement qu'i2 na rien à iui dire. Il faut croire qu elle n'a rien de mieux à faire que d'aller retrouver son. frère Itjs. Voilà un prince et une princesse qui ont joué un beau rôle ! Que font-ils tous deux dans la pièce? On peut actuellement l'artiader d'après l'évidence: tous deux ne sont rien qu'un pur remplissage ; ils tiennent dans les premiers actes la place que. le sujet aurait dû tenir, et gâtent encore les der^ niers. Qu'y a-t-îl de pis? Quelle, preuve plus sensible de faiblesse et d'impuissance dans l'auteur?

a J'aime encore mieux avoir chargé mou sujet » d'épisodes que de déclamations, » Ceci pouvait regarder Longepierre, dont \ Electre sans épisode n'est en effet qu'ime déclamation assez froide i mais n'y a-t-il que les déclamations qui puissent remplacer les épisodes? Comment Yoltfiôre.a^fc-il évité tous les deux ? par deux grands moyens , qui sont ceux du grand talent ^ l'art de k conduite et des développemens , et l'éloquence du style. « Notre théâtre soutient malaisément cetta

l56 COL'RS DE LITTÉRATURE.

» simplicité si chérie des anciens. » Oui ; mais aussi , ce qui n'est pas aisé est précisément ce qui est glorieux ; et c'est pour cela qa^ithalie et Mérope sont des chefs-d'œuvre, et quOreste même est une bonne pièce.

Ce roman que CrébiUon a mêlé au sujet d'jE'lectre est tellement vicieux , que le rôle même de Palamède , qui en est la seule partie louable , et qui a fait au théâtre le succès de la pièce , est encore très-répréhensible aux yeux de la raison. Était-ce donc un étranger qui , dans la tragédie d^ Electre j devait être le ■ personnage principal? Convenait-il que le fils et la fille d'Agamemnon ne fussent que des enfans devant Palamède , et qu'il fît , pour venger leur père , ce qu'ils devaient faire eux-mêmes? On n'aurait sûrement pas toléré une telle inconséquence sur le théâtre d'Athènes , et la fortune qu elle a faite sur celui de Paris ne l'excuse pas auprès des hommes éclairé • Mais il n'en est pas moins certain que ce rôle , rassemblant en lui seul toute l'énergie du sujet , qui devait être dans Electre et dans Oreste , est ce qui a le plus contribué à soutenir la pièce ; et la verve tragique dont il est rempli , la reconnaissance du quatrième acte, la fin du cinquième , font honneur au talent du poëte , et ont obtenu grâce pour les nombreux défauts de son drame.

Quant au style, si l'on excepte quelques mor-

PARALLÈLE d'ÉLECTRE ET d'oRESTE. iS-J

ceaux , tels que ceux que j'ai cités du rôle de Palamède et de celui d'Electre , et qui pourtant ne sont pas exempts de fautes , il ne peut en aucune manière entrer en comparaison avec celui diO reste. Comme les pièces de Crébillon sont peu lues, et qu'on sait par cœur celles de Voltaire, c'est déjà une preuve suffisante, et même la meil^ leure de toutes , que l'un écrit infiniment mieux que l'autre ; mais aussi c'est une raison pour qu'on ignore communément à quel point le style de Crébillon est vicieux sous tous les rapports : il fourmille de fautes de langue et de fautes de sens. Je me bornerai à un seul morceau, qui n'est pas à beaucoup près ce qu'il y a de plus mauvais; c'est le premier monologue d'Electre :

Témoin du crime affreux que poursuit ma yengeance , O nuit, dont tant de fois j ai troublé le silence. Insensible témoin de mes vives douleurs !

Electre ne yient plus le confier des pleurs.

Son cœur , las de nourrir un dé8esi>oir timide , S'abandonne sans crainte au transport qui le guide. Favorisez, grands dieux, un si Juste courroux f Electre vous implore et s* abandonne à vous.

Crébillon , dans sa préface , parle de déclamations, et ce début en est une. On peut, dans une situation violente , telle que celle d'Orosmane quand il attend Zaïre , apostropher la Nuit , toutes les choses inanimées, mais en peu de mots, et

l58 €DUKS 1^ UnÉRATDBE.

comme par un mouvement myolontaire -. on sait que rimagÛMtioin égaiëe se prend à tout.

O nuit, nuit effinojable!

Peux-tu prêter tob Toik à de pareils fra'faiU ! Zaïre! rinfidélè!... après tant Ae Ineufaits!

