VOLTAIRE. ORESTE. Î&Q
« A mon triste destin puisqu'il faut que je cède,
» Adieu, prends soin de tcn : fuis, mon cher Palamède.
» Gesse de m*immoler d*odieux. ennemis ;
» Je suis assez yeniré , si tu sauves mon fils.
» Va , de ces inhumains saura mon cher Oreste :
» G*e8t à lui de yenger une mort ù funeste, »
Il y a ici , comme dans presque tous les vers de Crébillon , trop d*épithètes ou faibles ou déplacées, ou répétées ou accumulées, qui forment ce qu*on appelle des chevilles. Un spectacle si triste est beaucoup trop faible après le parricide affreux. Il ne fallait pas non plus appeler Agamemnon un père vertueux : c'est un titre qu'on ne lui a jamais donné , et qui ne convenait point à celui qui amena Cassandre dans le palais et dans le lit de Clytemnestre. Mais , nialgré ces taches , ce tableau a de la couleur et de l'effet. Ces circonstances locales , c'est ici , c'est là , ont du mouvement et de la vivacité ; et il faut bien que Voltaire lui-même en ait jugé ainsi , puisqu'il a imité cette tournure dans le discours de Lusignan à Zaïre. 1! expression y pleine des EuménideSy et ce vers pittoresque ,
Il fut long-temps traîné le couteau dans le flanc ^
sont des traits de force. Voyons maintenant Voltaire : c'est Electre qui parle , et il a mis dans l'exposition ce que Crébillon a renvoyé au quatrième acte , diiSërence qui tient à celle de leur plan.
COUHS DE LirrÊKATtJRE.
Electre dît à sa scieur:
Vos yeux ne virent point ce parricMe impie.
Ces vétemens de mort, ces apprêts, ce festin.
Ce festin détestable , où , le fer à la main ,
Clytemnestre.... ma mère.... Ali! cette horrible image
Est présente à mes jeux , présente à mon courage.
Cest là t c'est en ces lieux où vous n*osez pleurer.
Où Tos ressentîmens n'osent se déclarer,
Que j*ai vu votre père , attire dans le pi^ ,
Se débattre et tomber sous leur main sacrilège
Pammène , aux derniers cris , aux sanglots de ton roi»
Je crois te voir encore accourir avec moi.
J'arrive : quel objet ! Une femme en furie
Recherchait dans son flanc les restes de sa vie
Tu vis mon cher Oreste enlevé dans mes bras ,
Entouré de dangers qu*il ne connaissait pas :
Prés du corps tout sanglant de son malheureux père ,
A son secours eucore il appelait sa mère.
Cl jtemnestre , appujant mes soins officieux,
Sur ma tendre pitié daigna fermer les jeux ,
£t, s'arrétaut du moins au milieu de son crime.
Nous laissa loin d'Ëgisthe emporter la victime.
Oreste , dans ton sang consommant sa fureur,
Égisthe a-fril détruit Tobjet de sa terreur?
£s-tu vivant encore? As-tu suivi ton père?
Je pleure Agamemnon, je tremble pour un frère.
Mes mains portent des fers , et mes jevm.pUins de pleurs
N'ont vu que des forfaits et des persécuteurs.
Il y a encore ici des diJflFérences relatives : Electre parle beaucoup plus d'Oreste que Palamède , parce qu'elle en est occupée dans toute la pièce ; elle répand beaucoup plus d'intérêt sur la manière dont elle Ta sauvé, et en même temps plus de vraisemblance.
YOLTAIBE. OKESTE* I7I
On n^entend pas trop ce que signifie, dans Crébillon , ce vers que dit Agamemnon à Palamède :
Cesse de nC immoler d*odieux ennemis.
Ce carnage que faisait Pblaznède fait ent«idre qu il y a eu un combat : mais alors il fallait dire comment le gouverneur d'Oreste a pu se sauver avec son élève ; et il ne le dit pas. Dans Voltaire , comme dans Sophocle , et suivant toutes les traditions de la &ble, Agamemnon est tué en trahison et sans pouvoir se défendre. Voltaire ajoute qu'Electre n*a sauvé son frère que par le se(X>urs de Gly temnestre , qui a bien voulu fermer les^ yeux sur ce que Ton faisait en faveur de son fils ; et cette supposition est d'autant plus adroite, qu'elle prépare de loin le caractère qu'il a donné à Gytemnestre, et qui est une des plus belles parties de son ouvrage. Quant à Tefiet total du morceau , il me semble qu'il y a plus d'art et d'élégance dans Voltaire , mais qu'il y a plusieurs traits dans GréUilon dont il n'a pas égalé la force. Le récit d'Electre est^ plus touchant , celui de Palamède plus énergique.