On reconnaît , au désordre des idées , le délire de la passion. Mais ce n est que d&ns les monolègues d opéra, tds que lés mxsiciens les demandai^it autrefiiMs^ que Ton -peut adresser à la Nuit de longues apostrophes et des confidences tranquilles ; c est là qu'on peut appeler un insensible témoin de ses douleurs y lui dire qu'on a Utnt de fois troublé son silence , qu'on ne vient plus lai confier des fleurs. Tout cela pourrait passer avec l'aide du chant ; mais dans une tragédie l'on veut plus de vérité ; et le spectateur , pour peu qu'il ait de bon.seas, s^aperooit d'abord que ce n'est pas Electre qui parie , et que c'est le poète qui arrange en vers des figures de rhétorique. Le hon sens nous dît q«'îl importe fert peu à la situation d'Eleotre qu^dle ait trotSté le silence de la Nuit y que la Kuit soit insensible; et que ce n'est pas à la Nuit qu'elle doit confier ou ne pas confier des pleurs.

Mes i^ii^es doÊêkurSj le inmspart ipU le guide ^ un si juste courrotuc , ne sont pas des fautes ; mais c'est accumuler trop près les uns des autres des hémistiches mUle fins rdiattus.

PARAxajtes «dÉuacTUi kt 4>V>reste. ^5^

Pour punir les foi€alto*dk«eff4De.'6Hfttte^ J'ai eempiàlamp iMij^omps ««r k rctonr-d'Oreste. C'est AiraRr' 4«r |n^to ci des imma .««pevfliit s Mon frère ■Éilhi m wir (i>mticl»<tt» <iie vit pkis.

C'est paffl«t ]iien.fieoiifteiii€!nt de Tobj^t le phis intéressant pourèlfc, fft prendre bien rite son parti sur la plus chère àe ses espérances. Nous verrons dans Voltaire ^|[ue la fSeule idiée de la mort d'Oreste jette sa sœur dam le plus violent désespoir.

Elle a d'abord apostrophé la Nuit , puis les dieux y actuellement les mânes : ces apostrophes redôu* blées sentent pins le i4ié«aBirM]ue )e|K)ëte dramalk[ue.

Thâte". ci cnt^'oh/êt^^mm douleur pftafonde^

Ces ëpithèteô , ïm^e et cruel ^ qui disent la même chose, ma douleur profonde^ après mes sn^es douleurs y forment un amas de dievïlles.

Mon père «VU est vrai ffoe 9ur les amobres bords Les malheurs des vivans puissent toucber les morts. Ail ! oombien Aoft frétmT ton omlbre inforttriiée Des «navx oà IttiamiUe estcnicorrdestinér!

Konitsition faible de ce beau vers de Phèdre :

Ail l combien frémira son ombre épouyantée.

(Act. IV, «;. iB.)

C* était peu que les tiens, altérés de Ion sang, Eussent osé porter rie couteau dans ton Atnc;

i6o couas DB Littérature.

Qu*à la face des dieux le meurtre de mon père Fut, pour comble d'horreur, le crime de ma mère < Cest peu qu'en d'autres mains la perfide ait remis Le sceptre qu'après toi devait porter ton 6\s^ Et que dans mes malheurs, Égisthe qui me brave. Sans respect, sans pitié , traite Electre en esclaye; Pour m*accabler encor, son fils audacieux, It;ys, jusqu'à ta fille ose lever les jeux.

Cette longue période commençant par les mots c^était peu y qui annoncent une progression d'idées, les dément à la fin. On se sert de cette tournure quand ce qui précède est moins fort que ce qui suit , comme dans Athalie :

C'est peu que le front ceint d'une mitre étrangère, etc.

Ici la phrase va en croissant : quitter le dieu d'Israël pour Baal est une impiété; c'en est une plus grande de vouloir anéantir le temple et le culte du dieu qu on a quitté. Mais l'hymen d'Itjs est certainement beaucoup moins horrible pour Electre que le meurtre de son père assassiné par sa mère. Pour employer avec choix les constructions d'une langue, il faut en connaître l'esprit : il ne faut pas dire non plus qu'Egisthe, qui traite Electre en esclave, est sans respect; c'est joindre le plus et le moins, et affaibUr l'un par l'autre.

Des dieux et des mortels Electre abandonnée Doit, ce jour, à son sort s* unir par rhpnénée»

S'unir par rhjménée est en lui-même prosaïque;

TABÀLLÈLE d'ÉLECTRE ET D*OBESTB. l6l

de plus, cette expression, qoi conviendrait à un redt indifférent y est ici faible et froide dans la bouche d'Electre , qui ne doit parler qu'avec horreur d'un semblable hymen. Sans Taccord soutenu de la pensée et de l'expression ^ il n'y a point de stvle.

Si ta mori, m'inspirant un courage nouyeau »

Jfen éteint par mes mains le coupable flambeau.

Que de fautes en deux vers! D'abord, en devait, par les règles de la construction , se rapporter au dernier substantif, qui est courage y et alors ce serait le flambeau du courage; mais le sens indique que c'est le flambeau de Fhjmen. Ainsi elle dit à Agamemnon : Je vais rrCunir à Itys par Ihjménée , si ta mort rHen éteint le flambeau. Si cette phrase pouvait avoir un sens raisonnable, ce serait dans le cas où Electre parlerait de quelqu'un qu'elle voudrait faire périr pour ne pas épouser Itys ; encore ne pourrait-on dire en français, dans aucun cas, si ta mort ri éteint leflxim' beau : mais U s'agit ici d'une mort qui a précédé de seize ans cet hymen. On se doute bien qu'elle veut dire : fc Si le souvenir de ta mort ne m'in- » spire assez de courage pour éteindre de mes » mains le flambeau d'un si coupable hymen. » Mais combien ce qu elle dit est loin de ce qu*eU<!^ veut dire !

Mais qui peut retenir le courroux qui m*anime? i

iGS CaURS. DE UTXÉBATUIUS.

djifimnestre osa bien scanner pour im grand crime. Imitons sa fureur par de plus nobles c<iup8; Allons à ces autels où m'attend son ëjpoux Immoltr cfqc liù Vomant qni nous oitra^ Cerf là U moindue ^^jbit diga» 4« moa coora^j^.

A quoi pense-t-elle donc ? Quoi ! le moindre effort digne de son courage , c est d'immoler Itys qu'elle aime l Et que pourrait-dle faire de plus ? Tous ces contre-sens dans Texpression sont d'un écrivain qui ae siert au hasard des tournures coumies, lors même qu'dUes sont le plus contraires k isa pensée. Le débit rapide des acteurs les dérobe au plus grand nombre de ceux qui les écoutent; mais ils révoltent ceux qui lisent avec quelque connaissance et quelque réflexion*

n est temps de cbercher une autre langue dans Voltaire y et Tezamen à' Ores te va nous mettre à portée d'asseoir des résaUats en achevant le pa^ rallèle.

,1 ORESTE

Voltaire ne pouvait faire plus d'honneur à Sophocle quen Timitant, ni s^en faire plus à luimême qu'en le surpassant. L'auteur d'Ores te a mis en œuvre toutes les beautés que Grébillon avait méconnues au point dunaginer qu'on ne pouvait pas €n fiiire une tragédie française. J'en ai déjà parlé en rendant compte de la pièce grec- 4jue; il me reste k développer TheureiuL usage

VOLTAIRE. ORESTE. l63^

qu en a fait le poëte français ^ et ce qu'il a su y ajouter.

Le choix du Ueu de la scène et des circonstances qui marquent le jour de l'action , nous place déjà dans le sujet , et l'exposition le montre tout entier. Le théâtre présente d'un côté le tomheau d'Agamemnon , près du rivage de la mer, et le palais où il a été massacré; de l'autre, un temple où habite Pammène, vieillard attaché à la famille des Atrides et au culte des autels : on voit dans le lointain la ville d'Argos. Ce jour même , Égisthe doit venir dans ces lieux avec Cly temnestre , y célébrer, selon sa coutume,lesjeux annuels destinés à rappeler le meurtre d'Agamemnon et les noces de sa veuve avec son assassin. C'est la fête du crime; c'est une insulte sacrilège qu'Égisthe vient faire tous les ans à sa victime , aux dieux et aux mânes ; et c'est aussi au milieu de ces solennités impies que le spectateur pressent , dès la première scène , la punition qui est réservée aux forfaits. Il se présente ici une distinction à faire entre les sujets de la fable et ceux de l'histoire , sur ce que les uns et les autres peuvent admettre dans ces sortes de suppositions. Voltaire a pu tirer un de ses moyens de cette fête abominable, sur une simple indication donnée par Sophocle en quelques vers. On s*y prête au théâtre , parce qu'il est reçu que la fable fait supporter des tra- >ditions extraordinaires^ conmie la coupe d'Atrée^

l64 COURS DE LITTÊRATTJKE.

les noces meurtrières des Danaïdes , et autres fictions semblables, qu'un sujet historique ne comporterait pas plus que la fête d^Égistbe ; car nous ne trouvons, dans aucune histoire, qu'aucun tyran ait imaginé de célébrer l'anniversaire d'un crime et de fêter l'assassinat; et, s'il était possible qu'on en vît un exemple, ce serait une exception monstrueuse , trop révoltante pour qu'on fût autorisé à en faire usage au théâtre dans un sujet dliîstoîre, qui exige la vraisemblance morale bien plus rigoureusement que les sujets fabuleux. C'est particulièrement aux sujets historiques qu'il faut appliquer ce vers de Boileau :

Le yrai peut quelquefois n*éire pas vraisemblaLIe.