Gly temnestre parait; elle fait retirer Pammène , et ordonne à ses deux filles de demeurer. Nous allons voir en elle un caractère tout différent de celui que lui ont donné les autres poëtes qui ont traité ce sujet. Ils l'ont tous faite plus ou moins atroce , et en conséquence Electre et Orcste ne la
1*^2 COURS CE LITTÉRATtJRE,
ménagent pas. Il n y a rien à dire aux Grecs , et l'en ai expliqué ailleurs les raisons , fondées sui la religion et les mœurs. Mais Voltaire était trop habile pour ne pas s'apercevoir où devait s'arrêter l'imitation des anciens ; et sachant de plus qu'on ne pouvait enrichir la simplicité de l'action que par l'intérêt des sentimens, il a vu que, s'il pouvait en répandre sur Clytemnestre elle-même, il augmenterait inGniment celui des rôles d'Electre et d'Oreste : que, si la nature parlait encore dans le cœur de la mère, le pathétique allait se placer de lui-même entre elle et ses enfans ; et, accoutumé à manier si puissamment ce grand ressort, il s'est bien gardé de s'en priver dans un sujet qui en avait tant de besoin. En conséquence, il nous a montré dans Clytemnestre ce qui est effectivement dans la nature, une femme qui, toute criminelle qu elle est , n'a étouffé ni les remords ni les sentimens maternels; et l'on sait qu'heureusement il est très -rare de les dépouiller toutà-fait. Ce changement essentiel dans le rôle de Clytemnestre en appelait un autre , qui n'est pas moins heureux , dans le rôle d'Electre. Celle de Sophocle confond dans sa haine et dans sa vengeance Clytemnestre avec Egîsthe, et ne ménage pas plus sa mère que son tyran. Celle de Voltaire , touchée , comme elle doit Têtre , de ce qu'elle voit dans Clytemnestre de repentir et d'affection maternelle , la sépare , conmie il est juste.
. YOLTAIRE. OBESTE. 1^3
d'un monstre à qui elle ne doit que de Thorreur. Le rôle d'Oreste est composé dans le même esprit; et nous allons voir, dans le cours de la pièce, comibien de mouvemens aussi variés que dramatiques naissent de ce plan, qui prouve une connaissance profonde du théâtre et du cœur humain.
Xai voulu, sur mon sort et sur vos intérêts.
Vous dévoiler enfin mes sentimens secrets.
Je rends grâce au destin, dont la rigueur utile
De mon second époux rendit Thymen stérile ,
Et qui n a pas formé dans ce funeste flanc
Un sang que j'aurais vu Tennemi de mon sang.
Peut-être que je touche aux bornes de ma vie ,
Et les chagrins secrets dont je tus poui*suivîe.
Dont toujours à vos jeux j'ai dérobé le cours,
Pourront précipiter le terme de mes jours.
Mes filles devant moi ne sont point étrangères ;
Même en dépit d'Égisthe , elles m* ont été chères.
Je n'ai point étoufië mes premiers sentimens ;
Et, malgré la fureur de ses emportemens,
Electre , dont Fenfance a consolé sa mère
Du sort d'Iphigénie et des rigueurs d'un père,
Éiectre qui m'outrage, et qui brave mes lois.
Dans le fond de mon cœur n'a point perdu ses droits.
Il y a beaucoup d'art, ce me semble, à rappeler ainsi le cruel sacrifice dlphigénie. Elle nous fait souvenir en passant , et comme sans dessein , qu'Agamemnon lui avait ravi sa fille; mais elle ne songe pas à s'en faire une excuse : cette excuse insuffisante lui nuirait plus qu elle ne lui ser*
£74 GOUaS DB LlTTiBlTITIlE.
virait, CréhiUon, €[01, en cet endroit , a suîtî Sopbo^ ele ; lui fait dire s
Le cruel qu'il était, bourreau de sa famille. Osa ytn k mes jeux faite égorger ma £Ue.