Dans Oreste , c'est précisément cette fête, digne d'Égisthe et de Clytemnestre , qui marque les premiers vers du rôle d'Electre par un accent d'indignation , qui doit être celui de son rôle. Elle s'écrie , en entrant sur la scène où est sa sœur Iphise :

ir est venu , ce jour où Ton apprête Les délettahlet jeux de leur coupable fête.

Electre leur esclave , Electre votre soeur.

Vous annonce en leur nom leur horrible boâbeur.

Le vieux Pammène dit à toutes les deux :

Avez-TQus donc des dieux oublié les promesses ? Avez-Tous oublié que leurs mains vengeresses

VOLTAIRE. ORESTE. l65

Doivent conduire Oreste en cet affreux séjour

Où sa SŒur avec moi lui conserra le jour ;

Qu*il doit punir Égisthe au lieu même où tous êtes

Sur ce même tombeau , dans ces mêmes retraites.

Dans ces jours de triomphe, où son lâche assassin

Insulte encore au roi dont il perça le sein?

La parole des dieux n*est point vaine et trompeuse :

Leurs desseins sont couverts d'une nuit ténébreuse.

La peine suit le crime; elle arrive à pas lents.

ELECTRE

Dieux qui la préparez , cpie vous tardez long-temps 1

On aurait tort d'objecter qiie ce détail prophétique annonce trop le dénoûment :non; le poète y a laissé toute l'incertitude nécessaire. La punition est prédite , mais le temps n^en est pas marqué ; c'est Oreste qui en doit être le ministre, et Pammène dit aux deux sœurs qui se plaignent que leur frère les oublie :

Comptez le temps ; vojez qu il touche â peine l'âge Où la force commence à se joindre au courage.

Il est donc très-possible que les oracles ne soient accomplis que dans quelques années, et il n'en résulte que ce qu'il faut d'espérance pour consoler les douleurs dlphise et soutenir la fermeté d'Electre. La différence du caractère des deux sœurs est marquée dans l'exposition par la différence du traitement qu'elles éprouvent. On permet à Iphise , que l'on ne craint pas, de demeurer libre et tranquille dans le palais où son père a

l66 COtmS fis LITTERATURE.

été tué; maïs Electre , qu'on redoute, est traitée en esclave, et toujours à la suite du tyran ^ qui veut la surveiller de plus près. Ce jour-là même , Iphise et Pammène vont la revoir : Egisthe la mène avec lui , de peur qu'en son absence elle ne cherche à soulever Argos; et s'il ne prend pas contre elle un parti plus violent, nous saurons bientôt qu'elle n'en est redevable qu'à Clytemnestre , qui conserve encore des sentimens de mère pour ses enfans. Cette idée très-beureuse , de rassembler ainsi la famille et les meurtriers d'Agamemnon dans des lieux et dans des circonstances qui rendent l'une plus intéressante et les autres plus odieux , est de l'invention de Voltaire. C'est profiter habilement de quelques vers de Sopho- «Icj où Electre rappelle ces fêtes abominables qu'Égisthe et Clytemnestre appelaient par dérision les festins d'^gamemnony parce que ce malheureux prince avait été assassiné dans un festin. Il a bien fait voir dans cette pièce ce que l'on gagne à étudier les anciens, et Crébillon a fait voir dans !a sienne ce que l'on j»rd à les mépriser.

Vous vous rappelez ce qu'il fait dire à Electre , des pleurs qu'elle ne veut plus confier à la Nuit, Elle dit aussi dans Voltaire qu'elle ne veut plus en répandre; mais il faut entendre de quelle manière. Elle arrive chargée de chaînes , et sa sœur voit du moins quelque consolation à s'affliger avec elle.

VOLTAIRE. ORESTB. l^J

Et TQt pleurs et les miens ensemble confondus....

D01 plennl Ahl ^mft'fiiîbkMe flB« lnf.TépKndi«. Des pleurs l Ombre sacrée , ombre chère et sanglante , £st-oe Jà le tribut qn*il faut qu'on te yëseute f C'est du sang que je dois, c'est du sang que tu veux^ Cest parmi les apprêts de ces indignes jenx.

Dans ce cruel triom]&e où mon tjtaai m*entra!nr, Que, ranimant ma force >et souieniant ma ijbaioe. Mon bras y mon faible bras osera régoi|;er Au tombeau que sa rage ose encore outrager.

Comparez ne langage d'une âme vivement uloérée aux apostrophes apprêtées de Tautre Éleotre , et jugez si c'est être trop sévère de toîp d*un oôté un déclamateur , et de l'autre un poëte.

Rapprochons-les encore dans un autre endroit dont l'idée est la même. On a £t , et a^ec raison , qu'on ne pouvait jamais mieux apprécier deux écrivains que quand ils ont les mêmes choses k exprimer.

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