£Ue se répand en reproches et en invectives contre la mémoire de son époux; elle ne pardonne pas à Electre de le pleurer. Qu arrive-t-il ? C'est que , quand Electre lui feit cette réponse accablante,
Tout cruel qu il était , il était votre époux. S'il fallait Yen punir, madame , était-ce à vousc
^lytemnestre ne peut que rester confondue et :)iumilice, aux yeux de sa fille , comme aux nôtres. Dans Voltaire, nous lui savons gré de sa retenue , qui prouve encore son repentir ; elle devient plus excusable, parce qu'elle ne s'excuse pas. Ces nuances délicates sont au nombre des linesses de l'art.
BLBCTRB.
Qui ? TOUS , madame , 6 ciel ! vous to*aîmeriez encore ? Quoi! vous n'oubliez point ce sang qu'on déshonore? Ah I si TOUS conservez des sentimens si chers» Obseryez cette tombe, et regardez mes fers.
GLITKMlCXSTaS.
Vous me faittt frémir. Votre esprit inflcxâ^
Se plaît à m'accabler d*un souvenir horrible:
Vous portez le poignard dans ce cœnr agité;
Youi ttsffet une méra» e()8 l'ti laérilé* '^
VOLTAIRE. ORESTE. l^S.
Toujours le même art dans le dialogue. Nous la voyons s^abaisser sous le reproche , au lira de le repousser ; nous la voyons punie par sa conscience, qui est d'accord avec sa fille : c'est le seul moyen qu'elle eût de se faire plaindre malgré l'horreur de son crime, et le poëte Ta saisi. D faut qu'il y ait en nous quelque chose qui nous avertisse que le poids d'une conscience coupable est un châtiment bien terrible , puisque , du moment où nous voyons les plus grands criminels plier sous ce fardeau, cette justice universelle qui nous fait désirer leur punition fait place à la pitié, et nous n'avons plus la force de leur souhaiter d'autre supplice que celui qu'Us éprouvent. On le voit à la réponse d'Electre, qui doit être ici encore plus compatissante que nous, puisque enfin c'est sa mère :
Eh bien ! vous désarmez une fitle éperdue.
La nature en mon cœur est loujour» entendue : Ma mère , s'il le faut , je condamne à vos pieds Ces reproches sanglans trop long-temps essujés. Aux fers de mon tyran par Tous-méme livrée , D'Egisthe dans mon cœur je vous ai séparée :
€,e saug que je vous dois ne saurait se trahir ; J'ai pleuré sur ma mère , et n*ai pu vous haïr.
( Elle se jette à ses pieds, ) Ah! si le ciel enfin vous parle et vous éclaire. S'il vous donne en secret un remords salutaire, Ne le repoussez pas ; laissez-vous pénétrer A la secrète voix qui vous daigne inspirer.
Détachez voe destins des destins d'un perfide , livrez-yout tout entière à ce dieu qui tous guide :
176 COXmS DE LITTÉRATURE.
Appelez votre fils , qu*il reyienne en ces lieux Reprendre de vos mains ]e rang de ses aïeux ; Qu'il punisse un tjran , qu'il régne , qu il vous aime ; Qu'il venge Agamemnon, ses filles, et vous-même. Faites venir Oreste.
Electre , au milieu de son attendrissement , re»
vient toujours aux objets chéris qui l'occupent , ' à son frère et à sa vengeance.
CLTTEXNESTRE,
Electre, levez-vous.
Ne parlez point d'Oreste , et craignez mon époux , J*ai plaint les fers honteux dont vous êtes chargée; liCais d*un maître absolu la puissance outragée Ne pouvait épargner qui ne Tépargne pas , Et vous Favez forcé d'appesantir son bras.
Moi-même , qui me vois sa première sujette.
Moi qu*oifensa toujours votre plainte indiscrète, Qui tant de fois pour vous ai voulu le fléchir. Je l'irritais encore , au lieu de Tadoucir.
N'imputez qu*à vous seule un affiront qui m*outrage ; Pliez à votre état ce superbe courage ; Apprenez d'une sœur comme il faut s'affliger. Comme on cède au destin , quand on veut le changer^ Je voudrais dans le sein 4^ ma famille entière Finir un jour en paix ma fatale carrière ; Mais si vous vous hâtez , si vos soins imprudens Appellent en ces lieux Oreste avant le temps. Si d'Égisthe jamais il affronte la vue , Vous hasardez sa vie et vous êtes perdue ; Et, malgré la pitié dont mes sens sont atteints. Je dois à mon époux plus qu'au fils que je crains.
J*ose dire que toutes les bienséances sont gardées dans ce que dit Cljtemnestre. Telles sont eu
VOLTAIRE. ORESTE. fj^
ef&t les suites nécessaires de son crime, que son complice , devenu son époux , lui impose des devoirs à remplir. Mais ces devoirs n'en sont pas aux yeux d'Electre : elle reprend toute l'impétuosité de son caractère dès qu'elle n'obtient rien pour Oreste. Son indignation ne peut se contenir au nom d'Égisthe, et surtout à l'idée de le voir préféré à un fils dans le cœur de Clytemnestre.
Lu!, voire ëpoux? 6 ciel ! lui , ce monstre I Ah ! ma mère ,
Est-ce ainsi qu'en effet tous plaignez ma misère ?
A quoi vous sert, hélas l ce remords passager ?
Ce sentiment si tendre était-il étranger?
Vous menacez Electre , et votre fils lui-même l
Ma sœur 1 et c*est ainsi qu*une mère nous aime I
Vous menacez Oreste !... Hélas! loin d'espérer
Qu*un frère malheureux nous vienne délivrer,
Xignore si le ciel a conservé sa vie ;
Tignore si ce maître , abominable , impie ,
Votre époux, puisque ainsi vous Tosez appeler
Ne s*est pas en secret hâté de F immoler.
La douceur dlphise vient tempérer a propos la violence du discours d'Electre.
IPHISE.
Madame, crojez-nous ; je jure, j'en atteste Les dieux dont nous sortons, et la mère d'Oreste, Que , loin de l'appeler dans ce séjour de mort. Nos jreux, nos tristes jeux sont fermés sur son sort. Ma mère, ayez pitié de vos filles tremblantes. De ce fils malheureux, de ses sœurs gémissantes. N'affligez plus Electre : on peut à ses douleurs Pardonner le reproche et permettre les pleurs. XI. 12
1*^8 COUBS DS LITTERATURE.
ÊLECTBI.
Loin de leur pardonner^ on nous défend la plainte : Quand je parle d^Ortste, on. nedocAIe ma crainte. Je connais trop Égistbe et sa férocité ; Et mon frère est perdu , puisqu'il est redouté.
CLTTElIlfESTaB.
Votre frère est Tirant; reprenez Fespérance :
Mais s*il est en danger, c est par votre imprudence.
Modérez vos fureurs , et sachez aujourd'hui ,
Plus humble en vos chagrins , respecter mon ennui ,
Vous pensez que je viens , heureuse et triomphante ,
Conduire dans la joie une pompe éclatante.
Electre, cette fête est un jour de douJeur :
Vous pleurez dans les fers , et moi dans ma grandeur.
Je sais quels voeux forma votre haine insensée :
N'implorez plus les dieux , iJs vous ont exaucée.
Laissez-moi respirer.
Elle reste seule , livrée à ses combats intérieurs , à ses tristes pressentixnens.
Qu'Egisthe est aveuglé, puisqu'il se croit heureux!
Tranquille il me conduit à ses funèbres jeux ;
II triomphe , et je sens succomber mon courage.
Pour la première fois je redoute un présage :
Je crains Argos , Electre et ses lugubres cris ,
La Grèce, mes sujets, mon fils, mon propre fîls.
Ah ! quelle destinée et quel affreux supplice ,
De former de son sang ce qu*il faut qu'on haïsse.
De n*06er prononcer, sans des troubles cruels.
Les noms les plus sacrés, les plus oliers aux mortels !
Je chassai de mon; conir !«• nature outragée :
Je tremble au nom d*nn-fils, la nature est vengée.
Elle reproche à Égisthe , qui surrient , de l'avoir
VOLTAIRE. CrnSSUE. l/jg
conduite en des lieux qui la remplissent d'épouvante. Il lui apprend, pour la rassurer, que bientôt ils n auront phis rien à craindre d'Oreate; qu'il s'est caché dans les forêts d'Ëpidaure ,. mais que le roi de ce pays s'est engagé à Les servir. Égisthe a fait partir pour Épidaure son fils PUstène, pour hâter l'effet de cette promesse , et as^ surer la perte d'Oreste. Clytemnestre frémit : sa sûreté lui parait trop achetée à ce prix.
Souffrez du moins que j*impIore une fois Ce ciel dont si lonç-temps j'ai méprisé les lois.
SGrSTffB.
Voulez-vous qu'à mes vœux il mette des obstacles? Qu*attendez-vc)U8 ici du ciel et des oracles? Au jour de notre hjmen furent-ils écoulés?